M. Blanchon travaille pour la même mairie et dans le même goût.

_Le Marché aux bestiaux_, comme cela intéressera les Bellevillois

qui sont à deux pas des abattoirs; et puis des gens en casquettes

et en blouses, et des bœufs sous des hangars, voilà de l'art

décoratif, laïque et civique.

La _Loi qui récompense les travailleurs_, de M. Villeclère, est

d'une insigne maladresse de procédé; les femmes y sont filles

et les hommes peuple. Ni style, ni caractère. Alors quoi?--M.

de Liphart fait du parisien en matière décorative, c'est dire

qu'il est agréable et inconsistant. Sa _Première étoile_ a une

jolie élévation du bras et l'Amour qui pousse la roue du char

est drôlet. Mais pourquoi ce rideau de nuages en tôle, dans le

bas?--La _Chasse au moyen âge_, de M. Benoit, est froide, terne,

et sans vie, au delà de tout.--Les panneaux de chasse de M.

Tavernier sont bien, sans plus. Quant à la _Patineuse_, de M.

Giacomotti, elle est un peu nulle. L'_Innocence_, de M. Bourgeois,

l'est complètement; c'est une grosse petite rustaude niaise qui

tient une couleuvre. L'innocence en peinture, comme l'ingénuité au

théâtre, doit être d'un vice enveloppé.

M. Grellet a peint à la cire les _Trois Vertus théologales_ sous

la figure de trois reines; cela est honnête.--La femme qui jette

_Les dés_ sur le plateau, que tient un assez beau garçon, a un

mouvement de danse inutile, mais d'où résulte un joli modelé de

ventre qui prouve chez M. Brunclair une certaine compréhension

plastique.--La _Diane_ de M. Lemenorel un genou en terre, tire ses

flèches sur des daims, est d'une plastique un peu bien moderne.

En revanche, voici des prétentions multiples à la peinture

magistrale, l'_Été_. M. Makart a bien fait d'envoyer cela, si son

but était de nous rassurer sur la suprématie de l'école française;

il fait piètre figure chez nous, le grand peintre viennois. Si

son dessein était de nous donner idée de son talent, sa faute est

lourde, car les _Cinq sens_ qui ne sont que le sixième de Savarin,

et sa gravure pour Goupil, l'_Entrée de Charles-Quint_, valent

mieux. L'_Été_ est une «croûte» prétentieuse. Sur un lit, que M.

du Sommerard lui-même ne pourrait pas classer, une femme nue, en

carton; auprès, une Anadyomène quelconque sort du bain. D'autres

sont en blanc, comme dans les tableaux de M. Leroux; d'autres

en robes décolletées; des courtisanes vénitiennes jouent aux

échecs. C'est plat, c'est flas, sans modelé, de lignes molles; les

feuillages eux-mêmes sont faux de ton; c'est du poncif éclectique,

et comme couleur du «faux rance». Eh bien! M. Aman Jean, l'auteur

du _Saint Julien l'Hospitalier_ est mille fois supérieur à ce

célèbre Makart, l'ornement de l'Autriche.

Que l'on ne préjuge pas d'une pénurie d'art décoratif; il a son

salon spécial, où on le retrouvera plus au complet. Mais on n'y

verra point, ce qui en eût été l'événement, le carton de la

coupole du Panthéon de M. Hébert. A part M. de Chavannes, personne

à cette heure ne peut concevoir ou exécuter une œuvre d'aussi

grand style que cette coupole: idée et exécution, tout en est

magistral. Sur le fond d'or du Bas-Empire, N.-S. Jésus-Christ,

majestueusement farouche, Dieu fort et vengeur, est tout debout.

A côté de lui est un archange qui tient le glaive de justice.

Marie immaculée présente à son divin Fils, Jeanne d'Arc en armure

et agenouillée, tandis que sainte Geneviève, tenant d'une main sa

houlette et de l'autre la nef de Lutèce, est prosternée. Notez

que ces figures sont colossales, démesurées, comme celles de

la cathédrale de Pise, et qu'elles seront également exécutées

en mosaïque. Voilà la composition, voici le sujet. A la prière

de Marie, Jésus-Christ évoque Jeanne d'Arc et lui montre les

destinées de la France. Je ne connais pas d'effort archaïque plus

puissant; c'est une merveille byzantine qui semble un chef-d'œuvre

du treizième siècle italien et digne de la coupole de San Marco.

J'allais oublier dans la peinture décorative un tryptique de M.

Paul, le _Labourage_, entre la vendange et la moisson, d'une

tonalité tendre éteint par le cadre de bois sombre et placé à la

plinthe.

* * * * *

Entrons un instant au Salon des Arts décoratifs, M. Monginot,

l'unique et brillant élève de Couture, mérite à lui seul une

visite. Le _Paon revestu_ est un panneau décoratif, original, très

habilement peint et de tous points remarquable. Une charmante

jeune fille en robe de satin gris de lin que relève un gentil

page, porte élevé dans son plat de vermeil le paon revêtu; un

trompette, une flûte et un biniou le précèdent, descendant les

marches. Pourquoi M. Monginot fait-il des natures mortes, quand

il peut faire de la nature vivante aussi jolie que la jeune

fille et le page? Je ne le conçois pas.--M. Chaplin, le Boucher

du second Empire, a deux dessus de portes très agréables: la

_Nuit_, femme endormie sur des nuages, avec des gris très fins

et très habiles; la _Peinture_, celle même de M. Chaplin, et

la _Muse de la Musique_, jolie fille qui a une cravate de gaz

et les seins à l'air, toute rose et peu préoccupée de la lyre

empire qui est près d'elle.--L'_Art_, de M. Desportes, est une

figure fort remarquable pour la recherche éphébique des jambes

et la sveltesse des lignes. Le panneau décoratif de M. Heill une

jolie fantaisie, perchée sur je ne sais quoi. Une jolie femme

ébouriffée, enveloppée d'une étoffe orientale qui laisse à nu un

de ses seins et montre ses souliers à hauts talons, est entourée

de fleurs et d'attributs vagues. Les dessus de porte de M. de

Liphart sont d'un modelé délicat et d'un faire plus serré que la

_Première étoile_.--Honneur à Musset, deux Amours soulèvent un

rideau et l'on voit un médaillon qui n'a jamais ressemblé au poète

de _Rolla_. De M. Leloir, la _Pêche_ et la _Chasse_, intéressants

panneaux.

Gustave Doré, le merveilleux imaginatif qui est mort il y a si

peu de temps, laissant inédite une illustration complète de

Shakespeare, comme s'il eût attendu d'avoir imagié tous les

grands chefs-d'œuvre avant de mourir, Doré a ici plusieurs

sujets d'_Oiseaux_, aquarelles décoratives du plus beau coloris,

et une Cléopâtre, modèle pour céramique, où il y a beaucoup

d'archéologie, mais fort peu de Cléopâtre en cette figure noire

et masculine, sans finesse de traits. Ce sont là les principales

peintures des Arts décoratifs, et d'un niveau beaucoup plus

esthétique que celui du grand Salon.

V

LA PEINTURE PAIENNE

Baudelaire eut un jour une grande colère contre l'école païenne,

au point de qualifier d'amusante et d'utile l'_Histoire ancienne_

de Daumier. Certes, il fallait réagir contre les Hamonistes, mais

ne pas confondre dans un anathème irréfléchi l'art antique et ses

pasticheurs contemporains; et Offenbach reste un grand coupable,

et le public qui l'a applaudi, un public de crétins. Le latin

est à base grecque, il ne faut pas l'oublier, et la mythologie

pas si dérisoire que le croient ces messieurs de l'Institut qui

n'en pénètrent point l'hermétisme. Les critiques n'ont qu'à

aller à Herculanum ou à Pompéi pour s'assurer que les fresques

campaniennes ne sont nullement fades et doucereuses. Les Studij

protestent contre M. Picou dont l'_Amour sur la sellette_ et son

pendant _On n'enchaîne pas l'Amour_ sont du hamonisme le plus

affadi. Ce sont là des chromos pour un Bouasse-Lebel du quartier

Breda. Mais voici le peintre des Yankees, le grand maître des

chromos, le ponciste suprême, qui ponce ses toiles autant au

propre qu'au figuré, M. Bouguereau.

_Alma parens_, une femme dont la tête est celle des avant-derniers

timbres-poste, mais de face, pour imiter le Garofalo; elle est

entourée d'une marmaille de jolis enfants. Évidemment il n'y

a pas de défaut, mais il n'y a pas une qualité non plus. M.

Bouguereau est le calligraphe de la peinture; le bon élève des

Frères, transporté dans l'art. Et dire qu'il y a des gens qui ne

sont ni idiots ni vendus et qui trouvent «que cela ressemble à

Raphaël». Qu'ils se réjouissent, voici le pendant de l'_Aurore_

de 1881, voici le _Crépuscule_, qui n'est pas celui de cette

chromo-lithographie vraiment impudique et prouve seulement que le

sens esthétique n'est pas commun.

Ary Renan.--C'est la signature qui fait remarquer le tableau:

_Aphrodite_, peinture prétentieuse, «poseuse» même. Le maintien

est gauche, l'air gourmé, ou dirait d'une puritaine de Genève

déshabillée; plastiquement c'est médiocre, le coloris est dur,

la figure ne flotte ni n'est posée, la mer est fausse de ton. M.

Renan Ary dénature le paganisme comme M. Renan Ernest a dénaturé

le christianisme; il faut savoir gré à M. Ary Renan de n'avoir pas

pris un sujet religieux où fût N.-S. Je ne me figure pas un Christ

peint par le fils de celui qui a écrit le roman de la _Vie de

Jésus_.

La _Danaé_ de M. Mangin a des qualités plastiques et de carnation,

mais la pluie d'or faite en essuyant sur la toile le couteau

à palette est une maladresse. Dans sa _Galatée_, M. Lapenne a

cherché les transitions de la métamorphose, le marbre des pieds ne

s'attache pas avec assez de gradations à la chair des jambes. Bien

fade est la _Léda_ de M. Matout; celle de M. Ruet d'un plus joli

rosé et la buée du matin qui estompe les saules est un coin de

paysage intéressant. Le fond de paysage sauve également la _Lutte

poétique_ de M. Bretignier.

La _Broderie ancienne_ est d'une bonne couleur; mais le lieu de

cela? C'est d'une Égypte incertaine. Il est si facile aujourd'hui

d'être archéologue que le manque de précision dans l'époque

n'est plus permis. M. Dieudonné a fait un chromo indescriptible

de son _Jupiter et Junon_. La Psyché de M. Herbo n'est qu'une

grosse fille de la campagne roulée dans de la mousseline; et

la _Calisto_, rattachant son cothurne, de M. Schutzenberger,

mal éclairée par les rouges frisants d'un coucher de soleil.

L'_Ariane_, de M. Trouillebert, a les cuisses masculines.

Il y a si l'on veut de la grâce dans la grande toile de M.

Comerre représentant des _Nymphes jouant avec des Satyres_; l'une

d'elles barbouille de raisins écrasés la face d'un Silène dont

la carnation blanche se confond un peu avec celle de la nymphe.

Il est vrai que Silène est efféminé et mou, et, en thèse, M.

Comerre n'a pas tort; la remarque est au point de vue optique. M.

Foubert aurait pu déniaiser la tête de son _Églogue_. La _Fiancée

antique_, de M. Roubaudi, est de l'antiquité à la Leroux. La

_Source du Tibre_ de M. Boulanger est laide, aussi laide que le

Tibre, ce fleuve rouillé. L'_Idylle_ de M. Berthout se sauve par

le paysage, et la _Cigale_ de M. Berton par le joli mouvement de

son tambourin.

Les _Oiseaux de passage_, de M. Aubert, l'_Armistice_, de M.

Munier, le _Sommeil de l'Amour_, de M. Bellanger, sont de la jolie

confiserie; l'_Amour pilote_ est même charmant pour ceux qui

aiment les Boissier de la palette, tout cela irait bien réduit

en sucre. M. Garnier s'obstine dans cette douceâtrerie avec deux

jeunes filles mettant une _Colombe en cage_.

M. Hector Leroux, peintre ordinaire des vestales, harmoniste en

retard, a un _Sacrarium_ où trois jeunes filles en blanc font des

ablutions, et sous verre une prêtresse au bord de l'eau, rubriquée

le _Tibre_.--La Vénus dans sa coquille de M. Courcelles-Dumont est

d'un joli flou; et distinguée la couleur du _Réveil de l'Aurore_

de M. Aussandon. Quant aux _Sirènes_, de M. Boutibonnes, c'est

de l'œdématique, et celles de M. J. Bertrand ne forceraient

pas Ulysse à s'attacher au mât du vaisseau, ni ses compagnons

à remplir leurs oreilles de cire.--Jolis tons orangés dans la

carnation d'une _Aurore_, de M. Saint-Pierre, et à mettre à part,

car elle le mérite, la _Chloé_, de M. Tillier, d'une gracilité et

d'un velouté de nu délicieux. La Vénus de M. Mercié n'est qu'une

femme sortant du bain, dans une pose un peu grenouillère. La

chair est ferme, mate et d'un ferme modelé, d'un émaillé de pâte

à faire extasier les gens du métier, mais ce n'est pas Vénus. M.

Javel nous montre des _Nymphes surprises_ où il y a un ressouvenir

malheureux de l'Antiope. Celle qui couvre son amie nue et endormie

a l'air de la découvrir et le satyre a trop la tête d'un lord

anglais.

Qui nous délivrera des cupidonneries de confiseurs? C'est pour

le nu, dira-t-on. Eh bien, faites du nu moderne, il prête plus

que l'autre à la spiritualisation des formes. Je voudrais qu'on

traînât de force tous les peintres de ce chapitre aux _Studji_

d'abord, pour qu'ils s'assurent que la peinture campanienne ne

ressemble en rien à leur confiserie, et ensuite au Palais du T.,

pour qu'ils y voient comment on peut faire du paganisme héroïque

et du nu de femme sans écœurer.

VI

PEINTURE HISTORIQUE

Cette dénomination est fausse, si elle signifie la grande

peinture. La galerie des batailles, à Versailles, est là pour

témoigner de l'excellence du genre. L'art italien, l'art suprême,

n'a pas de peinture d'histoire. L'_Incendie du bourg_, le _Pape

arrêtant Attila_, sont des fresques religieuses; et à part les

tableaux civiques de la Hollande qui ne sont que des groupements

de portraits, il n'y a pas de peinture d'histoire proprement

dite, avant David et Gros. C'est aux immortels principes de 1789

que nous devons, avec beaucoup d'autres choses, cette rubrique

s'appliquant tantôt à Delaroche, tantôt à Vernet, peintres

_moyens_ et de la bourgeoisie. Aussi ai-je mis l'_Andromaque_

de M. Rochegrosse dans la peinture lyrique, parce que si cette

toile était à Versailles, elle y ferait une _tache_ lyrique comme

l'_Entrée des Croisés_.

Le meilleur tableau de cette série est celui de M. Leblant,

l'_Exécution du général de Charette_. Une pluie met ses hachures,

sa buée et un ruissellement sur les pavés; cet effet donne à la

scène un caractère plus navrant et plus désolé. Vu de dos, le

général lève fièrement sa tête bandée d'un mouchoir sanglant; il

regarde avec mépris les bataillons bleus immobiles sous l'averse;

son fidèle domestique pleure sur son épaule, et un officier,

chapeau bas, n'attend que le bon plaisir de ce noble pour qu'on

donne l'ordre de l'exécuter: cela est fort remarquable. Une bonne

page du même livre à la fleur de lys crucifère, la _Déroute

de Chollet_, de M. Girardet, et aussi la toile de M. Larcher:

_Carrier faisant arrêter le marquis de Lourduns et sa famille_.

Le _Vote de Gaspard Duchâtel_ a été excellement peint par M.

Glaize. Malade, il s'est fait apporter sur un brancard et, soutenu

par deux amis, il vote le bannissement de Louis XVI; excellent

tableau, plus excellent souvenir pour Mme Duchâtel.--Pour en

finir avec cette époque, une _Madame Rolland sur l'échafaud_, de

M. Royer, qui devrait rendre Mme Adam songeuse. M. Poilleux

Saint-Ange ne flatte pas ses personnages, et _Kociusko_ sur un

brancard a l'air d'un brigand des Abruzzes, malgré son geste qui

refuse l'épée que lui tend Catherine II, enlaidie et enraidie à

plaisir.

En mérite, le tableau de M. de Vriendt doit venir sur une autre

ligne que celui de M. Leblant; il y a une idée philosophique,

une idée synthétique dans ce _Paul III regardant le portrait de

Luther_, qui est contre un escabeau à ses pieds. En outre de la

pensée qui est profonde, la facture est d'une neutre impeccabilité.

M. Jean-Paul Laurens est un Delaroche carravagesque; il a le même

système de conception que le peintre de la _Mort du duc de Guise_,

mais il fait plus gros, plus vivace, plus large. Seulement cela

ne signifie pas beaucoup plus. Le _Pape et l'Inquisiteur_ et les

_Murailles du Saint-Office_ sont de gros bons morceaux de couleur:

cela n'a aucun style. M. Luminais, dans son cours d'histoire en

peinture, fait vulgaire au delà du permis les moines qui tondent

_Chilpéric III_.

L'_Hommage à Clovis II_, de M. Maignan, est du même niveau que les

précédents, et ne donne aucune des impressions que l'on a, à la

lecture Frédégaire.

La _Mise à la rançon de la ville de Visbyy par Valdemar_, de M.

Hellquist, est un exemple frappant du tort qu'il y a: 1º à ne

pas faire converger vers un point le mouvement de la scène; 2º

à employer la lumière diffuse et grise, quand il y a des tons

voyants pour les costumes; 3º à ne pas éclairer d'une façon

intentionnelle et dans une tonalité générale, au lieu d'un

débordement des tons qui choquent et tirent l'œil, faute d'être

les gradations d'une couleur dominante. Un tableau doit avoir une

couleur générale, une couleur de fond, pour ainsi dire. L'_Étienne

Marcel_, de M. Maillart, a beaucoup des défauts que je viens de

dire. Pour qu'un tableau d'histoire soit bien, il faut qu'il ne

puisse pas faire une bonne illustration d'Henri Martin ou Dareste.

S'il donne une bonne gravure, ce n'est qu'une illustration.

Essayez de mettre l'_Andromaque_ de M. Rochegrosse dans une

histoire grecque, elle y fera tache lyrique. Les _Femmes de

Marseille repoussant les Impériaux du connétable de Bourbon_, par

M. Alby, présente des qualités, malgré un parti pris terne dans la

gamme.

La _Salomé_ de M. Barlès n'a pas de caractère historique, mais

c'est une étude intéressante et d'une chaleur de coloris qui est

rare.

La _Dernière autopsie d'André Vésale_, par M. Obsert; là il faut

l'éclairage Rembrandt, et il n'y est pas, car rien n'y est. Sans

le livret on ne comprendrait jamais ce que représente le tableau

de M. Reccipon; il n'a de valeur que comme paysage de cimetière

dans la campagne et, sous ce rapport, il en a beaucoup.

Je crois que la peinture d'histoire, telle que la font MM.

Maillart, Laurent, Luminais, Hellquist, est du ressort de la

lithographie; je ne nie pas leur talent, mais je nie leur genre,

qui est un genre _manant_, sans tradition, sans passé et sans

avenir; je le souhaite!

VII

LA PEINTURE CIVIQUE

M. Paul Bert a écrit: «Le patriotisme date de 1789.» M. Turquet

l'a cru, et c'est à lui que nous devons la réapparition de la

déplaisante friperie révolutionnaire, et des images d'Épinal au

Salon. C'est M. Turquet qui a dit aux artistes: Faites de l'art

national, de l'art républicain, de l'art démocratique, de l'art

civique et patriotique; et l'impulsion donnée par M. Turquet

a été telle que les peintres continuent à faire de mauvaises

toiles, avec une ardeur sans seconde. Ces tableaux sont des

tableaux politiques, je les mets à part, et je crée une catégorie

de mésestime absolue. Que M. Bert arrange l'histoire, pour les

besoins de sa politique: affaire à ceux ayant droit; mais du

moins qu'il ne prenne pas l'art pour moyen d'enseignement civique

et de propagande gouvernementale. Aux chrétiens qui ne savaient

pas lire, le clergé du moyen âge montrait les sculptures et les

fresques des églises; mais cela était inspiré de _Vincent de

Beauvais_ et de _la Légende dorée_. La Révolution et la Morale

civique ne sont pas des éléments inspirateurs équivalents, et

je n'admets pas que la mauvaise peinture puisse être œuvre

patriotique.

La moins mauvaise chose civique est la _Reddition de Verdun_,

de M. Scherrer. L'armée française sort de la ville et deux

grenadiers portent sur un brancard le commandant Beaurepaire qui

s'est suicidé, ce que je n'admirerai jamais. Brunswich salue le

courage malheureux. Cela est inadmissible pour la concurrence

du prix du Salon que l'on n'osera pas, je pense, faire à M.

Rochegrosse.--M. Moreau de Tours mène les soldats de 89 au feu?

M. Wertz fait égorger _Barra_ par les Chouans. Voici M. Beaumets

et ses _Libérateurs de l'Alsace en 1794_. De M. Boutigny, des

_Officiers allemands_ surpris pendant leur déjeuner par des

balles françaises. Il se gâche tant de talent pour cette peinture

militaire, où tout est insupportable, que l'on est forcé de

faire défiler dans sa critique ces choses niaises.--En avant

donc, et au pas gymnastique: M. Armand Dumaresq en tête, avec sa

grande image d'Épinal; et la _Marche forcée_, de M. Couturier;

et la _Tranchée_ de M. Médard; et la _Halte de cuirassiers_,

de M. Jazet; et l'_Exercice des réservistes_, de M. Jeanniot;

et la _Batterie_, de M. Brunet; et le _Départ pour le service

en campagne_, de M. Gérard; et la _Marche de cavalerie_, de M.

Neymark; et le _Régiment en marche de nuit_, de M. Protais.--M.

Monge est à citer, il a peint _Un tambour_ qui bat sa

caisse.--N'oublions pas M. Mélingue, un jacobin, qui nous montre

_Rouget de l'Isle composant la Marseillaise_.

En bonne foi, que fait la toile de M. Castellani au Salon; ce

n'est pas une succursale des Panoramas. Est-ce qu'on se figure que

cela prépare la revanche, de faire de la mauvaise peinture.

Merodack dit ceci dans le _Vice suprême_: «L'artiste qui travaille

à l'éternité de sa patrie fait plus que le soldat qui se bat aux

frontières. Défendre la France contre la main effaceuse du temps

et l'oubli de l'humanité, c'est là le grand patriotisme, car son

effet durera alors que la patrie sera morte; elle demeurera par

lui, et par lui seulement éternelle. Ictinus et Phidias ont été

les plus grands patriotes de la Grèce; ils lui ont conquis à

jamais la mémoire humaine, et c'est la seule conquête digne de la

France.» Que le ministre des beaux-arts ne se mette pas en frais

de commandes à MM. Neuville et Detaille. L'_Indifférent_, de

Watteau, tient plus haut le pennon français que tous les régiments

d'Horace Vernet.

Il faut citer deux spécimens de civisme sentimental: de M.

Lix, une _Alsacienne_ qui crie, éclairée par un incendie, pour

illustrer Mme Gréville, et _En Lorraine_, de M. Bettanier,

une œuvre qui n'est pas banale: un jeune Lorrain est tombé à la

conscription, à ses pieds est le casque et l'uniforme qu'il faut

endosser; il pleure, et son vieux père malade est désespéré.

Cela est bien admissible. Ce qui l'est moins, ce sont les trois

14 juillet, en retard de l'an passé. Le premier, de M. Jamin,

représente le peuple et les gardes-françaises délivrant un

prisonnier de la Bastille; le second, le moins mauvais, est une

vue de _la rue Labat_ illuminée; le troisième, qui a les honneurs

du grand Salon, est de la démence: un géant bâtard, des plus

mauvaises académies de Louis Carrache, secoue les barreaux d'une

énorme tour, en piétinant un drapeau blanc.

Je n'admets pas plus la mauvaise peinture patriotique que la

mauvaise peinture religieuse; or, il n'y a pas de bonne peinture

religieuse ni patriotique. Donc, qu'on renvoie aux panoramas

toutes ces toiles pour les masses. Pas de peinture d'État, par

grâce, surtout quand il n'y a plus d'État!

VIII

LA CONTEMPORANÉITÉ

Malgré MM. Rochegrosse et Aman Jean, malgré MM. Feyen Perrin et

Séon, l'incapacité et l'impuissance de l'école française dans la

peinture de style est éclatante.

Les tableaux religieux, sauf le _Saint Julien l'Hospitalier_ et le

_Saint Liévin_, sont honteux; l'_Andromaque_ seule est lyrique; la

_Danse au crépuscule_ l'unique nu poétique avec le _Crépuscule_;

le reste sentimental et niais; les tableaux patriotiques et

civiques sont nuls; les tableaux d'histoire, d'insupportables

vignettes, les tableaux païens, nauséeux. Pourquoi? parce que les

artistes sont ignorants. «Des brutes très adroites, des manœuvres,

des intelligences de village, des cervelles de hameau.» Ils n'ont

point de lecture, d'une nullité de bacheliers; or le passé ne

s'invente pas, il faut l'aller prendre dans les livres. _Legite

aut tacete._ Il faut cinq ans de lecture intellectuelle aux

exposants de cette année avant de toucher sans ridicule à un sujet

religieux ou poétique. D'ici là, qu'ils peignent le _présent_ qui

pose devant eux et où le poncif n'existe pas encore.

Modernité, terme usuel et inexact; et à faire des catégories, il

les faut exactes. La modernité comprend également la sorcellerie

et le dandysme; Giotto et M. Manet, saint Bernard et M. Renan sont

des modernes. Il faut donc dire contemporanéité pour désigner la

peinture des scènes de la vie actuelle. Balzac, peintre, est-il

possible? Abstruse question que M. Félicien Rops peut résoudre

affirmativement. Ce grand artiste inconnu du public, mais admiré

des penseurs, a su dégager des formes modernes l'esprit moderne,

et à tous ceux qui cherchent dans la contemporanéité j'enseigne

que le burineur des _Cythères parisiennes_ est le maître à suivre,

si l'on peut.

L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883 · 第 6 / 17 段