La _Dindonnière_ est jolie, elle a passé sa gaule derrière sa

nuque frêle et arque ses bras minces d'une maigreur fine; elle

va se dandinant, pieds nus, rêveuse et fait rêver. M. Jacquin

croit que _Les gueux sont des gens heureux_, de cheminer sur une

route ensoleillée, leurs instruments au dos. Le gamin qui hêle

les retardataires est cambré avec une gouaillerie curieuse. La

paysanne de Mlle Schneider, assise sur les galets et qui montre

les voiles, sur la mer au loin, à son baby, est fausse de teint.

La brise saline ne permet pas cette carnation porcelainée. M.

Maurice Leloir a quelque peu de poncivité sur sa palette; mais

l'idée du laboureur qui, sans lâcher sa charrue, enlève d'un bras

fort sa femme et la baise, est une jolie conception. Une paysanne,

de l'art mélancolique où il n'y a plus de printemps au visage,

descend la pente d'un pré et cueille des primevères. Il y a des

tons de vert très intéressants, et M. Donoho a du bon plein air au

bout du pinceau.

L'_Intérieur à Issoire_ de M. Guth, où une femme file dans une

ombre d'effet assez intense, a le même défaut que l'_Enfant qui

dort_, de M. Israels. C'est du rembranesque gris, de l'ombre

froide. Quant à son _Beau temps_, c'est le pire temps gris de

Paris et peut-être un beau temps néerlandais, mais le gris

comporte plus lumière, exemple Ruysdaël; quant aux deux petits

paysans qui cheminent côte à côte, ils sont gauches et mal tournés

à souhait pour le plaisir des réalistes. Sur le _Chemin de la

carrière_, M. Kreuger fouette un attelage portant des blocs

lourds, et le «ahan» des chevaux est rendu par la tension des

traits. M. Aimé Perret a trouvé une réalité charmante, et il est

impossible de n'être pas élogieux dans le _Bal champêtre_.

C'est au siècle dernier, à la porte d'un honnête cabaret, que

Bourguignons et Bourguignonnes dansent avec une lourdeur bonhomme

et une gaucherie joyeuse sous l'œil du garde champêtre. Le pinceau

est juste et très spirituel; il n'y a pas de restrictions à faire,

cela est délicat et charmant et au grand honneur de l'École

lyonnaise. En regard de ce cadre vraiment français, par le goût

et la grâce saltante et rustique à la fois, il faut mettre le

_Souvenir de Zandvort_ de M. Uhde: _Voilà le joueur d'orgue!_

et toutes les fillettes de courir, quittant leur ouvrage; c'est

du naturel exquis; la touche est un peu particularisée, mais

intéressante. Elles sont pâlottes, ces fillettes, c'est de la

Hollande chlorotique et qu'on voit peu.

La _Halle aux poissons_ à Harlem, de M. Postma, est un peu trop

jolie de faire; plus sincère l'_Intérieur d'église en Hesse_,

de M. Piltz; la diversité de tous ces airs de têtes vues de

face est pleine d'intérêt; à la galerie de bois sont appendues

les couronnes de mariage et de première communion, en manière

d'_ex-voto_; ce qui met un accent pittoresque, mais aussi des

piquants de couleur qui distraient le regard de l'impression

générale. Le _Prêche à Marken_, de M. Titgadt, est dans la

même donnée; mais cela est à mi-corps, grave défaut pour les

compositions à plusieurs personnages. Salvator Rosa a manqué tout

l'effet de sa _Conjuration de Catilina à Pitti_, par le mi-corps.

Le _Matin d'octobre à Grez_, M. Skredsvig, semble un effet de

soir. Un paysan conduit ses chevaux à l'abreuvoir et s'est arrêté

à causer avec une gardeuse de moutons; très sincère.

Il faut que la Renommée mâche les boules de caoutchouc du

Conservatoire et les petits cailloux de M. Legouvé, car il lui

faut prononcer des noms barbares pour les lèvres latines. M.

Thegestrom, toutefois, se rattache à M. Bastien Lepage par ses

_Deux amis_, un vieux et une petite pauvresse serrés l'un contre

l'autre. La _Partie de cartes dans une forge_, de M. Soyer, est

une solide peinture; pâte savante dans le _Sabotier_ de M. Rachou,

dont le tableau a un intérêt d'archéologie puisque maintenant les

sabots se font presque tous à la mécanique.

M. Philipes veut les lauriers de Denner, il les aura. Sa vieille

_Ravaudeuse_ enfilant une aiguille passerait à l'hôtel des ventes

pour un excellent hollandais, si les Hollandais s'étaient jamais

permis le fond noir et sans signification qu'a pris M. Philipes;

mais ce n'est qu'une critique secondaire et la seule à faire à

un artiste qui mérite le H. C., comme M. Souza Pinto, dont la

_Culotte déchirée_ est aussi vraie d'expression que finie de

procédé. Le gamin a déchiré sa culotte, et sa grand'mère l'a

taloché; nu-jambes, il pleure appuyé contre la cheminée; le corps

du délit, le pantalon, est sur les genoux de la vieille, dont les

joues sont empourprées de colère et qui enfile son aiguille avec

une vérité de geste non pareille.

La _Faneuse_, de M. Schutzenberger, est d'un coloris poncif;

mais le mouvement de la figure est juste.--M. Tauzy représente

un peintre, faisant poser des paysans _En plein air_, coloration

intéressante, mais bien moins que la tête de _Paysanne_ de M. E.

Renouf, où les tons argentins arrivent à une rare intensité de

modelé.

_Marie-Jeannie_ de M. Brion est une paysanne, pieds nus sur la

pierre d'un ruisseau et appuyée à une haie, qui tricote ses bas,

avec un recueillement de prière. Il y a un accent de tristesse

dans la _Ramasseuse de bois_ de M. Crethels qui, assise sur un

fagot, cause avec deux commères au crépuscule. L'_Heureuse mère_,

de M. Michel, fera le bonheur du faubourg Saint-Antoine. _Elle n'a

que sa grand'mère_ qui, assise sur le pas de la porte, la tient

sur ses genoux, l'orpheline; le tableau est bon, mais le titre!

Pas de romance, s'il vous plaît.

Je crois avoir vu le nom de M. Perrandeau au bas de tableaux

d'église qui n'étaient pas des Aman Jean, mais il signe ici une

toile de marque. Une _Veuve_ au rouet, immobile, égrène son

chapelet; l'œil fixe et «le regard intérieur». Cela est peint

avec rien, du noir et du gris, et cela valait au moins une

deuxième médaille, une première même, car elles sont rares les

œuvres de procédé austère comme celle-là, dans la pétarade de

couleur du Salon. _Chez la marchande de draps, un jour de marché à

Concarneau_, par M. Tayer, est une page remarquable de justesse et

de faire aisé. Le _Jour du marché_ de M. Simmons est d'une large

touche, mais ne vaut pas ses excellents _Vanneurs_ dont j'ai si

fort loué la tonalité. Elle arrête un instant, l'accorte _Fille

normande_, de M. Bacon, qui va portant allègrement son seau, le

long des blés verts. Elle dort bien, la _Vieille femme endormie_,

de M. Mollet. Très éveillés au contraire sont les gars de M.

Stratta qui, grimpés sur un âne et bouleversant la basse-cour,

se livrent à l'_École buissonnière_. Il y a des qualités d'effet

dans le _Bébé_ qui berce un poupon, de M. Nordendorf; mais

l'éclairage est en désaccord avec le sujet. L'_Enfant indisposé_,

de M. Peslin, montre un intérieur breton, traité avec une bonne

foi de touche qui devient rare. Les _Chouans en embuscade_ dans

un chemin creux, de M. Coëssin, ont leur vraie physionomie de

soldats mystiques et de héros catholiques. Le _Chouan_, de M.

Boudier, montre bien la différence de celui qui se bat pour Dieu

et de celui qui ne fait que le devoir politique: il est vieux, en

sabots, un sacré-cœur étoile sa veste, et tout en tenant son lourd

fusil, il égrène son rosaire; il prie, ce tueur de bleus, tandis

que les tueurs de chouans boivent et jurent. Je ne veux pas dire

où est le droit, mais je vois où est l'épique.

Le _Gamin_ que M. Turke a perché et installé sur un arbre, est

original et dans un des meilleurs plein air du Salon, où ils sont

presque tous trop gris, excepté toutefois dans la _Vue prise de

Samois_ de M. Dinet. _Au cimetière de Tourville_, une veuve avec

son jeune enfant vient prier sur une tombe qui n'est qu'un tertre

frais avec une croix de bois noir. M. Hagborg a été ému et son

tableau est des bons; mais je lui préfère la scène bretonne de M.

Desmarets. La neige couvre le cimetière; l'absoute est prononcée

et le prêtre précédé de la croix est parti; les fossoyeurs

achèvent d'égaliser la fosse, et il est resté toujours le

deuillant, les yeux hypnotisés sur la fosse où sa mère peut-être

est enfouie; ses longs cheveux pleurent comme des branches de

saule, il resterait là indéfiniment, hébété. Sans lui rien dire,

un vieux Breton lui prend le bras pour l'entraîner; ce geste et

l'attitude du deuillant méritaient une seconde médaille.

La _Ruine d'une famille_ de M. Echtler a lieu dans un cabaret où

une paysanne se traîne à genoux devant la table où son homme joue

et perd le pain de ses enfants. Cela est drame, non mélodrame;

grand éloge. M. Lançon aurait pu tirer meilleur parti de son

sujet: _Trappiste gardant des cochons_. La tête du religieux est

baissée et ne se voit pas, et les cochons d'Ulysse, après la

métamorphose, occupent trop de place à l'œil.--Il est impossible

de réduire un tableau à plus de simplicité que M. Sautai et

d'obtenir une impression aussi vraie. L'_Entrée à l'église de

village_, qui a une porte de ferme à chattière par où se glisse

le soleil, les murs nus et à la chaux, et une paysanne en manteau

qui prend de l'eau bénite. Il n'y a rien là que des murs blancs,

un bénitier, une paysanne à peine indiquée et cela démolit par

cette simplicité même les intérieurs d'églises de M. Sauvage et

autres, malgré leur mérite. La petite que M. Artz a conduite _Chez

les grands parents_ n'a pas l'air de s'amuser, mais le recueilli

de cet intérieur est intéressant. Les _Contes de grand'mère_,

de M. Rudeaux, n'ont d'intérêt que l'effet de feu qui n'est ni

d'Honthorst ni de Scalken. La _Soupe du père Tigé_, de M. Priou,

les bourgeois la goûteront; de même que le gamin portant du

gibier, que M. Coninck a rubriqué _Bonne chasse_.--La _Marchande

de pommes_, de M. Saintin, une paysanne sans rusticité, mais non

sans fadeur, et cousine de la _Fleuriste_, de M. Boulanger, sœur

de la paysanne du _C'est lui!_ de M. Dalliance.

Sous la rubrique, _En Hollande_, M. Hœcker a groupé devant l'âtre

trois petites filles d'une singulière tranquillité. M. Edward

Stott a trop de talent pour donner comme titre à ses tableaux des

proverbes; ce vieux jardinier et cette petite fille sont très

intéressants dans ce paysage remarquablement brossé. Un coup

d'œil encore à la petite _Bretonne_ de M. Berthaut, et voici la

_Fille du passeur_, de M. Adan, qui nous transbordera du rustique

au paysage, quand nous lui aurons acquitté le péage d'éloges qui

lui est dû; M. Adan, qui est un des rares rustiques, comprend que

tout l'accent d'un paysage est dans ce qu'on appelle en musique

l'accord de dominante. Le mouvement de la fille courbée sur sa

gaffe est d'une justesse absolue; elle est, du reste, intéressante

et jolie, quoique réelle. Le versant de colline en culture du

bord qu'elle quitte est rendu, et il y a dans cette toile la même

poésie mélancolique qui a fait, l'an dernier, le légitime succès

du _Soir dans le Finistère_. Évidemment, l'art rustique est une

des manifestations les moins nulles de l'école contemporaine, et

les paysans sont les êtres les plus intéressants du Salon; mais

que sont-ils tous ceux que je viens de nommer et de louer auprès

de J.-F. Millet? Celui-là est un grand poète, plus qu'un grand

peintre; et il y a pris peine, le maître qui a le mieux peint

le travail et rendu l'«ahan» du laboureur. Comparez un instant

la vie des peintres rustiques actuels avec celle de Millet, et

la différence sera du moins autant dans l'_effort_ que dans le

_don_; Millet a été un moine de l'art; il a vécu dans la solitude,

cherchant dans la Bible le commentaire de la nature. Où est-il

l'artiste qui lit la Bible tous les jours? Vous savez comme moi

qu'il n'existe pas, et c'est pour cela que chaque fois qu'il est

parlé d'art rustique, il faut crier trois fois Siva, comme un

Hindou au bord du Gange: Millet! Millet! Millet! Il n'a pas eu sa

part de gloire encore et il est temps qu'on la lui donne et la

voici: Millet, c'est Michel-Ange paysan.

XIII

LES PAYSAGES

Chenavard prétend que lorsque l'art, quitté par la pensée, est

énervé au point de ne pouvoir plus saisir le type supérieur

à tous les types, l'homme, il a sa dernière et insignifiante

expression dans le paysage. L'épithète d'insignifiante expression

est dérisoire; mais celle de dernière est juste. Historiquement,

le paysage, exceptionnel dans le _Martyre de saint Pierre le

Dominicain_, ne remonte en Italie qu'aux célèbres lunettes

d'Annibal Carrache et aux deux toiles du Dominiquin, au musée

d'Arles; cela commence et cela s'arrête là. En Espagne,

Francesquito qui est très rare, le décorateur Yriarte, Collantes,

Berruguete, Navarrette et Cespedès pastichent Lorrain et Poussin,

au point de vue décoratif. Si l'on veut découvrir la première

manifestation du paysage, il faut la chercher dans les _Calvaires_

des giottesques, qui remplacèrent le fond d'or de Cimabué par un

fond de nature pauvre et maigre, plantée de ces balayettes que le

Sanzio lui-même considérait comme des arbres suffisants. Pendant

toute la Renaissance le paysage n'est qu'un fond; au XVIIe

siècle, il est tout dans le Calvaire de Rembrandt, qui est, à mon

avis, le plus grand paysagiste dans la donnée moderne.

Le paysage réel est né hollandais, et tandis que Ruysdaël, Cuyp,

Hobbema et Berghem imposaient ce genre nouveau à l'esthétique,

Claude et Poussin créaient un paysage idéal et intellectuel,

qui ne peut toucher que les esprits cultivés, et qui ne peut

les toucher qu'à l'esprit, mais qui n'en est pas moins,

hiérarchiquement, au-dessus du paysage réel, selon le principe

de Chenavard, car c'est la nature littéraire, écrite, _pensée_;

et penser c'est plus que sentir; l'idée est plus élevée que le

sentiment. Il est remarquable que l'art méridional n'a pas eu

l'idée du paysage, parce que l'homme du Midi, favorisé par son

climat, ne se préoccupe pas du temps qu'il fait et aussi parce

que le soleil éclatant l'empêche de voir; tandis que l'homme du

Nord, qui souffre de son atmosphère, s'en préoccupe, et que son

ciel gris lui permet de fixer, longtemps et sans fatigue, les

sites. La preuve en est que la Flandre, une sorte d'Italie par

rapport à la Hollande, n'a presque que des paysagistes idéalistes,

dans un style italianisé comme Breughel de Velours; et Paul Bril,

par exemple, ne peut pas même entrer en comparaison avec Karel

Dujardin.

On a bâti une filiation anglaise au paysage français, qui semble

très discutable. Wilson, d'abord, n'a eu aucune influence; ses

œuvres sont enfouies dans les galeries aristocratiques; et ne

l'eussent-elles pas été, que son parti pris du grandiose et son

infatuation du style italien l'empêcheraient d'être un novateur

même indirect. Quant à Gainsborough, un élève de Gravelot! Restent

Constable et Turner qui n'ont eu quelque influence sur l'école

française que longtemps après que Corot avait déjà exposé; Julien

Dupré, ce poète des couchers de soleil, succède immédiatement à

Michallon. Tout l'art romantique est né du mouvement littéraire

qui porte ce nom; c'est le livre qui a fait éclore le tableau, et

cela a été toujours ainsi; l'art ne sera jamais que le cadet, le

puîné de la littérature.

Je crois, sans chauvinisme, que c'est la première du monde, même

supérieure à celle de Hollande (Rembrandt ôté), cette splendide

école française où Corot peint la nature telle qu'on la rêve,

Théodore Rousseau telle qu'on la voit, Karl Bodmer telle qu'elle

est, Daubigny telle qu'on se la rappelle. Et toute cette glorieuse

et incomparable pléiade: Millet, le hiérophante de la nature, le

Michel-Ange des paysans; Troyon le bouvier; Flers le normand;

Aligny le styliste; Huet, ce Wordswort; Diaz, cet Arsène Houssaye;

Cabat, l'ami des grenouilles; la bergère Rosa Bonheur; Courbet,

l'élève de Giorgion; Doré le fantasque; Chintreuil, qui a peint

l'_Espace_; et enfin le trio des orientalistes, Decamps, Marilhat,

Fromentin. Surtout, si l'on met dans la balance Claude et Poussin.

Mais je crois, tout aussi fermement, qu'il n'y a plus de maîtres

en paysages et que nous sommes condamnés au talent moyen; ceux qui

ont vu les Rousseau et les Daubigny de la récente exhibition de la

rue de Sèze ne casseront pas mon arrêt.

Toute l'esthétique du paysage réel se résume en deux points:

1º un paysage doit exprimer un _sentiment_, joie, mélancolie,

désespoir, volupté; 2º un paysage doit être peint dans l'étendue

d'une même gamme de tons, afin d'obtenir l'unité d'impression

morale et d'impression optique qu'il faut fondre en une sensation

sentimentalisée. Cela dit, allons droit à M. Harpignies, dont le

procédé a des partis pris blâmables, mais aussi de l'allure et

l'accent d'une touche _sui generis_. Le _Bois de la Trémellière_

présente des qualités de dessin uniques actuellement, mais

outre «que le bocage est sans mystère», la touche est d'une

sécheresse, d'une netteté exagérée bien fâcheuse. Les mousses sur

les écorces et les _tapées_ de soleil sur le sol sont peintes à

l'emporte-pièce, et il n'y a que le nom du peintre qui qualifie

cette manière; c'est _Harpigné_. En revanche, _Une après-midi

à Saint-Privé_ est une belle-œuvre, à laquelle je trouve le

caractère complet que j'ai signalé dans les Jules Breton. Le

profil des quatre arbres minces est d'une netteté et d'une

sveltesse qui ravit; leurs ombres portées, le ton de l'herbe, la

justesse atmosphérique, enfin tout y est, dans cette haute page de

vérité physique. M. Hanoteau ne choisit pas une nature nerveuse

et un peu maigre comme M. Harpignies; la _Haie mitoyenne_, où

les personnages ne sont que des quilles, est d'une nature plus

débordante de sève, plantureuse, la touche est large, grasse;

c'est bien portant, d'une santé florissante, modelé par masses,

avec des jours heureux, l'antithèse même de M. Harpignies, et du

reste, M. Hanoteau partage avec lui le rameau du paysage actuel et

il est plus précis dans les mains du premier, il est plus fleuri,

plus verdoyant, plus vivace dans celles du second.

Rapin! ce nom me plaît, parce qu'il est rouge pour la bovine

bourgeoisie et qu'il proteste contre la chambre de notaires de

l'école française. L'_Averse_, excellent tableau que celui qui ne

vous fait pas consulter le livret, et c'est le cas de M. Rapin,

la lutte du soleil et des nuages qu'il cherche à percer de ses

rayons, les zébrures de l'ondée, le morceau d'éclaircie qui

s'annonce, le trouble de l'étang et la buée légère qui estompe les

tons, tout cela est rendu et dans une unité optique de coloris

roux fort remarquable.

Le paysage ne doit pas être un portrait de site, comme le

_Château d'Arques_ de M. Gosselin ou le _Bois de Kerrerault_ de

M. Montargis. La nature au repos, c'est presque la nature morte.

Il faut passionner le paysage, le faire vibrant, l'agiter de

sentiments humains: car la nature a une vie agitée comme celle de

l'homme; la pluie est ses pleurs, le vent son cri, le soleil son

sourire et son regard. Dans l'orage, le ciel ne se fronce-t-il pas

comme un front et les peupliers n'ont-ils pas des gestes de bras

immobiles? L'idéal de la nature est l'homme, et l'idéaliser c'est

la passionner. Des drames ont lieu dans le ciel. Le _Gros nuage_,

de M. Véron, est funèbre, on dirait qu'il porte du crime dans ses

flancs noirs, il a des lourdeurs de remords, et menace l'étang, où

sa silhouette farouche produit de tragiques ressauts d'ombres.

M. Français est incontestable, mais il est trop, selon son nom, un

talent fait de mesure, de goût et autres qualités moyennes. C'est

un bon peintre, non un grand, quoiqu'il tienne une haute place

dans l'école. Son panneau décoratif, _Rivage de Capri_, représente

un promontoire planté de quelques grands arbres élancés; c'est

très large et très juste. Le _Coin de ville à Nice_, son second

envoi, est d'une grande élégance qui n'exclut rien de la bonne foi

du rendu. Dans le _Midi en juin_ de M. Sebilleau, un chêne énorme,

touffu, splendide de tronc, dense de feuillée, saturé de vert,

sous le dardement du soleil; cela est intense.

Oh! le paysage de style! qu'il est mal écrit, cette année! les

deux tableaux de M. Paul Flandrin sont tels que la critique n'ose

pas y toucher; il est impossible d'avoir des colorations plus

fausses, une touche plus mesquine, et moins de style. M. Alexandre

Desgoffe n'est guère plus heureux dans ses _Bruyères d'Arbonne_;

et son _Souvenir des environs de Naples_ serait bien, s'il n'était

pas froid; et il n'est pas permis de l'être, au bord de ce golfe

merveilleux. M. Bellel dessine étonnamment et certains de ses

fusains sont beaux; mais sa couleur manque de souplesse, et s'il

a du style dans son _Souvenir de Kabylie_, il n'a pas, malgré ses

effets, la touche qu'il faut dans les _Environs de Puy-Guillaume_.

M. Benouville a le don d'une couleur navrante de poncivité,

_Lagarde et le Courdon_ rappelle Watelet. Enfin M. de Curzon est

le plus audacieux et il nous mène _Au pied du Taygète_ et de

l'_Acropole_; qu'espère-t-il? pasticher Guaspre? il serait sage

de ne pas ramasser le pinceau de Poussin, quand on ne peut pas le

tenir dignement. Le paysage de style, insupportable dans Bertin,

très acceptable avec Aligny, ne supporte pas l'à peu près. Là, on

fait un chef-d'œuvre, ou tout le contraire; aussi ces messieurs

devraient se résigner à être réels, puisqu'ils sont impuissants à

faire dans l'artificiel des œuvres qui s'imposent.

Le _Paysage normand_, de M. Richet, est fort intéressant; mais le

grand paysagiste de la Normandie, c'est M. Barbey d'Aurevilly,

qui après avoir peint les landes dans l'_Ensorcelée_, encadre son

pro-roman, _Ce qui ne meurt pas_, dans les marécages; alors, ce

terrien persistant aura rendu le pittoresque normand sous ses deux

grands aspects. M. Wybe s'est-il souvenu de Chintreuil, ce grand

artiste qu'on oublie, dans son _Coucher de Soleil_, où la barre

rouge de la ligne d'horizon flamboie d'une façon farouche dans la

décroissance crépusculaire des teintes. La _Ferme à Keremma_, de

M. Verdier, est agencée comme une des chaumières de Van Ryn. Le

moyen de juger une toile qui met devant le souvenir une eau-forte

comme la _Chaumière au grand arbre_? La _Gorge aux loups_, de M.

Tristan Lacroix, est, de dimension, le plus important paysage du

Salon; c'est inspiré de la _Remise aux chevreuils_, de Courbet,

et de la _Nature chez elle_, de Karl Bodmer. Dans sa _Fontaine

noire_, M. Le Viennois a trop épaissi ses fourrés; plus d'air

et ce serait excellent, car la touche est juste. M. Karl Bodmer

est bien loin de son père, presque autant que M. Millet du sien;

c'est dire effroyablement. L'_Arroux à Fougerette_, de M. O. de

Champeaux, est une jolie impression, d'un rendu à la fois élégant

et sincère, et les colorations justes sont aussi intéressantes

par leur fondu. La _Fin d'hiver_, de M. de Montholon, est tout à

fait remarquable, mais je lui préfère son _Matin à Mortefontaine_,

où l'impression est d'une largeur digne de Daubigny, avec des

ressouvenirs de Corot et beaucoup de sentiment.

L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883 · 第 10 / 17 段