temps, le plus évident, le plus patent, n'est compris et admiré
que par les penseurs, les écrivains et les poètes, et cet éclatant
exemple prouve l'infaillibilité de mon critérium.
_En été_, de M. Sinibaldi, est un bon plein air. Couchée sur
l'herbe, les chevilles bleues sortant de la jupe rose, le visage
poudré et la chemise béante, une fille qui a chaud: cela est cela.
Le _Jardin d'hiver_, de M. Jones, est d'une impression juste. Les
_Demoiselles_, de M. Halkett, qui jouent aux osselets, présentent
des colorations originales et très vues.
La jeune fille en peignoir chine lisant, par M. Chease, est d'une
touche intéressante; mais pourquoi tant de journaux et de gravures
sur la table, on dirait d'un déballage.
L'exécution de l'_Espagnol pinçant de la guitare_ fait honneur
à M. Schargue. Le _Repos au Jardin_, de M. Tournès, où une dame
très habillée est assise sur le rebord d'une terrasse et les
pieds sur une chaise de fer, une impression qui serait juste, si
elle n'était un peu noire, défaut fréquent dans les pleins airs.
Le _Retour de la campagne_, de M. Curtis, une femme en toilette
mauve, assise sur un divan et qui assemble les fleurs qu'elle a
rapportées. Par la baie de l'atelier, on aperçoit les toits de la
maison d'en face; excellente contemporanéité. La dame en chapeau
de paille, en blanc et sur fond de parc, que M. Bertin intitule
_Rêverie_, un peu basbleutée d'expression. M. Kaiser assied sur
les marches d'une serre une femme qui rêve, en tenant un roman,
à le réaliser sans doute. La _Liseuse_, de M. Roux, sur une
terrasse, au coucher du soleil, est d'une très bonne couleur.
Après l'habillé, voici le déshabillé, matière à tableaux
délictueux et délicieux à la fois; ceux du Salon ne méritent que
le premier de ces adjectifs. Cependant la _Comparaison_ de M.
Lejeune est une idée piquante; une jeune femme a ôté son corset et
met ses seins à l'air; elle regarde un moulage de la Vénus de Milo
et compare.
La _Jeanne_, de M. Prouvé, une fille qui s'est dénudée plus bas
que le nombril pour jouer de l'alto; l'acuité des seins ne doit
pas être dans l'extension du bouton, comme M. Prouvé l'a fait,
avec du modelé, mais sans épuration plastique.
Le _Sourire_, de M. Chaffanel, n'est pas lombardo-florentin,
ni de Rops, mais le bout d'épaule maigre est bien traité. La
_Liseuse_, de M. Tillier, d'un ton délicieux comme sa _Chloé_.
L'étude de chair brune que M. Quinzac intitule _Rêverie_ ne vaut
pas _Coquetterie_, de Mme Fanny Fleury. M. Plassan montre deux
femmes qui s'habillent sans grâce; Mlle Épinette dénude un
dos et Mlle Didiez une poitrine, et ce serait là à peu près
le déshabillé du Salon si tous les décolletages des portraits ne
rentraient pas dans le déshabillé et dans l'impudeur, soit dit
nettement aux femmes du monde.
Voici le nu! et c'est au vice, s'il est difficile, plus qu'à la
vertu de se sauver. Le _Temple de l'Amour_ de M. Lalire, une série
de groupes à tons de pastels dans de l'architecture; le tableau a
exactement la précision de ma phrase.
Le _Printemps_, de M. Feyen-Perrin, une jolie fille point poncive,
d'une carnation un peu grosse mais vivante, sur un joli fond de
verdure adoucie, là la meilleure nudité avec les poétiques et
désirables _Baigneuses_ de M. A. Sevestre, peintre d'un réel
talent et le plus suave des nudistes, et les _Trois Grâces_, d'un
beau calme et d'une belle matité, de M. Benner.--Bonne est la
couleur de la _Baigneuse_ de M. Hermans.
_La femme aux pigeons_ de M. Zacharie de même que les ébats de
M. Bukovac n'ont pas les mérites qu'il faut pour faire accepter
la vulgarité des formes. M. Girard expose son _modèle_. Qu'il en
change. Banale la femme nue au bord de l'eau de M. Caucannier.
_Après le Bain_ de M. Mousset, agréable, le croisement des jambes
a de la désinvolture, mais les luisants de la peau sont trop
rendus.
L'épisode de Dante, de M. Henri Martin, _Francesca et Paolo_,
que je n'ai cité que cursivement dans la peinture poétique, a
droit d'être mentionné ici. Le corps et surtout les jambes de
Francesca sont peut-être le plus joli morceau de modelé du Salon;
et M. Henri Martin, quand il n'aurait que ces qualités de modelé,
promettrait beaucoup, et il en a d'autres.
L'_Ève_, de M. Guillon, poncive de tons, et la _Nymphe au
Miroir_, de M. Flacheron, élégante de formes, ainsi que sa
_Femme à l'éventail_; la _Charmeuse de serpents_, de M. Arosa,
n'est pas d'un dessin assez choisi; la _Fantaisie orientale_,
de M. Lethimonnier, représente une femme nue couchée avec le
hanchement qu'affectionne M. Faléro: la ligne épigastrique, trop
prononcée, creuse une sinuosité désagréable à l'œil. Le ton de
la _Charmeuse_, de M. Rosset-Granger, est réussi de matité. La
_Fantaisie_, de M. Caille, une vue de croupe agréable.
M. Diapé a une couleur d'un beau rance dans sa _Nymphe_. La
_Prière à Isis_, de M. Faléro, un tableautin délicat; la femme
accroupie en chatte qui joue de la cithare offre une carnation
exquise. M. Faléro, dont le genre épeure les gens graves, est un
des rares artistes épris de la plastique contemporaine, qui la
saisissent et la rendent. Son _Étoile_, de 1881, la _Vénus_, de
l'an dernier, étaient les nudités les plus contemporaines, et
partant, les plus intéressantes du Salon. Ainsi l'entendent MM.
Daux et Denœu, l'un avec sa fillette blonde que brunit une tenture
rose; l'autre par sa petite femme couchée, excellent blanc sur
blanc et la plus réussie des études de nu pur et simple.
La _Baigneuse_ de M. Tortez svelte, d'une pâleur de chair
agréable, et la façon frileuse et hésitante dont elle touche
l'eau, point poncive, a de la grâce.
Et, maintenant, je demande qu'on les rhabille, toutes ces dames,
et qu'on ne les dénude plus. Les unes sont de grosses charpentes
qui singent mal le nu antique, et le singeraient-elles bien? les
Grecs ont sculpté et peint les Grecques; que les artistes français
peignent les Françaises. Leurs toilettes sont exquises, leur
déshabillé pervers; on peut faire des chefs-d'œuvres avec cela; et
même le nu contemporain apparaît possible à l'artiste qui saura
rendre cette spiritualité de la plastique: la femme maigre.
Encore ici, je suis forcé pour être équitable de dire: la femme
contemporaine a été écrite par Félicien Rops, et c'est ce maître
que doivent suivre tous ceux qui cherchent «_la femme actuelle_».
X
PORTRAITS DE FEMMES
A voir des _rittrati muliebre_, les femmes ont-elles le même ennui
(curiosité d'envie ôtée) que les hommes, à voir des _rittrati
nomine_? «Questionner la fille d'Ève, dit l'Arabe, c'est faire
naître un mensonge.» Pour ce qui est du sexe fort, j'ai recueilli
les voix, comme La Bruyère, et j'énonce que Gustave Planche
lui-même préférait l'iconique de Mlle Prudhomme à celui de M.
Prudhomme. Ceci n'est pas prémisse de madrigal, mais justification
d'avoir séparé les portraits par sexes, parce que le critérium du
public et de la critique n'est pas le même devant _Mlle Fould_,
de M. Comerre, et _M_*** de M. Bonnat. L'attraction sexuelle a
lieu du tableau au spectateur, et c'est là un cas de physiologie
pure, où il n'y a point de gloire pour les pourtraiturées du Salon.
Au contraire, ce qui éclate, au Palais du l'Industrie, s'impose
également aux _Portraits du siècle_, à savoir la dégénérescence
de la femme du monde, de la femme de luxe. Les pourtraiturées
du rez-de-chaussée à l'École des Beaux-Arts, les dames de MM.
Dubuffe, Henner, Gervex, Baudry, Duran, Cabanel, semblent les
soubrettes des dames du premier étage; et la décadence n'est
pas dans la plastique, mais aussi dans le port, le geste,
l'expression, le maintien, la grâce, le charme. Toutes oscillent
entre le demi-mondain et le bourgeoisisme; trop de désinvolture ou
point, même chez les plus historiquement titrées, _Lugete Veneres,
Cupidinesque!_ La femme actuelle, suffisante pour la passion et le
plaisir, ces deux aveuglements, ne l'est plus dans l'immobilité
et le platonisme de l'œuvre d'art, car elle n'a aucune des trois
formes esthétiques: harmonie, intensité, subtilité.
Cela dit par devoir, je ne me risquerai pas à juger les portraits
individuellement. Comment écrire que Mme *** par M. *** a l'air
drôle; celle-là, bourgeois; cette autre, fille? Je n'ai pas la
bravoure qu'il faut pour me faire tant de puissantes ennemies d'un
trait de plume; et l'aurais-je, que cela ne serait point décent,
en pays de la feue chevalerie et galanterie.
Le portrait de femme est un genre susceptible de monter à la plus
haute hiérarchie esthétique, quand André del Sarte peint _Lucrezia
Fede_; Guide, la _Cenci_; Van Dyck, _Madame Leroy_; Titien,
_Violante_. Ces portraits-là sont des poèmes. En notre décadence
dérisoire, il faudrait se contenter encore de la _Mlle_ ***,
de M. Lehman, et lui faire même une série de madrigaux assortis,
puisque le chiffonné est le dessus de l'étrange panier actuel.
Nettement, le modèle est banal ici, et tout le mérite reste au
peintre; je ne veux pas dire qu'il soit grand, d'autant que
l'emploi de la photographie sur toile s'est généralisé à ce point,
que les H. C. qui s'en servent s'appellent trop «légion» pour être
nommés.
Mais l'important, c'est qu'il y a un chef-d'œuvre parmi les
portraits, et il n'est signé d'aucun des photographes au pinceau
qui sont réputés; il est du grand fresquiste de la _Vocation
de Sainte-Geneviève_. Un portrait par M. de Chavannes, la
chose étonne, alarme et réjouit, suivant qu'on aime ou qu'on
méconnaît ce grand maître. Eh bien! que les détracteurs ne se
réjouissent point et que les admirateurs soient rassurés, le
portrait est excellent, d'une ressemblance _morale_ aussi bien
que physique, cela se sent. Impossible de fixer vivante, réelle,
une figure moderne avec plus de largeur, c'est le dernier mot de
la synthèse dans le procédé. Mais, dira-t-on, le buste couvert
d'un châle noir, est-ce peint? C'est _éliminé_, et quel mal y
a-t-il à annihiler le costume, quand il ne peut rien prêter de
plus à l'expression. M. de Chavannes a raison de tout point dans
son _Portrait_, et tort dans son _Rêve_. Là, la simplification
est excessive, les initiés seuls peuvent comprendre, et M. de
Chavannes a eu tort de montrer aux profanes un tableau destiné aux
poètes et aux penseurs. C'est pour s'être exposé à être méconnu,
que je me suis permis le blâme respectueux d'un enthousiaste qui
a grand souci d'une gloire. Ne s'est-il pas trouvé des critiques
qui ont reproché à M. de Chavannes d'ignorer la grammaire et
l'orthographe de son art? Eh bien! qu'ils prient le maître de leur
montrer ses études d'après le modèle, et ils confesseront alors
ce qu'ils n'auraient jamais nié, s'ils eussent été _compétents_,
que M. de Chavannes possède le plus grand savoir technique,
dont les niais déplorent l'absence dans ses toiles et dans ses
esquisses, qu'il n'ignore rien du procédé, et qu'il veut ce qu'il
fait et qu'il a raison de le vouloir. En ce temps où il n'y a
plus que du procédé, il le méprise. Autour de lui, il n'y a que
des _mains habiles_; lui est _une pensée_, et c'est parce que
ses œuvres _pensent_ qu'elles échappent à la perception de la
foule. Il est tellement penseur, qu'en pourtraiturant il s'élève
jusqu'à l'abstrait. _Mme M. C..._ n'est pas une veuve, c'est
la veuve; il a monté l'individu au type. Quelle marque plus
certaine de son génie! Descendu des échafaudages de la fresque,
descendu au portrait intime, il reste encore l'_abstracteur_.
Voilà pour l'essence et l'esprit de cet ouvrage; quant au faire,
je défie qu'on dise: c'est d'un tel. Jamais on n'a pu dire
un nom autre que le sien devant ses œuvres; comme devant une
page de M. d'Aurevilly, il est impossible de songer à un autre
romancier. C'est le sceau du génie que d'être incomparable, et
incomparablement M. Puvis de Chavannes est le plus grand peintre
de ce temps, même comme portraitiste, puisqu'il fait d'un portrait
le type d'un état et l'abstraction d'un sentiment.
Le plus digne de remarque des _rittrati_ est ensuite le _Portrait
de ma Mère_, de M. Whistler, dont la facture est sobre,
personnelle, puritaine, huguenote. Ce serait du jansénisme
protestant, si le protestantisme était susceptible d'un Port-Royal
et d'un Philippe de Champaigne; cette toile a des affinités
éloignées, avec l'admirable _Miracle de la Sainte Épine_, au
Louvre, et c'est plutôt une évocation qu'une pourtraiture. Maigre,
la face aiguë, le buste droit, elle est assise de profil sur une
chaise de paille; ses mains sont ramenées sur elle et ses pieds
posés sur un coussin, dans une pose si simple et si immobile,
qu'elle touche au style hiératique: cette femme en noir se détache
étrangement sur le gris du mur, où deux gravures mettent leur
baguettes noires. Noire aussi, la portière à ramages blanchâtres;
toute cette tonalité grise est belle... et M. Bonnat n'en fera
jamais autant.
M. Marcellin Desboutin ne finit guère ses toiles, et bien lui
en prend, car ses esquisses ont une saveur à la Velasquez. Son
unique portrait est un superbe _morceau_, large, bien modelé, et
de tons d'argent mat: une femme au visage fatigué, aux cheveux
lourds emmêlés sous un grand chapeau. Voilà de l'art qui ne copie
personne, du sentiment moderne! et du reste le maître en pointe
sèche est une des natures esthétiques de ce temps, et le plus
complexe mélange d'un gentilhomme, d'un titi, d'un lettré, d'un
maître peintre.
M. Cabanel a place certainement parmi les tout premiers
_rittratistes_ de marque. Il brille aux _Portraits du siècle_,
et aussi au Salon, Sa _Vieille Dame_ aux cheveux retroussés, à
la robe de velours noir bordée de fourrures, ne manque pas d'un
certain caractère qui n'est point banal et qui intéresse l'œil.
Dans cette cohue des cadres de 1883, un Cabanel, le portrait de
Mme C. H. C., me séduit, je me raidis contre sa grâce et veux
poursuivre sur le peintre à la mode le goût imbécile des gens
du monde, je ne veux pas obéir à des commandements de doctrine
esthétique, appliquer injustement l'_in odium auctoris_ à cette
toile, un chef-d'œuvre, l'unique de M. Cabanel; où il a su rendre
une adorable femme, là où un pourtraicteur d'âmes, comme de Vinci,
eût découvert une sœur de la Joconde. Il faut être juste cependant.
Et d'abord, rencontre heureuse, le costume ne date
contemporainement, ni archaïse pour atteindre au style.
Un corsage noir dénudant les plus belles, les plus tombantes
épaules, la blancheur du bras nu, barrée d'une mantille de
dentelles noires aussi; et c'est tout l'attirail. Sur ce col
que la Bible compare à une tour pour sa rondeur, rêve une tête
sphingienne qui regarde devant elle, mais au delà du réel.
Baignés d'un clair obscur mystérieux, les yeux immenses «qu'un
ange très savant a sans doute aimantés», regardent d'ineffables
choses; et réverbèrent une surhumaine mélancolie, tandis que passe
sur l'arc vibrant des lèvres détendues, la douceur et le défi
d'une ironique bonté.
M. Clairin qui a su faire de la contemporanéité décorative et qui
a été le premier à le faire, ce qui n'est pas un mince honneur,
est portraitiste de premier ordre comme en témoigne le portrait de
Mme Krauss, dans _les Huguenots_. La grande cantatrice, assise
dans le costume noir de Valentine, vaut plus qu'un portrait, un
vrai tableau par le style!
M. Aman Jean, dont le _Saint Julien l'Hospitalier_ était
au-dessus d'une première médaille, et que la ville de Carcassonne
a eu l'inspiration d'acheter, a un portrait fort beau de tous
points; cette dame maigre, en noir, d'une sobriété qui annonce
peut-être un maître. M. de Forcade a un excellent portrait, d'une
facture savante et personnelle, mais qui, par une circonstance
inexplicable, a été placé à la plinthe même, alors qu'il méritait
la cimaise beaucoup plus que nombre de H. C.--M. Cot a l'éclat de
M. Carolus-Duran et la distinction de M. Cabanel. La dame qu'il
nous montre a quelque allure, mais pourquoi se drape-t-elle d'un
manteau à manches? cela manque d'ampleur. _Femmes au jardin_,
c'est le titre d'une adorable poésie de Dierx, et des portraits
de M. Delaunay, un distingué qui ne ressemble en rien à M. Bonnat,
ce Larivière du portrait (je le flatte), et qui a la galanterie
de considérer ses modèles comme des fleurs et de les entourer de
verdure. M. Maignan a fait mieux, il a encadré, dans une _loggia_
à colonnes enguirlandées, son double portrait de jeunes filles
sur fond de paysage. Roses et blanches, elles semblent les aînées
des fleurs qui les entourent; n'étant que bien, elles paraissent
charmantes et ce portrait est un tableau d'une exquise fraîcheur.
Quelle idée a eue M. Mottez de coiffer à la Sévigné son portrait
de blonde, à l'expression renchérie; les modes actuelles sont
aussi propices que possible à la pourtraiture féminine. MM. Lehman
et Nel Dumonchel le prouvent, ainsi que M. Comerre et M. Parrot
dont la demoiselle blonde séduit.
Il faudrait un critique dans la situation des compagnons de
Romulus pour enlever toutes ces Sabines du portrait et les
transporter dans sa critique. Par acquit de conscience et sans
choix, car elles sont égales entre elles, je tire du tas.
La jeune fille de M. Saint-Pierre a les yeux charnellement cernés;
le petit portrait de N. T. Robert Fleury vaut mieux que son grand
_Vauban_ de l'an dernier. La dame de M. Stewart est-elle en
corsage ou en corset? Cette hésitation du costume est singulière à
l'œil; la jeune dame en noir qui se dégante, de M. Bonnat, n'est
pas la sœur de l'_Homme au Gant_. M. Marcy aurait pu tirer un
parti pris moins pudique et plus intéressant de la grenadine. M.
Lionel Royer drape à la Chaplin, et Mme Clémence Roth n'a pas
besoin d'écrire au livret qu'elle est élève de Stevens, c'est joli
de tons et inconsistant.--La dame que peint M. Saintin, avec ses
cheveux poudrés et son corsage à la prussienne, a l'air d'un joli
garde-française. Les portraits de M. Falguière sont toujours bien
modelés et de touche vibrante, mais M. Paul Dubois l'emporte sur
tous les sculpteurs-peintres, témoin cette demoiselle brune en
bleu.
Manet, pour exprimer le fond de bourgeoisie qui était dans M.
Gambetta, disait: «Qu'il arrive, et vous verrez s'il ne se fait
pas peindre par Bonnat.» La réputation du portraitiste de M.
Grévy est surfaite; on écrirait deux pages de révélations sur les
ficelles de son procédé, et le résultat qu'il obtient est loin de
ce qu'obtenait Couture, ce magistral truquier. La dame en velours
bleu de M. Bonnat n'est point une moderne Artémise, malgré le
croissant qui la couronne; et le fond tigré, irréel, qui n'est ni
mur, ni draperie, ni rien, décèle ou une pauvreté d'agencement
extrême, ou plutôt la paresse d'un faiseur qui cherche le vite,
non le mieux. M. Buland a un faire toujours intéressant, même dans
le portrait de cette année; seulement un portrait est rarement un
tableau. La jeune fille de M. Dalbert est jolie; moins toutefois
que _Miss Maggie Okey_, de Mme Darmesteter. M. Vernet Lecomte
n'est pas Lawrence, mais sa dame en velours a de l'éclat.
Mlle Sartoin fait ce qu'on appelle en argot d'atelier «le
rance» avec des habiletés de clair-obscur peu communes. Excellent
de face de M. Dardoize et élégant plein air de M. Desvallières;
réminiscence de Flandrin dans la _Femme qui lit_, de M. Louis
Viardot; charmante soubrette de M. de la Perette, au décolletage
d'une jolie forme; vivante négresse de M. Durangel. Il serait
injuste de ne pas citer le portrait de jeune fille de M. Bertrand,
qui est un tableau. Que vient faire M. Sylvestre parmi les
portraitistes? Celui de Mme L... est des meilleurs, mais quand
on a fait la _Mort de Sénèque_, la _Locuste_, _Vitellius_, quand
on a atteint le style et illustré Tacite, on n'a pas d'excuse à
descendre jusqu'à l'iconique, même remarquable. Noblesse oblige,
Monsieur Sylvestre!
A ceux-là près, l'énumération pourrait durer, car l'un vaut
l'autre, et l'embarras est extrême; il faudrait les citer tous
ou point, leurs titres étant les mêmes. Un cordeau de médiocrité
balance son fil à plomb sur tous ces _rittrati_, et deux seulement
me paraissent dépasser un peu l'alignement républicain de ces
iconiques bourgeois. La toute _Jeune fille_ en noir que Mlle
C. Thorel a fait asseoir sur une chaise Renaissance, intéresse
et l'œil et la pensée par une sobriété et une monochromie grise
où il y a de la mélancolie. De tous les pleins airs du Salon, le
plus réussi peut-être est la _Flora_ de M. Alden Weir; en bandeaux
et en blanc, assez forte, elle est assise dans un jardin, sur un
guéridon où sont des fleurs dont elle fait un bouquet. Il y a là
des blancs roux d'une exquise saveur.
Et maintenant que, par conscience et aussi un peu pour utiliser
mes notes, j'ai inscrit les _rittrati_ les moins criants de
banalité, je dirai net que le portrait est la partie marchande
de l'exposition, et que le comité serait sage de les grouper
en salles spéciales pour les seuls amis et connaissances des
modèles. Remarquez que nous sommes en face de portraits de femmes,
que la loi sexuelle prévient physiquement en faveur du portrait
et du peintre. Eh bien! Loug-Tsou, l'Ève chinoise, ne légitime
pas ici son nom, que le docteur Adrien Peladan a expliqué: «La
grande aveugle qui entraîne les autres dans sa propre faute».
Cet appétit irrationnel que le péché originel a mis en nous, la
concupiscence qui existe même en face de l'œuvre d'art, ne suffit
pas à aveugler la critique; et même habillées, car les Phrynés
d'aujourd'hui ne désarmeraient les juges qu'armées de leurs
chiffons, nos contemporaines, sans prestige, ne jettent ni poudre
aux yeux qui les jugent, ni trouble aux esprits qui les percent,
et, insignifiantes poupées, elles ne sont plus même aimantées de
ce fluide du désir qui auréolait les dames de la Renaissance. A
l'effacement des esprits, l'effacement des corps s'ajoute, et la
femme actuelle n'est plus qu'une illusion.
XI
PORTRAITS D'HOMMES
La plastique masculine est tombée dans un discrédit injuste,
et les grâces éphébiques qui avaient trop séduit les Ioniens
sont oubliées. L'académie d'homme ne se voit plus au Salon, si
ce n'est quand M. Morot fait un _Christ_ sacrilège, que l'État
acquiert tout de suite, parce qu'il est sacrilège, au point de
vue esthétique surtout. C'est exclusivement par le portrait que
l'homme actuel apparaît au Salon, et la mode présente étant la
négation de tout pittoresque, c'est exclusivement par la tête
qu'il peut intéresser. Elles ne sont point types à médailles,
ces têtes! et aussi loin du style que de la caricature, frustes,
veules, effacées, inexistantes. L'an dernier, on a vu un
contemporain qui a fait dire: «Voilà un duc de Guise!» et ce mot
juste avait déjà été dit par M. de Lamartine au modèle: «Vous
êtes le duc de Guise de la littérature.» Malgré le parti pris
fantomatique du peintre, M. Émile Lévy, cela a été un étonnement
de voir ce connétable des lettres françaises, qui aurait pu être
connétable des armées françaises en d'autres temps, et qui,
dans sa redingote sévère, a l'allure d'un grand maître d'ordre
militaire, Alcantara ou Calatrava. Mais M. d'Aurevilly est seul de
sa mine; tout le faubourg Saint-Germain fouillé ne présenterait un
autre Burgrave de cette impériale prestance. Au reste, on aurait
pardonné à M. Lévy n'importe quel écart de procédé, en faveur de
son modèle, et il faudrait qu'elle fût bien mauvaise pour que
je ne la déclarasse pas excellente, la toile qui représenterait
Balzac, le génie des génies. Le droit au portrait! Ce droit usurpé
par le dernier matelassier enrichi, n'appartient qu'à ceux qui
sont désignés pour être les ambassadeurs de l'époque devant la
postérité, et combien sont-ils, ceux-là? Le portrait du premier
venu ne m'intéresse pas plus que le premier venu lui-même, à moins
que l'artiste ne se fasse pardonner son modèle. Or, il en est
d'impardonnables.