Il semble que la représentation de l'actuel et du présent soit

aisée, puisque l'imagination n'a pas à faire l'effort évocatoire

que nécessitent les sujets du passé. Mais précisément le face à

face, le nez à nez de l'artiste et de son temps, empêche celui-là

de voir juste. En somme, l'œuvre d'art est une _version_; et, en

contemporanéité, l'artiste traduit presque fatalement le texte

de la réalité, mot à mot, au lieu de faire (et le mot usuel est

ici heureux, car il exprime une clarification élégante) «un bon

françois».

Désormais, je vais avoir à louer, et non par une prédilection

pour ce genre ni par déviation esthétique, mais bien parce que

nous voici dans l'art inférieur, et que M. Béraud se rapproche

plus de son genre que M. Bouguereau, par exemple, et qu'il faut

juger un artiste sur le terrain même de son œuvre, dire «parfait»

à MM. Monginot, Bergeret et Vollon et «détestable» à M. Morot.

Ce dernier peint N.-S. Jésus-Christ sur la croix; je place ma

critique au point de vue de l'art religieux et je déclare très

mauvaise son œuvre. M. Desgoffes peint du bibelot, je descends mon

critérium à son niveau et je n'ai que des compliments à lui faire:

et jusqu'à l'apparence d'être inconséquent est enlevée par la

catégorisation des sujets et la déclaration sur la hiérarchie de

chaque genre.

Avant les personnages, le décor, avant les Parisiens, Paris. Aussi

bien tout l'intérêt de ce pavé laid et de ces pierres grises est

fait de cette humanisation des choses qui naît de toutes les

activités qui les frôlent et les aimantent de spiritualité. Voici

le _Quai de la Tournelle_, de M. Le Comte; bien vu.--M. Tournès

nous fait traverser la Seine pour nous montrer l'_Inauguration du

nouvel Hôtel de Ville_, un plein air, où l'on respire par à peu

près, et qui est trop un souvenir de la remarquable toilasse de M.

Roll, donnant une si juste impression de la fête de la République.

Les avocats sont tous en deuil; M. Scott a peint en une vignette

démesurée de la _Vie moderne_, les _Funérailles de M. Gambetta_.

Devant la Madeleine, M. Giron nous arrête; il y a un embarras de

voitures, et il peint avec un talent rare, des tons fins, des

morceaux très rendus et qui font plaisir aux connaisseurs. Mais

l'odieuse sentimentalité s'en mêle et gâte tout; ce n'est plus un

coin de Paris transporté sur la toile avec aisance, ce sont _Deux

Sœurs_, l'une honnête ouvrière, à pied, et qui fait les cornes à

l'autre, une impure, très attifée, dans une victoria. Le vice est

inexcusable, parce qu'il est une déviation à la Norme du Beau,

mais il ne faut pas sacrifier au goût bourgeois pour l'antithèse

moralisatrice, il ne faut pas surtout occuper un mur d'un sujet

qui n'a droit qu'à un mètre de cadre.

La _Station d'Auteuil-Point-du-Jour_, au crépuscule, est une

impression d'une justesse merveilleuse, et aux valeurs de tons

piqués avec une justesse qui fait de M. Luigi Loir le Van der

Weyden du Salon.

L'_Heure de rentrée à l'École_, par M. Geoffroy, est une

_enfantine_ digne de Pourrat, ce charmant poète lyonnais que l'on

ignore. M. Degrave a fait mieux encore dans sa _Classe communale_

où les innombrables têtes d'enfants sont joliment diversifiées

d'expressions, et ce serait sans défaut si le teint de ces gentils

marmots n'était pas uniformément porcelainé et comme d'un vague

émail blanc.

Qu'est-ce que M. Truphême veut prouver avec son _Travail manuel_ à

l'école du boulevard Montparnasse? Ces enfants sont trop bien mis

pour avoir besoin d'un état; ils s'amusent, ou leur instituteur

est fêlé de leur faire raboter d'après l'_Émile_; à moins que ce

ne soient là des enfants voués aux lettres; en ce cas, il est de

toute nécessité qu'ils sachent un métier qui, comme la menuiserie,

ne nécessite pas le mensonge pour manger. Encore une _École_ de M.

Robert, avec institutrice laïque.

Trois petites filles lisent des _Affiches_ avec une attention que

Mlle Anethan a rendue, non sans grâce. Plus loin, la _Paye des

maçons_ dans un chantier, par M. Bellet du Poizat, plein air mal

vu et rendu dans une tonalité noirâtre et funèbre. La _Forge_,

de M. Fouace, est le meilleur des tableaux ouvriers du Salon;

le ton est juste, la touche large, solide; c'est d'un procédé

sûr et puissant, et la petite fille qui se pend au soufflet a

une certaine grâce gauche et apitoyante. Ceci mérite une seconde

médaille au moins.

Le _Ménage d'ouvrier_, de M. Steinheil, vaut qu'on s'y arrête; il

revient du travail et rit au sourire de son bébé; d'une vérité

rare, de geste et d'expression; cette vérité va jusqu'à mettre M.

Grévy sous l'horloge et M. Gambetta sur la cheminée, deux effigies

qui prouvent que l'ouvrier est électeur, et même éligible.--La

_Couturière en livres_, de M. Gourmel; le _Tailleur en chambre_,

de M. Renault; le _Tisserand_, de M. Pennie, sont sans intérêt.

_Chez mon voisin_, de M. Ramalho, est une bonne étude; le voisin

de M. Ramalho fabrique des lanternes de vestibule, avec une

application digne d'un autre emploi.

Joli est le tableau de Mlle Marie Petiet, la _Lecture du

Petit Journal_. De petites ouvrières ont posé leur aiguille

pour mieux entendre l'inepte feuilleton ou les apitoyants faits

divers. La lumière blanche qui vient de la fenêtre produit des

modelés délicats et un effet agréable. Le _Mont de Piété_, de M.

Mouchot, pêche par l'exagéré de l'intention; l'anxiété de tous ces

regards convergés vers l'employé estimateur est trop identique

dans toutes les têtes. Le _Buveur d'absinthe_, de Ihly, est

trop de l'Assommoir, canaille, sans intensité. Pour quitter les

prolétaires qui sont à l'ordre «du jour d'aujourd'hui», le _Soleil

d'hiver_ de M. Marty; dans le Midi, on dirait le _cagnard_. Deux

ouvriers sont assis sur un banc du boulevard extérieur, aux rayons

d'un pâle soleil. Très rendu.

Dans les mêmes parages, M. Artigues nous montre une _Somnambule en

plein vent_, affreuse vieille à châle rouge, que magnétise, avec

de grands gestes, un personnage en noir, râpé et chevelu. Dans le

cercle des curieux, une fille en camisole rose qui est du Manet.

M. Artigues est un pinceau personnel et chercheur.

Voici la bourgeoisie. Le _Portrait du Grand-Père_, de M. Robin;

la _Fête du Grand-Père_, de M. Margettes; _Portraits de famille_,

de Mlle Jeanne Rongier; la _Consultation du médecin_ et le

_Bain de l'enfant_, de M. Born-Schegel. Énoncer est le plus que

l'on peut faire. Le _Thé de cinq heures_ de Mlle Breslau,

peinture pour notaires, et le _Vin de France_, de M. Astruc,

pour commis-voyageur; ainsi que le _Scandale_, de M. Durand,

représentant une maîtresse apostrophant le marié à la sortie de la

mairie. Les _Derniers Conseils_, de M. Saunier, sont donnés à une

jeune mariée tout en blanc, par sa mère, dans un parc en automne;

la _Lune de miel_, de M. Pommey, fait suite. M. Carrier Belleuse

nous montre où ira la femme au dernier quartier, un _Salon de

modes_, d'un effet désagréable à l'œil; et M. Laurent, le _Cabinet

de lecture du mari_; Béraud sa _Brasserie_, toile excellente de

vérité et de rendu, mais qui fait peu d'honneur aux étudiants

qui en emparadisent la vie inintelligente du quartier Latin. Au

_Boulevard Saint-Michel_, de M. Myrback, est un tableau important;

c'est là une perspective de la rangée de tables d'un café; tout y

est juste et bien vu, excepté le plein air qui est plus noir que

de raison. Les Pleinairistes ou accordent leurs tonalités en une

grisaille qui fait le camaïeu, ou tombent dans une lumière blanche

qui désorganise les valeurs et fait pétarder la moindre touche

vive. Le jury est devenu bien indulgent au procédé soi-disant

nouveau, puisque nous avons l'heur de voir l'_Après déjeûner_, de

M. Lobré, une peinture fausse et discordante, quoiqu'elle témoigne

de la recherche.

_La Classe de danse_, tableautin de M. Robert, le _Pompier de

service_, le _Coin de coulisse_, de M. Houry, l'_Enfant trouvé

par des masques_, de M. Lubin, sont sans intérêt. L'_Amour au

cabaret_, de M. Pujol, n'a que le mérite d'être la seule figure

éphébique du Salon. M. Mendilahazu n'a pas que le nom d'aztèque:

son dyptique, _Deux et cinq heures_, c'est-à-dire une fille qui se

poudre et qui prend un cassis, est absurde en plein; et je ne le

cite que pour protester contre cette profanation du dyptique et du

tryptique, forme religieuse appliquée à des sottises.

M. Picard a fait _Une gare des environs de Paris_ banale, mais le

_Départ des conscrits_ de M. Delance est une bonne chose, les deux

jeunes filles qui font des signes d'adieu, morceau bien traité.

L'_Entrée au dépôt de la Préfecture de police_, rassemblement de

filles, vagabonds, rodeurs, serait intéressant si M. Langlois

avait mis de l'accent. La _Confrontation judiciaire à la Morgue_,

de M. Bréauté, aurait besoin d'un éclairage qui remplaçât le

manque de pittoresque. Le _Serment du témoin_, de M. Salzedo, est

d'une tonalité mieux appropriée au sujet que les précédents.

Deux toiles rabbiniques sont à citer, la _Discussion théologique_

de M. Moyse, et _la Pâques_ de M. Delahayes. On s'est ralenti de

la belle ardeur de ces dernières années à peindre son atelier.

Cependant, voici la séance de M. Thivier, et le _Repos du modèle_

de M. Fassey, c'est un modèle homme, et j'ai sur cela l'opinion

de Ingres qui faisait poser les bras de son Saint Symphorien par

une femme. _Le Pleinairiste_, de M. Bacon, est une curieuse étude;

mais la meilleure toile de cette série est la _Manette Salomon_ de

M. Charles Durand. Coriolis rectifie la pose de la juive dont la

tête est belle et le nu bien traité.

Le high life est assez peu représenté par le _Rendez-vous_,

de M. Max Claude, qu'une amazone et un cavalier se sont donné

à Fontainebleau. M. Carpentier nous les montre dans un bal où

la dame livre son gant à une tête qui sort d'une portière.

_Sous bois_, de M. Lemenorel, deux amazones qui, pour être

intéressantes, devraient être dans la donnée des _Adieux

d'Auteuil_ de M. Rops. _Les Fiancés_, de M. Loustanau, un officier

de marine et une miss blonde se tiennent la main au piano, sous

l'œil de la famille. Les voici, seuls, canotant de concert avec

les _Cygnes de la Tamise_, de M. Jourdain.

A la campagne, une jeune femme lit adossée à une fenêtre ouverte

une partition de Mozart, et M. Paul de Grandchamp aurait dû

faire réverbérer plus violemment la lumière qui frappe le cahier

sur le visage de la liseuse. Il fallait là se souvenir de ce

genre d'effet miraculeux dans le _Bourgmestre Six_, de Van Ryn.

L'_Auscultation_, de M. Heill, une jeune fille dont le médecin

écoute le dos, bien traité, ainsi que le _Volontaire d'un an_,

de M. Harmand, gras et vermeil, et couché lisant _le Figaro_,

tandis que sa compagnie est aux manœuvres. Les _Terrasses de

Monte-Carlo_, de M. A. Marie, n'ont pas l'intensité lumineuse

de ce site, où il y a bien de l'artificiel, mais qui est une

délicieuse préface, un digne pronaos du littoral italien. La

_Bataille des fleurs_, à Nice, de M. Alfred Didier, est une

composition pleine de vie et de charme, reléguée vers la plinthe

bien à tort.

La série des bains de mer est la contemporanéité la mieux

comprise. Sans s'arrêter à la _Grande Marée à Arromanches_, de

M. Lasellaz, voici _la Plage_, de M. Gavarni, un peu poncive de

forme et écrasée par la signature, et la _Plage normande en Août_,

de M. Édouard, impression juste. _Sur les galets_, de M. Aublet,

est un Nittis, des meilleurs. M. Edmond Debon a dressé sur la

falaise une grande fille au chapeau empanaché, au surcot gris, à

la jupe rose, qui s'appuie sur son ombrelle, avec un mouvement si

crâne qu'il semble pris à une lieutenante de la Grande Demoiselle.

L'_Imprudente_, de M. Nonclercq, une baigneuse évanouie, qu'un

baigneur ruisselant porte dans ses bras, est peinte de tons

fins. Le _Bain de mer en famille à Dinard_, de M. Félix Barrias,

agréable; une anse ombreuse, où des jeunes filles s'ébattent, il y

a au troisième plan un groupe d'un joli flou.

Je m'étonne que personne ne fasse l'Anadyomène de ce temps, une

baigneuse en pied, en costume mouillé, plaqué aux formes. Le

déshabillé de la plage est un texte qu'on pourrait paraphraser

délicatement, et avec le moindre talent on obtiendrait plus de

succès qu'il n'en serait mérité.

La _Leçon de Pêche_, de M. Guillon, morceau excellent: la jeune

fille qui se penche pour voir retirer l'hameçon de la bouche d'un

rouget est d'une facture originale, serrée et précise. Il ne

faut pas nommer le peintre du _Saignement d'un cochon_, et celui

de l'_Équarrissement d'un cheval_ s'appelle Delacroix. Quelle

navrante ironie que ce nom, le plus grand de l'art de ce siècle,

égal aux plus grands de la Renaissance, écrit au bas de cet

«improper» gigantesque! Et cet autre, l'_Alcool_ de M. Beaulieu.

Certes, la contemporanéité est loin de ce qu'elle pourrait être;

la plupart des tableaux à sujets du présent sont des vignettes

ou des photographies, mais cette voie est celle où il faut

pousser les artistes. «Emplissez votre âme des sentiments et des

aspirations de votre époque, et l'œuvre viendra,» disait Gœthe. Il

n'y a plus de sentiments et les aspirations actuelles sont folles;

toutefois l'artiste peut faire du grand art, avec les choses, les

formes et les gens du présent; mais je n'en sais qu'un qui l'ait

fait pleinement, magistralement: M. Félicien Rops.

Il a mieux valu que Chardin peignît le _Benedicite_ et même

Beaudoin la _Gimblette_ que de se forcer à des sujets de style,

hors de leur portée: l'artiste n'a pas comme l'écrivain le devoir

de lutter contre l'évolution de son temps si elle est funeste,

vice et vertu, beauté et laideur, il doit tout rendre, mais il

faut qu'il rende avec les formes de son temps, l'_esprit_ de son

temps, sinon il n'est qu'un peintre, un artiste _non pas_!

IX

LA FEMME--HABILLÉE--DÉSHABILLÉE--NUE

«Une allégorie est toujours une femme, qu'on représente la

Perversité ou l'Agriculture, la Morale ou la Géométrie. Eh bien!

la femme n'est elle-même que l'allégorie pratique du Désir, elle

est la plus jolie forme connue que puisse prendre un rêve; elle

est l'armature sur laquelle Dante, le bouvier, le perruquier

modèlent leur idéal; elle est le _procédé_ unique dont le corps se

sert pour matérialiser et posséder la Chimère.» (_Vice suprême._)

Cette définition, excessivement esthétique, a l'avantage de

supprimer la question de moralité; mais pour y satisfaire en

un mot, je déclare que la presque totalité des tableaux de

cette catégorie relèvent du sixième commandement. Ceux qui les

ont peints ont péché, ceux qui les regardent avec complaisance

pèchent, et voilà un avertissement carré comme le bonnet du

casuiste le plus sévère. Cela dit, il ne reste plus qu'à constater

que la synthèse, digne du Vinci, que Félicien Rops a trouvée et

écrite en d'admirables eaux-fortes, a sa preuve au Salon, où les

personnes du sexe occupent, de la cimaise à la plinthe, une place

aussi excessive que celle qu'elles ont dans la vie contemporaine:

«L'homme pantin de la femme, la femme pantin du diable.»

On a dit que la femme était la moitié de la poésie, et de

Pétrarque à Manet, cela est patent, mais il ne serait pas à

beaucoup près aussi exact de dire qu'elle est la moitié de la

peinture. La Renaissance n'a pas connu le tableau _sexuel_, les

musées d'Italie en témoignent: jusqu'au dix-huitième siècle, le

tableau à femme, comme le livre à femme et la pièce à femme n'a

pas lieu, et sa floraison date de l'importance croissante des

expositions.

Autrefois les nudités étaient des commandes seigneuriales; le

seigneur d'aujourd'hui c'est le public, et MM. les artistes chaque

année lui offrent, au Palais de l'Industrie, toutes les pièces

d'un sérail ethnographique. Parmi les bêtes qui vont au Salon, il

y a des boucs, et c'est pour eux que les magasins des arcades

Rivoli étalent les photographies de tous les nus de l'exposition.

Le succès est facile à obtenir ainsi, car suivant un mot de M.

d'Aurevilly, «il y entre du sexe et les nerfs»; mais je tiens

à dire net que ce sont, non succès d'artistes, mais succès de

filles, et l'épithète est à peine suffisante. Et maintenant,

«Cherchons la femme», comme on dit à la fois au Palais-Royal et à

la préfecture de police.

Le baby n'est intéressant que anglais ou cravaté d'ailes et lancé

dans l'atmosphère idéale des apothéoses et des gloires; le _Poupon

qui bat du tambour_, de Mme Salles Wagner, n'est qu'un poupon

et ce qu'il y a de plus intéressant dans la petite fille, c'est la

petite femme.

M. Sargent, l'élève de Goya, qui l'an dernier _cachuchait_ «un

_jaleo_ cambré», nous montre quatre _Petites filles_ qui viennent

de cesser leurs jeux, dans un vestibule riche à grands vases

chinois. Elles ont des tabliers fins sur des toilettes exquises,

et un air d'ennui sérieux de la plus rare distinction. Il a fallu

des siècles de paresse et de luxe pour sélecter ces délicieuses

poupées, elles ont de la race; le pinceau de M. Sargent est

virtuel, en ce rendu de ces quatre fleurs d'aristocratie.

La _Petite fille blonde_, de M. Aublet, qui sourit du haut de sa

chaise rouge, dans son joli costume de satin rose, est charmante.

Celle de M. Baud-Bovy, qui s'amuse à peindre avec le plus

grand sérieux, est d'une vue agréable. Quant aux deux enfants,

vivacement peintes, de M. Émile Lévy, elles n'ont qu'une belle

santé, mais point de race.

Joli est le _Baby couché dans l'herbe_, de M. Ringel. Mme

Thérèse Schwartz, en groupant ses _Portraits d'enfants_ en pied,

a fait un louable effort vers le style de Lesly.--La petite fille

de M. Burgers qui, en 1881, jouait de la flûte avec le faune d'un

jardin, fait pianoter cette année son polichinelle, devant la

partition de la Symphonie héroïque.--La _Petite Mendiante_, de M.

Baton, rappelle la fresque du même titre que M. de Banville. Très

savoureuse est la maigreur hâlée de la petite _Saltimbanque_ de

M. Colin Libour; c'est là une curieuse étude de carnation brune,

à mettre en regard de la _Petite Bohémienne_ de M. Ballavoine,

un charmant petit cadre, où les épaules sont d'une chair mate et

lumineuse que je souhaite à toutes les dames qui iront au bal l'an

prochain. Gentille est la _Mademoiselle Suzon_ de M. Mesplès,

qui tient une brassée de fleurs moins fleuries que ses joues.

Ce tableau gracieux fait antithèse avec les très remarquables

dessins de la _Pipe cassée_ qui sont de verve, et d'un crayon joli.

Les dames du temps jadis ont droit de préséance sur leurs sœurs

les poupées contemporaines, et ne l'auraient-elles pas qu'on le

donnerait à la _Cordelia_ de M. Bochwitz. Elle est modernement

jolie, et mériterait le prix de beauté en cette heureuse ville de

Pesth, qui a des prix pour la beauté.

La tête n'est pas d'un camée, mais elle donne plus de plaisir à

voir qu'une tête de camée, les yeux grands, noirs, ont un regard

de velours: et d'un grain si fin et d'une pâleur si amoureuse est

le morceau de poitrine que dénude le décolletage carré d'une robe

vert d'eau où _passent_ des léopards d'or!

Il n'y a point tant de madrigaux à faire à la dame de M. Bouillet

qui s'arrête pensive, après avoir chanté le roi de Thulé.--Mlle

Houssay a fait une bonne toile de Mlle Rousseil dans le rôle de

Marie Stuart. Mlle Rousseil est une grande artiste méconnue,

et dont M. d'Aurevilly a daigné défendre dernièrement le talent

injustement évincé. Les _Jeunes filles_, de Mlle de Coos, ont

la taille sous les seins, et elles effeuillent et interrogent

les marguerites, jolie chose Empire. La _Jeune beauté_, du même

temps, de Mme de Châtillon, est une agréable étude de blonde.

L'_Alsacienne_, de M. Jean Benner, sur fond or, une romance.

Les Orientales sont bien calomniées dans le _Harem_, de M.

Richter, et par la plastique grossière de M. Pinel de Grandchamp.

La _Femme du Harem_, de M. Bertier, est un prétexte à exposer un

rayon de soieries. La _Montenégrine_, de M. Bukovac, n'est pas

intéressante; la _Grande Iza_ valait mieux. J'allais oublier la

_Salomé_ de M. Barlès, dont la carnation brune prouve un coloriste.

Alors même que le tableau de M. Merle serait mauvais, il ne l'est

pas, j'en parlerais pour la rareté du sujet: _Une sorcière au

XVe siècle_; elle est accroupie; à ses pieds, sur un coussin,

est couchée une petite poupée portant un costume Charles VI

et traversée d'une épée. Si M. Merle veut savoir le rituel de

l'envoûtement, qu'il lise le chapitre de ce nom dans le _Vice

suprême_ et qu'il étudie l'eau-forte de Félicien Rops qui

l'accompagne.

Nous voici dans le bazar des poupées contemporaines, et la plus

parisienne de toutes est le portrait de M. Lehmann, que je

considère comme une composition et auquel je fais l'honneur de

le sortir des _ritratti_. Cette femme à la mode d'hier, avec

sa voilette qui floute un peu sur son teint, est une figure

extrêmement jolie, et qui donnera à la postérité la note exacte

de la grâce parisienne en 1883: cela est un éloge pour le

peintre et le modèle, mais qui y verrait l'éloge de 1883 ne me

comprendrait pas.

La _Fantaisie_ de M. Nel Dumonchel est cent fois supérieure à

l'_Alma parens_ du chromo-lithographe Bouguereau. Si je bornais là

mon éloge, M. Nel n'aurait pas lieu d'être satisfait. Du reste,

que signifie l'Institut, quand Puvis de Chavannes, le maître le

plus éclatant de l'époque, n'en est pas?

Sur un fond drapé de blanc roux, à mi-corps, en robe plissée

jouant le vertugadin assoupli, une femme de ce temps s'appuie sur

un éventail, ce sceptre qui brise les autres et fêle les crânes

robustes, et de l'autre maintient contre son giron une sorte de

King-Charles. Cravatée de dentelles, encapotée à la mode, la fête

est bien moderne et l'éclair des dents dans la bouche petite

accentue cette belle impure.

_Fleur du Mal_, de M. Pinel, est d'un titre ambitieux, que seul

Félicien Rops peut prendre pour la femme de son frontispice des

_Œuvres inutiles et nuisibles_. Cependant, cette grande fille en

manteau de peluche, sur la marche d'un perron, a une ligne assez

imposante et cela n'est pas ordinaire, mais ce n'est que fleur du

monde ou de bêtise, synonymie, à médailler toutefois, car si M.

Pinel n'est pas Baudelaire, il est excellent peintre et chercheur

comme il appert de cette toile bien supérieure au _Crépuscule_ de

M. Bouguereau.

M. Béraud, peintre de poupées, c'est-à-dire de Parisiennes,

nous en montre une en prière qui est tout ce qu'elle peut-être,

charmante. Le même adjectif est dû à la jolie blonde de M. Bisson

qui, avant de sonner, met le dernier bouton de son gant, à son

_Premier rendez-vous_. Le profil est joliment rendu. Le _Coup de

vent_, qui décoiffe une dame sur la plage, par le même, n'a pas le

même sel fin que le _Premier rendez-vous_.

M. Van Beers est d'une habileté exagérée; la robe jaune du _Retour

du grand prix_ a le ton fol; quant à _Rigoletta_, la fille vautrée

sur une peau de bête, elle est du _même_ que son tapis et sa

confrérie.

La _Symphonie_ rouge et japonaise de M. Comerre fait un honneur

égal au peintre et au modèle. Mutine, piquante, avec son joli nez

en l'air, sa tête frisée, son costume de Yeddo, est la fantaisie

de M. Courtois.

Le _Billet_, femme en rose; _Dans la serre_, femme en bleu; deux

pendants d'un poncif précoce en un genre où il est facile à

éviter. M. Giroux représente dans son _Départ_ cinq Atalantes

de nos magasins de nouveautés qui s'apprêtent à courir; cela est

fait comme une illustration de journal. Rousse, rose, mince, le

corsage fendu, elle est bien un peu molle la jeune _miss_ de M.

Richomme. Le _Cœur blessé_, de M. Texidor, n'est qu'une svelte

jeune femme en noir qui se promène sur une plage, mais il prouve,

et toutes les toiles précitées l'appuient, que les lamentations

sur le costume contemporain sont sottes, quant aux femmes, dont

les toilettes actuelles prêtent, plus qu'en 1830, à la grâce, à

l'érotisme et à tout, le style excepté.

Je réunis ici, en un groupe honorifique, les peintres de femmes

dont le procédé sort de la routine, et je place tout d'abord, la

_Femme au hamac_, de M. Lahaye, parce que c'est un Manet, et que

ce peintre, mort il y a un mois à peine, n'a pas eu la part de

justice qu'il faut lui faire.

Manet s'est perdu dans son plein air et nous a gratifiés de

peintures souvent fort désagréables; s'il s'est égaré, il a

cherché, il a montré une voie casse-cou mais nouvelle, et son

influence sur l'école est indéniable. Sans s'arrêter à ce qu'en

a dit M. Zola, qui est incompétent en la matière, Manet est un

artiste, et de cent coudées plus haut que M. Bouguereau qui

pousse la médiocrité jusqu'à l'impudeur. Du reste, il n'y a pas

d'exception à cette règle: tout ce qui horripile le bourgeois a

quelque valeur; et tout ce qu'admire le bourgeois n'en a aucune.

L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883 · 第 7 / 17 段