impérieusement de l'aristocratie ou de la canaille, des truands
ou des gentilshommes, Charles Ier ou Thomas Vireloque, Louis
XIV ou Robert Macaire. Qu'on n'objecte pas les bourgmestres
flamands, ils sont bonshommes, et la bonhomie est une délicieuse
chose qui fait pardonner les trognes et les bedaines. Voyez
Falstaff, si sympathique malgré sa crapulerie, par sa continuelle
bonne humeur. Mais, cette bénignité indulgente et franche n'existe
pas dans la bourgeoisie de nos jours qui se gourme et veut être
du monde, et se pince, et se pose, et enfin assomme! Je n'excepte
point de cette réprobation les vibrions à tortils; un sportsman
ou un clubman tient plus du maquignon que du gentilhomme, et
quant aux dandys, M. d'Aurevilly a donné le profil du dernier des
d'Orsay en marge de son _Brummel_. Une seule fois le Philistin
a été hissé jusqu'à l'art, en la personne de Bertin l'aîné, par
Ingres. Cette grosse bête d'homme aux doigts boudinés, aux bajoues
niaises, à la pose si carrée et si lourde, est toute la synthèse
d'un règne et d'une caste. Mais le bourgeois d'aujourd'hui rougit
de sa bourgeoisie et la dissimule; il ne veut pas être bourgeois,
et comme il ne peut rien autre, il devient au-dessous de tout.
J'ai eu l'incroyable constance de les regarder tous, ces _rittrati
nomini_. Qu'ils soient ressemblants, c'est affaire aux familles.
La ressemblance n'importe à l'esthétique que pour les gens «ayant
lieu» ou «ayant eu lieu», selon la délicieuse expression de M. de
Banville. Il faut qu'un portrait soit un tableau, et c'est le cas
d'un seul parmi la cohue iconique de cette année. M. Mareschal
de Metz, peint par lui-même, a la double valeur de représenter
un artiste véritable et _da medesimo_, comme disent les livrets
italiens. Otez le pardessus-sac et mettez un surcot noir, vous
aurez un maître florentin. La tête est très caractérisée, un
peu farouche même. Il tient son estompe à la main comme un
bâton de commandeur et comme une épée, et il a le droit de ce
geste, le maître verrier qui a retrouvé l'art des Cousin et des
Pynaigrier, qui fait flamboyer les verrières de cathédrales, des
visions catholiques, ces seules réalités absolues. _Un Confrère_,
par M. Paul Langlois, est digne de remarque, ainsi que _M. de
Vuillefroy_, par Armand Gautier, qui l'a peint très finement
brosses en main et en plein champ. M. Alphonse Montégut qui, l'an
dernier, avait exposé un _Espagnol_ râclant sa guitare, nous donne
réunis en tableautin que les Italiens appellent _tondo_, _M.
Alphonse Daudet et sa femme_, assis et lisant tous deux le même
livre. Cela est intime. Il semble qu'on surprenne le romancier
sans qu'il s'en doute, car son fin et séduisant profil de chèvre
provençale est penché avec une grande attention. Du sujet et du
peintre, il faut dire: _maxima in minimis_. Il faut citer, car
il est remarquable, le _Portrait de feu Herpin_, par M. Fouace,
dont _la Forge_ n'a pas eu la médaille qui lui était absolument
due. Parmi les femmes-peintres, Mlle Rignot-Dubaux s'impose,
comme la plus éminente, après Mme Demont-Breton. Les portraits
de _M. le docteur Malterre_ et de _Louis de Courmont_ sortent
tout à fait de l'ordinaire du procédé, et tel portraitiste qui
est de l'Institut n'a pas le mérite de Mlle Rignot-Dubaux. Le
_Portrait de M. Chennevières_, par M. A. Leloir, est excellent,
quoiqu'il y ait une tendance à la Bouguereau qui jure avec le
modèle, le brillant critique des _Dessins du Louvre_ qui marchera
sur les traces de son père, à condition de ne plus critiquer
Bossuet.
Parmi les têtes d'études et en l'absence de M. Ribot, il
faut signaler la tête de _Patricien_ en bonnet rouge à la
Michel-Ange, par M. Ulmann, la tête de _Fou_ de M. Cross qu'on a
injustement reléguée vers la plinthe; le _Vieillard_ de Texidor;
l'_Estudiante_ de M. Rivez, bien embossé dans sa cape, et la tête
de _Moine_ de Mlle Julia Bock. Et c'est tout; à la critique
d'être plus sévère que le jury et de ne pas ouvrir ses lignes,
comme les portes d'un café, à tous ceux qui passent. Ambassadeurs
qui semblent des boudinés; généraux d'une martialité de notaire;
magistrats d'un aspect ridicule (j'en excepte le très remarquable
_Portrait de M. Parrot_, par M. Paul Dubois); avocats qui ne sont
que cabotins, toute cette ennuyeuse panathénée de la bêtise et du
petit imposent de Conrart le silence prudent.
Il est cliché que les portraits de nos expositions sont toujours
excellents; eh bien, pour 1883, le cliché ne peut servir. MM.
les artistes se sont interdits l'_excellence_, par sentiment
égalitaire, c'est le Président de la République qui l'a dit.
Il semble, vraiment, qu'on ait pris, au sortir des écoles, un
millier de bambins, qu'on les ait préparés pour la peinture
comme on prépare pour le baccalauréat. Oui, les portraitistes
sont bacheliers en portraits et ils ne valent pas plus que les
bacheliers ordinaires. De vocation, pas trace; de conscience, pas
l'ombre. Cabotins habiles, ils jouent les peintres, mais ils ne le
sont pas. Même le caractère industriel du portrait est tel que le
critiquer semblerait un boniment commercial pour cette branche de
commerce qui rapporte, en plus de l'or, de la considération.
M. d'Aurevilly, qui est trop grand pour descendre jusqu'à la
critique d'art technique et terre à terre, comme je le fais,
et qui ne voit que par ses yeux qui sont d'un aigle, a donné
au _Gaulois_, en 1872, une série d'articles intitulés: _Un
ignorant au Salon_. Je voudrais l'être, cet ignorant-là, car cette
ignorance, c'est génie, et ce Salon unique, auprès duquel ceux de
Gauthier et de Thoré sont faits avec des ciels de Constable, est
écrit littéralement à coups d'ailes; je ne veux en citer qu'un
alinéa: «Ce genre (le portrait), dit M. d'Aurevilly, monte comme
la mer et, dans un temps donné, noiera la grande peinture...
Les peuples modernes et les arts modernes doivent mourir de la
même manière, par le développement outrecuidant de l'insolente
personnalité humaine. Chez les peuples, cela se traduit et se
prouve par des lois absurdes. Dans les arts, c'est par des
portraits.--Et c'est pour l'art une vilaine manière de mourir. En
effet, le fretin humain n'est pas beau, et pourtant dans ces bancs
entassés de harengs pour la laideur, il n'y a personne qui ne se
croie quelqu'un et qui ne s'imagine avoir un visage. Tout museau
a ses prétentions. Les peintres et les sculpteurs qui spéculent,
hélas! sur le portrait, ont même une théorie qui va à tous ces
museaux impatients de leur reproduction; c'est qu'en art, il n'y
a rien de laid, en soi, et que tout peut être abordé. Ceci n'est
pas faux à une certaine profondeur, et en l'expliquant, mais comme
c'est commode pour les gens laids qui reculeraient pudiquement
devant leur laideur! Aussi, en pleut-il des portraits!»
Le Salon de l'_Artiste_ doit mettre ses lecteurs à l'abri de cette
pluie, la plus pénétrante et ennuyeuse qui soit: l'uniformité
et le nombre dans la médiocrité. Le portrait qui n'est pas
_psychologique_, n'est que du métier. Du front de l'Arétin
par Titien, au front de Luther par Holbein, le visage reflète
l'âme. Est-ce que mes contemporains n'ont pas d'âme, ou les
peintres actuels point de talent? L'un ou l'autre, peut-être
l'un et l'autre. Ce qui est aveuglant, c'est que la photographie
polychrome est trouvée dès maintenant. Le tas de portraits du
Salon n'est qu'un tas de photographies coloriées, et la rubrique
qui les juge, _rittratés_ et _rittratistes_, est celle d'Ésope:Ο
ωια κεφαλη! και εγκεφαλον ουκ ηχει!
XII
LES RUSTIQUES
Hormis Jacopo da Ponte et ses quatre fils, les Bassan, hormis
Domenico Feti et Campagnola, artistes inférieurs et décadents que
Théophile Gauthier avait en juste horreur, le paysan n'apparaît
pas dans l'art italien. En Espagne, c'est le mendiant, non le
paysan, que les Juanez et Ribera agenouillent devant la Madone. En
Flandre, le paysan est truand, ivrogne et grotesque; en Hollande,
il est «quille», fait partie de l'étoffage ou d'un groupe. Ni
Gainsborough ni Wilkie n'ont élevé le paysan au style. A Millet
appartient la gloire d'avoir retrouvé le sentiment rembranesque
mais modernisé, et d'avoir créé un art, le _rustique_, où il
n'aura jamais d'égal. On l'a appelé le Pérugin des paysans, et
quoique le mot ne soit pas juste, il exprime le caractère de
mélancolie résignée qui jette sa gaze noire sur l'œuvre du maître
de Félicien Rops. Millet est peintre lyrique; ses paysages sont
pleins d'âme, et non pas de cette âme des choses des panthéistes,
mais d'âme humaine, d'âme chrétienne. Les personnages d'Ingres ont
moins de majesté que ses rustiques, et il a élevé la vie rurale
au niveau de la vie héroïque. Ses semeurs, ses glaneuses semblent
accomplir les rites d'on ne sait quel hermétisme; il a fait le
paysan auguste; il a sublimé la campagne, il a réalisé le «grand
œuvre» rustique. Aussi faut-il l'invoquer comme le grand maître du
genre, et l'auguste meneux à suivre, dans le crépuscule mystérieux
qui fait entendre aux yeux l'_Angelus_ du soir.
«Les aristocraties--celle du talent surtout--dit M. d'Aurevilly,
ne sont pas toujours aussi heureuses qu'elles en ont l'air. Il y
a des noms difficiles à porter. En voici un qui brille au livret
du Salon... Il y a de quoi flamber net un homme vulgaire dans la
flamme de ce nom.» Millet! Et elle flambe net, en effet, dans la
flamme de ce nom, la _Bonne femme à Landemer_. Ce n'est là qu'une
étude sincère, une moitié d'œuvre d'art, il manque le sentiment
du père, dans ce tableau du fils; hors du sentiment, il y a de la
peinture, mais il n'y a pas d'art!
De Millet, hors de Millet, je ne connais que le _Bout du sillon_,
la _Gardeuse d'abeilles_, _Tante Juana_, de Félicien Rops,
qui a traversé tous les ateliers, mais qui n'a de maître que
Rembrandt II. Actuellement, le grand peintre rustique, c'est
M. Jules Breton; mais l'appeler peintre, c'est injure, il est
poète doublement par la plume et par le pinceau; il est artiste
deux fois par l'impeccabilité du procédé et par la recherche du
sentiment; par le livre et par le tableau, il occupe une place
hors ligne dans l'art contemporain. La _Bénédiction des blés_, la
_Plantation d'un calvaire_, la _Fontaine_, sont des poèmes. M.
Georges Lafenestre, le successeur né de Charles Blanc, a dit: «M.
Jules Breton s'est élevé du paysage d'impression à la composition
figurée, de la peinture de genre à la peinture d'histoire.
Son _Pardon_ étonne par la simplicité naïvement grandiose de
l'ordonnance et l'interprétation vivante des types de la vieille
Bretagne. Sa _Fontaine_ est une peinture murale; elle l'est par la
dimension des figures, par la gravité des attitudes, par le calme
du coloris, par la simplicité de l'exécution.» Ses deux envois de
cette année ont une allure de chefs-d'œuvre, ce sont là des toiles
complètes et harmonieuses, vraiment émues, gravement peintes. Le
_Matin_ a le double intérêt d'un paysage et d'une idylle, c'est
une impression de nature et aussi du cœur. Une vaste plaine plate
et herbue s'étend jusqu'à l'horizon, où le soleil, envoilé de
vapeurs, va monter; ses premiers rayons tamisés, sommeillants,
ont des allures de caresses et des douceurs de baiser, sur l'eau
calme et encore sombre du ruisseau qui traverse la prairie et
sépare les deux bergers qui, en face l'un de l'autre, arrêtés et
leurs troupeaux derrière eux, se contemplent, dans l'émotion et
le trouble auguste de l'Aurore apparaissante. La jeune paysanne
appuyée à son long bâton est adorablement frisée de rayons pâles
et sourds et le gars est pris de l'appréhension douce que cette
heure de la nature impose. Ils se sont salués d'une parole amie,
émue, ils se sont déjà rencontrés là, ils s'y rencontreront
encore, et un jour, ce ne sera pas à l'aurore qui est chaste, mais
sous les affres de Midi, que le grand Pan...
Et toi, barde de Cô, souris, vieux Théocrite,
Vois, ton drame d'amour dure éternellement.
C'est, depuis deux mille ans, la seule page écrite
Où le temps ait passé sans un seul changement.
L'_Arc-en-ciel_! l'_arc-en-ciel_ de Rubens, cet art d'Ulysse du
paysage, M. Jules Breton l'a tendu dans son ciel d'orage; c'est
une audace et toute autre composition serait écrasée par ce pont
de lumière jeté dans le ciel. La femme qui chemine sur un âne se
retourne par un mouvement de tête fier, impressionné à la fois,
et le geste du gars qui tient la bride de l'animal, ce geste qui
montre le météore, sont des mouvements à l'allure magistrale. Je
me suis souvenu, devant cette œuvre, de l'_Arc-en-ciel d'automne_
de Maurice Rollinat, un maître paysagiste aussi, et à parler net,
le _Matin_ et l'_Arc-en-ciel_ ont des airs de chefs-d'œuvre.
M. Bastien Lepage semble le chef de file des rustiques, tant
pis pour la file. La conscience et l'honnêteté sont des vertus
qui, isolées, et à elles seules, font les rois dérisoires et les
artistes secondaires. M. Bastien Lepage n'a ni conception, ni
style, ni prisme personnel; il voit d'un œil simple et myope,
il voit banal, il fait réel; c'est de l'art, mais du petit. Le
_Mendiant_, de l'autre année, était équivoque et d'une expression
diffuse, diverse, insaisissable; l'_Amour au village_ vaut mieux,
cela est vu et rendu, avec beaucoup de soin et de scrupule,
c'est sincère, mais rien de plus. Chacun d'un côté de la haie à
hauteur d'appui, le gars et la fillette se sont tournés de biais,
dans l'embarras et la gaucherie du premier aveu. Le gars est
laid, bête, rustaud, lourd à souhait, et dans son émotion, il se
gratte l'ongle. Comme il est sale, et terreux de peau, ce geste
fait penser à de la vermine. Que M. Bastien Lepage l'ait vu, ce
geste, je le crois; mais il ne devrait pas nous le faire voir.
La fillette vue de dos, avec sur sa courte nuque ses deux mèches
tressées, est bien modelée, mais peu séduisante; et la réflexion
que l'on a, est celle-ci: quels abominables avortons, ce laideron
et ce butor engendreront-ils? Nous sommes loin de Théocrite et
même de Chénier; nous sommes dans le vrai, répond M. Lepage, qui a
la naïveté de croire que l'artiste est un juré, qui doit dire la
vérité, toute la vérité, rien que la vérité!
Le procédé de M. Bastien Lepage est basé sur un système de mot
à mot appliqué à la touche, tout à fait désagréable à l'œil et
faux au point de vue optique. Ses valeurs sont équivalentes
d'intensité au premier comme au second plan, dans le personnage
comme dans l'accessoire. Le mouchoir à carreaux qui sèche sur la
haie est traité avec autant d'intensité que la tête du gars; or,
il résulte de cette équivalence des valeurs une négation de la
perspective aérienne. Les points de fuite de la couleur, le savant
M. Chevilliard ne les découvrirait pas dans cette atmosphère
lourde, où le parti pris dans le plein air rend toutes les touches
_crues_, et produit sur la rétine un papillotis pénible de
kaléidoscope terne. C'est peint par dissonances et il n'y a pas de
couleur dominante, ce qui est la faute la plus grande que puisse
commettre un peintre. Qu'on ne prenne point cette dure critique
pour un éreintement; j'estime le talent de M. Bastien Lepage,
c'est un artiste; mais un grand artiste, non pas; car il est sans
idéal, il ne fait pas sublimer comme Millet, et il supprime les
colorations intermédiaires. Pourquoi?
_Le Roman au village_, de M. Delobbe est trop joli, c'est le seul
reproche à lui faire et c'en est un: cette paysanne aux grands
yeux qui vous regarde avec le regard de la faute prochaine, a trop
de grâce et pas assez de rusticité; il n'y a pas réminiscence de
Greuze, mais cela est dans la même donnée. Son «_calinaïre_»,
comme on dit en Provence, vient de lui murmurer tout le répertoire
des enjoleux, et elle repasse dans sa pensée les jolies faussetés
qu'il lui a dites, qu'elle a écoutées, qu'elle écoute encore.
L'_Enjoleux_, de M. Gaston Latouche, est tout à fait ordonnancé
comme le tableau de M. Bastien Lepage: deux amoureux séparés
par une haie, dans un bon plein air. _Seulette_, de M. Vail,
fait suite: une petite paysanne appuyée à une haie, qui attend
vainement le retour de l'enjoleux; l'effet d'automne est très
juste. Enfin, l'unique paysage de M. Hanoteau s'appelle _la Haie
mitoyenne_. Aussi M. Ferry s'est-il écrié, un mot qui montre bien
sa préoccupation, devant tous ces couples à la haie: «C'est une
secte!»
M. Puvis de Chavannes est un rustique de premier ordre, témoin
son tableau le _Sommeil_, mais ce n'est pas ici le lieu de
développer ce côté du grand maître contemporain. Je veux
seulement montrer par un exemple, que dans cette affirmation
courante: «M. de Chavannes est une haute individualité, mais
quelle école désastreuse il ferait!» on se trompe lourdement,
et mon exemple c'est le _Faucheur_, de M. Daras, qui a la
lenteur de mouvement logique et nécessaire, que Saint-Victor
reprochait superficiellement au charpentier du _Travail_, où
il y a cette femme en travail d'enfant, idée générale, s'il en
est. Ce _Faucheur_, d'un grand naturel dans sa pose courbée, est
très joliment peint dans une tonalité rousse et délicate, et M.
Daras me semble un peintre d'avenir, car il a déjà du présent.
Depuis sa _Paye des moissonneurs_, M. Lhermitte se place dans la
hiérarchie rustique, à la suite de M. Bastien Lepage; M. Fourcaud
l'a glorifié avec beaucoup de verve, mais c'est un peintre terre
à terre, qui ne fait que «nature». La _Moisson_ mérite qu'on s'y
arrête, toile plus honnête et plus consciencieuse que celle de
M. Bastien Lepage, mais avec beaucoup moins d'individualité. Le
moissonneur qui, d'un geste las, essuie d'un mouvement de bras la
sueur de son front, est juste de tout point; seulement le pantalon
de gros velours à côtes est trop fait, puisque les bourgeois le
remarquent. Quiconque rend un grain d'étoffe de façon à plaire
aux mondaines, fait acte sot. La paysanne agenouillée, qui lie sa
gerbe, est très vraie d'attitude; la lumière blanche et grise est
rendue, mais cela est «prose». Millet a une toile où un laboureur
enfile sa veste, le geste n'a rien de noble, eh bien! cela est de
style quand même. L'autre envoi de M. Lhermitte, la _Fileuse_, vue
presque de dos, assise et tenant sa quenouille, montre une facture
très ferme et des qualités de rendu rare; mais... l'éternel mais,
_ce n'est que nature_. Au point de vue technique, M. Lhermitte n'a
pas le faire large, il l'a précis, sobre, et sans ton local.
MM. Laugée sont nos Bassans, moins ennuyeux que les fils du
vénitien, mais moins habiles, moins virils et trop évidemment
sortis de la cuisse de M. Jules Breton. _Le linge de la ferme_,
que deux femmes étendent, malgré le naturel des gestes, est d'un
art moins sérieux que celui de M. Lhermitte, car la bourgeoisie
s'y plaît davantage encore. Les légumes que M. D. Laugée fait
recueillir et éplucher _Pour la soupe_ sont susceptibles d'être
trouvés bon par M. Prudhomme; M. Lhermitte n'est que «nature»,
mais dans M. Désiré Laugée, il y a une tendance au joli, que son
fils, M. Georges Laugée, pousse jusqu'à l'effet sentimentaliteux.
Le _Premier pas_, que fait un baby vers sa mère, est un pas vers
la féminité, la plus déplorable déviation du sentiment, et le
_Premier né_, que sa mère promène, est une oblation à ce sentiment
bourgeois de Diderot, qui se grisait de la fausse émotion de
Greuze. M. Georges Laugée a beaucoup de talent, qu'il le virilise!
Pas de mièvrerie chez les paysannes, sinon autant peindre des
mondaines, et pas d'affadissement dans l'expression du seul amour
qui soit sublime, du seul amour qui soit divin, la maternité.
La _Femme d'Atina_ de M. Melchers, qui descend le flanc d'une
montagne une amphore sur la tête, son poupon sur le bras, a le pas
sûr d'une médaille syracusaine, prolongée et animée; et la couleur
qui est farouche, sobre, sombre, donne un accent Leconte de Lisle
à ce cadre.
Je n'ai jamais compris que M. Duez, après son _Saint Cuthbert_,
soit tombé dans le Scalken bourgeois, et je ne comprends pas
davantage que M. Buland, après son délicieux _Jésus chez Marthe
et Marie_, nous donne son _Pas le sou!_ Ils m'ont l'air tous
deux de Vatel se faisant marmiton. M. Buland avait fait de l'art
primitif, avec des veloutés et des japonismes de rendu adorables;
c'était suave, sans fadeur; les deux saintes femmes n'étaient
que des princesses de l'extrême Orient, mais adorables avec leur
carnation crémeuse et leurs yeux bleus de gazelle; N.-S. était
ineffablement doux et grave, cela était poétique et original
enfin, et il s'acoquine et nous acoquine, nous qui avons cru à son
talent, devant deux paysannes qui regardent, avec une convoitise
désespérée, les images, les bonbons, les poupées d'un marchand en
plein air fumant sa pipe avec sa goguenardise. Quand on peut faire
_Jésus chez Marthe et Marie_, on est sans excuse de nous envoyer
_Pas le sou!_ Le _Semeur_, de M. Dastugue, n'illustrerait pas
l'eau-forte du même titre de la _Chanson des rues et des bois_.
Ce qui prouve la superficialité des peintres rustiques, c'est
l'expression patriarcale ou angéliquement résignée qu'ils
donnent à leurs paysans. A les voir, ceux de Balzac semblent
faux, calomniés odieusement, et il faut s'empresser d'aller aux
champs, puisque les vertus y ont élu domicile. La canonisation du
paysan voudrait un procès canonique où l'avocat du diable aurait
la cause belle, et je veux du bien à M. Gaston Latouche d'avoir
fait une _Misère_, presque sinistre, de son gueux assis dans un
champ et dont le regard inquiète et épeure, car il est plein
des revendications du pauvre. Trop riche est le chapeau noir de
la femme agenouillée qui étend des draps sur l'herbe, dans la
_Blanchisserie de Zweeloo_, par M. Liebermann, peintre sincère et
personnel.--M. Rosset Granger raconte un _Souvenir de Caprile_,
une vague toppatelle assise dans les rochers, où le coloris a des
poncivités égales à la _Femme de Jérusalem_, de M. Landelle.
Le _Moissonneur_ qui aiguise sa faux, de M. Chevalier, et les
_Faucheurs_, de M. Charlet, sont justes de mouvement, mais sans
accent de procédé. M. Pabst aura du succès dans la bourgeoisie.
Sa _Jeune mère alsacienne_, aux bas bleus bien tirés, au jupon
rouge, et la _Toilette_ qui montre un bout d'épaule ronde, sont de
ces toiles moyennes sur lesquelles le blâme pas plus que l'éloge
ne trouvent à se prendre et qui plaisent aux classes moyennes. M.
Bin, quoique maire de Montmartre, a un talent plus que municipal.
_Mort à la peine_ n'est pas une banalité. Le bûcheron est mort et
son enfant, un gamin rose et blond, ne comprend pas ce sommeil
singulier, et avec une gaule, il défend le cadavre contre un vol
de corbeaux. Il y a là quelque peu d'intensité.
Idiote au point d'intéresser par l'intensité de son idiotie, la
_Fille des champs_ de M. Aimé Perret est plus bête que ses oisons
et plus vraie que les madones rustiques de M. M. Laugée.
Jolie image, le _Cidre du pauvre_ de M. Frère n'est que cela,
malgré les imposantes lettres H. C. sur le cadre. Voici de la
peinture de style, la _Mère du pêcheur_ de M. Hawkins. Cette
paysanne normande, piétée en statue, tricote son bas avec une
noblesse rare, le regard fixé sur l'horizon, devant elle. C'est
dessiné comme du Barbey d'Aurevilly.
Les _Vanneurs_ de M. E. Simmons sont aussi nature que du Laugée,
mais il y a, en plus, sinon un sentiment, du moins un effet
impressif obtenu par une tonalité assombrie et l'accord de toutes
les teintes en une majeure qui les absorbe et les fond. Voici un
sentiment, l'affre du célibat, que M. Knight rend avec poésie. La
robuste fille qu'un sang vermeil agite s'est arrêtée de ramasser
des herbes; tenant d'un bras mou son paquet de ronces, elle
regarde passer, là-bas, dans le sentier, une noce. Elle songe au
bonheur de l'épouse, au bonheur de la mère; mais elle est _sans
dot_. M. Lafenestre l'a remarqué, avec une grande justesse, ce
que les artistes américains et belges ont de plus que nous, c'est
de la naïveté, ils osent être émus, audace devant laquelle notre
école recule, esclave qu'elle est de cette chose immonde, la
«_blague devant son œuvre_». Oui, il est dandy de railler ce qu'on
fait, de jouer «au fumiste», et si l'on s'étonne de la canaillerie
de ces mots, qu'on s'en prenne à la canaillerie des ateliers, d'où
ils sont partis, y étant nés!
La _Sarcleuse au repos_ de M. Renard est un Lhermitte. _Avant la
chasse_, le fermier examine la batterie de son fusil. M. Subée a
rendu le coup de lumière du soleil par la porte béante.