M. Mewart nous montre le jeune _Mosché_, le pied sur la face

de l'Égyptien qu'il vient de tuer; le piètement est fier, et

l'éclairage irréel donne de l'accent à ce cadre. Que dire de

cette académie sans intérêt que M. Rousselin intitule l'_Enfant

prodigue_, et de cette grosse peinture voyante de M. Suranq,

_Jahel et Sisara_, qui prouve que l'artiste n'a lu du livre des

Juges que deux versets? Que dire de l'_Ensevelissement_, de M.

Story?

M. Jacomin est impertinent en réduisant à un tableau de genre

une scène biblique, car ce n'est pas à la façon de la _Vision

d'Ézéchiel_. Job sur un fumier est entouré de deux Turcs de nos

jours et d'une femme fellah, cela est archéologiquement inepte

et scandaleux, surtout d'en prendre si à son aise avec le poème

que lord Byron n'osa pas traduire, et qui est le chef-d'œuvre

littéraire de la Bible, ce chef-d'œuvre de tout. Quelle ridicule

Esther M. Zier nous montre-t-il, avec ses colliers de sequins.

Sans le livret, je n'aurais pas classé le tableau de M. Cazin

dans la peinture religieuse, et je certifie que cela n'en est

pas, malgré le livret. Mais cette toile horripile les bourgeois

et à juste titre; débaptisée de son titre biblique, elle est une

des plus intéressantes du Salon. Le ciel noir, le temps d'orage,

l'atmosphère lourde sont bien rendus: la femme qui met son manteau

près de l'enclume, n'étant plus Judith, est intéressante; la

servante, dans le fond, un délicieux morceau de procédé. Je ferai

à M. Cazin le reproche de donner les mêmes valeurs aux tons de

ses terrains et de ses personnages, ce qui confusionne la toile;

à part cela, c'est un peintre poétique, et délicieux étaient ses

paysages des arts décoratifs, l'an dernier. Une réflexion pour

finir, elle est grave: après le procédé à tons rares de M. Cazin,

qu'est-ce qu'il y a? Est-ce que le procédé lui-même est à sa fin,

comme tout? Évidemment la palette, l'œil et la main se faussent

à chercher les touches fines et chacun de ces tons exquis et

maladifs signifie: décadence.

Quoique cela soit anticatégorique, j'annexe à la peinture

religieuse les tableaux de genre qui y tiennent: ils sont

beaucoup moins mauvais que ceux à prétention styliste. Le _Moine

enlumineur_ de M. Perrandeau est d'une tonalité un peu grise. Le

gris étant par lui-même une non couleur, on peut avoir des gris de

toutes les couleurs, et on obtient alors des effets très lumineux.

Le _Doux Pays_, de M. Chavannes, au dernier Salon, en était un

beau spécimen. La lumière de M. Perrandeau et celle de presque

tous les artistes contemporains, est une lumière diffuse et

partant «bête». Comme on ne sait plus le dessin caractéristique,

qu'on a perdu à jamais le contour des peintres orfèvres, on

devrait avoir recours au clair-obscur dont les ressources

expressives sont tellement infinies que Rembrandt lui-même n'en a

peut-être pas tiré tous les effets qui sont possibles.

L'_Attollite portas_ est une bonne toile, mais il y a là des

chantres dont les pères étaient à l'_Enterrement d'Ornans_. Le

_Lavement des pieds_, de M. Rosetti, est une toile excellente qui

montre qu'on peut faire de très bons tableaux de genre religieux;

je répète cela à M. Brispot pour son _Banc d'œuvre_, et sans

m'arrêter à la _Leçon de solfège dans une sacristie_, de M. Ravel,

qui est de la peinture pour la bourgeoisie, je déclare hors de

pair le _Viatique dans un couvent de Florence_, de M. Mason; ainsi

que la _Procession des Pénitents de Billom, le Jeudi saint, en

Auvergne_, par M. Berthon, d'un grand intérêt. M. Moreau Vauthier

continue Voltaire avec le _Puits du couvent_. Un moine se sauve,

un autre reste béant ses deux seaux à la main, car la Vérité, une

fille dévêtue, surgit sur la margelle du puits et leur présente

un miroir. Si M. Moreau Vauthier veut dire par là au clergé le

fameux _pascunt et non pascuntur_, il fait œuvre pie; mais si

ce n'est pas sa pensée, son tableau n'est qu'une impertinence,

au niveau de M. Sarcey.--MM. Casanova et Frappa se sont faits

les Léo Taxil de la peinture, et chacun envoie ses deux petites

vilenies, régulièrement. L'année des décrets, ils ne se sont pas

même abstenus. Je ne sais pas si c'est la misère qui les pousse,

comme M. Ortégo, leur confrère. J'estime que Fra Angelico et Fra

Bartolomeo et le P. Strozzi étaient d'autres artistes que ces deux

messieurs, et je ne m'explique pas leur persistance. J'admets

que Lucas Kranack, un sectaire, coiffe une Vénus d'un chapeau

de cardinal, Kranack a une conviction, il a droit de combattre

la conviction adverse; mais de quoi MM. Casanova et Frappa

peuvent-ils être convaincus? M. Carron, lui, l'est: son _Expulsion

des Bénédictins de Solesmes_, bonne toile un peu sombre, qui a le

défaut de ne pas clairement exprimer son sujet. Le _David_ de M.

Charpentier est d'un dessin sûr, d'un coloris ferme et avoisine

le style. C'est, avec l'_Agar_, de M. Doucet, le meilleur des

tableaux dits d'école, où tout est excellent, et qui promettent

des artistes consciencieux et d'un pinceau élevé. Je demande

qu'à l'avenir on expulse du Salon tous les tableaux religieux, à

l'exception de ceux de MM. Aman Jean et Vanaise, et je le demande

deux fois comme catholique et comme esthéticien.

II

LA PEINTURE LYRIQUE

La poésie est l'essence même de tous les arts, quels que soient

leurs procédés. Seule, la littérature, qui est la forme suprême

du Verbe et la synthèse esthétique absolue, peut atteindre à la

poésie d'idées abstraites; mais les lignes d'un monument, les

couleurs d'un tableau, les formes d'une statue, doivent en leur

langage donner des impressions, des émotions poétiques.

Comme le chérubin doré, le grand artiste ne parle pas, il chante;

de son compas, de sa plume, de son ébauchoir, de son pinceau, il

cherche l'ode, et lorsqu'il l'atteint, il fait de l'art lyrique,

le premier des arts après l'art mystique qui est surhumain,

puisque son objectif est surnaturel, et divin: la Sixtine et les

Chambres, la chapelle Médicis, le Campo Santo et Santo Marco sont

des odes. _Monna Lisa_ et _Saint Jean le Précurseur_ des poèmes

de subtilité expressive et l'_Indifférent_ de Watteau est une

odelette; car ce qui constitue le lyrisme, c'est une synthèse

expressive si complète qu'elle devient typique d'un être ou d'un

sentiment. Michel-Ange, Léonard, Durer, Rembrandt et Delacroix

sont les grands poètes lyriques de la peinture. De nos jours,

Puvis de Chavannes, Hébert, Gustave Moreau, Paul Baudry, Félicien

Rops, sont souvent poètes et quelquefois lyriques. Je ne vois

que ces cinq noms qui aient droit à cette catégorie d'honneur

pour l'ensemble de leur œuvre; mais je m'étonne que les critiques

romantiques ne l'aient pas créé pour Delacroix et Chenavard, ces

deux génies.

C'est ici la place du plus jeune peut-être des exposants de cette

année, M. Georges Rochegrosse. Son _Vitellius traîné dans les rues

de Rome_, de l'an dernier, promettait beaucoup, mais son présent

envoi dépasse toutes les promesses qu'il donnait, et la médaille

du Salon lui est due, et si absolument due que, s'il ne l'avait

pas, il faudrait croire que M. Baudry a bien représenté l'équité

de notre époque par sa _Loi_ chiffonnée. On a dit que M. Scherrer

serait le concurrent de M. Rochegrosse; cela est tellement

dérisoire qu'il ne faut pas s'y arrêter.

D'abord, le sujet qu'a choisi M. Rochegrosse est un des plus

hérissés de réminiscences poncives difficiles à écarter:

_Andromaque_. Il a su s'inspirer exclusivement de l'_Illiade_ et

d'_Euripide_, et il a fait une peinture héroïque qui, à part sa

valeur intrinsèque grande, est une date et, je dirai plus, une

sorte de révolution dans la peinture historique. L'_Andromaque_

est, pour la couleur locale antique, ce que la _Naissance d'Henri

IV_ de Deveria a été pour le moyen âge.

Les Grecs sont vainqueurs et maîtres de Troie; dans l'ivresse du

triomphe, ils ont mis en feu le palais de Priam et des reflets

rouges d'incendie, et des rafales de fumée traversent la toile. Le

lieu de la scène est un escalier qui descend le flanc du rempart;

la rampe, qui a servi de billot, est ruisselante de sang, et il

y a un tas de têtes coupées dans une mare de caillots noirs. A

droite, des femmes, des vieillards sont couchés et attachés sur

un brasier de poutres; les uns sont déjà morts d'asphyxie et

de terreur, les autres se tordent dans un dernier cri; poussés

sur cette rangée d'agonisants, un char brisé, des escabeaux et

des coussins luxueux. A droite, a lieu la tragédie: tout en

haut, Ulysse, dont le manteau rouge flotte au vent d'une façon

sinistre, attend qu'on exécute l'ordre qu'il a donné de précipiter

Astyanax du rempart. Mais il faut l'arracher à sa mère; un Grec

y est parvenu, il tient le royal enfant dans ses bras; la femme

d'Hector a saisi le manteau du Grec et elle a la force surhumaine

que donne le plus beau sentiment qui soit au cœur de la femme.

Ils sont quatre hercules qui s'épuisent à lui faire lâcher prise.

L'un force sur son bras pour le faire plier, l'autre lui saisit

les épaules pour la renverser, un troisième la prend par ses

magnifiques cheveux; un quatrième, s'arc-boutant à une marche, la

saisit à bras-le-corps. Andromaque est magnifique. Cette mère,

cette reine, littéralement écartelée par ces cinq barbares, est

poignante doublement dans la sublimité de son sentiment et dans la

puissance héroïque de sa lutte. La robe de pourpre, brodée d'or,

est en lambeaux, et dénude son sein auguste et son fort genou.

Il n'y a qu'un mot à dire: cela continue Delacroix et cela ne le

copie pas.

Composition qui est si trouvée qu'on n'en imagine pas de

meilleure; couleur originale, neuve, avec un parti énorme tiré

des gris lumineux, dessin mouvementé, à la Tintoret; et pour la

première fois peut-être des héros homériques, aux armures, aux

costumes pris exactement dans Homère. Ce n'est plus le casque de

pompier, le pectoral et les cnémides de David, c'est du costume

homérique exact. Mais au-dessus de toutes les qualités de rendu

et de procédé, ce qui fait cette œuvre hors ligne, c'est qu'elle

est conçue d'esprit épique, d'essence héroïque. Et, complexité

qui confond, M. Rochegrosse, qu'on dirait devant l'_Andromaque_

un artiste exclusivement préoccupé de l'antiquité et cherchant

à rajeunir la représentation de l'histoire classique, comme

M. de Banville a réussi à relever la mythologie de la boîte à

pastilles où Parny l'avait enfermée et à la traiter en Hésiode, M.

Rochegrosse, dis-je, est très moderne, il comprend admirablement

notre époque maladive et subtile et il sait dessiner un habit

noir à la Gavarni, comme il boucle les armures de cuir aux reins

des soldats d'Ulysse. Sans parler des dessins exquis et de scènes

contemporaines que tout le monde connaît, il a décoré trois salons

chez M. de Banville d'une façon tout à fait remarquable. L'un est

du japonisme, et si bien japonais que M. Pagès n'y trouverait rien

à reprendre et que M. Regamey en serait jaloux. L'autre est une

série de tableaux qui se suivent sur les panneaux des portes et

qui représentent la vie d'un jeune homme à la mode, depuis l'heure

où il s'habille jusqu'à celle où il jette un bouquet à la _prima

donna_ d'un petit théâtre. Il y a là tout un talent très personnel

dans la donnée Menzel, Stevens et Nittis qui suffirait à rendre

célèbre M. Rochegrosse.

Comme M. de Banville, il peut faire un croquis ironique du petit

crevé et chanter aussi les _Exilés_ et les _Cariatides_. Enfin le

troisième salon, à pans coupés, est peint comme une tonnelle de

Bougival, et par les interstices du feuillage on voit des couples,

des canots: une merveille d'humour et de perspective. J'allais

oublier l'horloge, une horloge de campagne: sur la caisse M.

Rochegrosse a peint un énorme et agréable chat qui poursuit des

oiseaux aux branches d'un pêcher en fleurs.

M. de Banville, dans la dédicace des _Contes féeriques_, dit

qu'il doit à Georges Rochegrosse ses descriptions de toilettes;

je crois, et M. Rochegrosse ne me démentirait pas, qu'il doit à

Théodore de Banville, le poète lyrique par excellence, d'être dès

cette année le peintre lyrique par excellence.

III

LA PEINTURE POÉTIQUE

Cette rubrique n'est pas usitée; mais elle est nécessaire pour

désigner soit les œuvres directement inspirées par la littérature,

soit celles qui ne peuvent être rangées ni dans l'histoire ni dans

le genre.

M. Puvis de Chavannes, dans une espèce d'esprit synthétique, a

essayé jusqu'où la simplification du procédé peut aller. J'ai

dit dans mon préambule que M. de Chavannes avait le droit à la

première place dans l'art contemporain et je trouve son envoi

regrettable. J'ai défendu l'_Enfant prodigue_ et le _Pauvre

pêcheur_, c'étaient des tableaux; le Rêve n'est qu'une esquisse.

C'est le projet et l'embryon d'un chef-d'œuvre, mais ce n'est pas

assez fait; c'est à parfaire.

Un jeune homme roulé dans son manteau dort à la belle étoile; la

nuit est claire et trois formes blanches se profilent sur le ciel;

l'une jette des roses, c'est l'Amour; l'autre tient le laurier,

c'est la Gloire; la troisième répand des pièces d'or, c'est la

Fortune. Je crois connaître les primitifs pour avoir étudié

sur place predelles, ancônes, tryptiques, dyptiques, retables

et tondi de l'Italie, et j'adore les _trecentisti_, eh bien!

jamais aucun d'eux, ni Gaddo Gaddi, ni Buffalmaco n'ont fait de

simplifications aussi audacieuses que les trois fantômes de ce

_Rêve_ où la crudité et la persistance du ton local dans la ligne

bleue d'horizon produit un effet singulier. Ces teintes plates

le sont trop pour un tableautin. J'aime M. de Chavannes et ne

jugerai pas cette _esquisse_ avant qu'il en ait fait un _tableau_,

c'est-à-dire un chef-d'œuvre; alors je n'aurai qu'à louer, j'en

suis sûr.

M. Feyen-Perrin a peint la plus poétique nudité du Salon. Sa

_Danse au Crépuscule_ est élégante, chaste, pleine de grâce.

Le dessin gracieux sans fadeur; la coloration harmonieuse et

impressive, le pommelé du ciel très heureux. Ces nymphes dansent

bien et avec une jolie allure de bas-relief animé: cela est

excellent de tous points.

M. Lefebvre, le Sully-Prudhomme de la peinture, à cela près qu'un

poète, à talent égal, est toujours supérieur à un peintre. Sa

_Psyché_ est d'un tendre sentiment et d'une exquise gracilité. Ce

jeune corps bien dessiné, bien modelé, bien posé sur son rocher,

et le clair de lune un peu irréel qui frappe cette pudique nudité

la rend vermeille et suave. L'_Andromède_, de M. Paul Robert,

un écho de M. Lefebvre, de la dernière distinction dans le sens

mondain.

M. Falguière a le pinceau farouche. Son _Sphinx_ n'est qu'un

charnier. A la longue d'une patiente fixité, on aperçoit dans

l'ombre, une espèce de larve de femme, lemure, empuse, vampire ou

succube. M. Falguière a ôté au sphynx son caractère hermétique, et

même son caractère plastique, il l'a transformé dans le goût du

moyen âge. A ne voir que le charnier, cela est d'une belle vigueur

de touche, mais quant à l'empuse qui joue le rôle du sphinx, un

seul artiste sait toucher aux êtres de la sorcellerie, c'est M.

Félicien Rops, l'effroyable aquarelliste des _Sataniques_.

Le tableau de M. Berteaux, _Souvenir de la grande Guerre_, serait

digne d'être le frontispice du _Chevalier Destouches_, de M.

d'Aurevilly; il est vraiment et grandement poétique. Sur une

éminence, un vieux chouan raconte quelque héroïque combat contre

les bleus, et, de son bras étendu, il montre au loin un croix

de pierre à ses fils, et son geste dit: «Ce fut là!» Ce vieux

héros d'une épopée dont M. d'Aurevilly seul a écrit deux chants

se détache extraordinairement, et ce tableau est si excellemment

fait qu'on le saisit rien qu'à l'apercevoir, sans livret.

L'épisode de l'enfer qu'expose M. Henri Martin est hardiment conçu

et traité avec une conscience de procédé qui le désigne à une

première médaille. Qu'il l'ait ou non, il l'a mérité, et c'est là

l'important.

L'_Armide_, de M. Mottez, fera une gravure pour la maison Goupil,

non une illustration pour le Tasse.--M. Aubert s'est élevé jusqu'à

Macpherson, avec son _Barde Hyvarnion échangeant sa foi avec

Ravanone_.

Les peintres n'ont pas de lecture. Combien de fois M. Drumont

a-t-il relu Dante avant de faire sa Thaïs? Ne touchez pas à Dante!

cet Homère catholique plus grand que l'autre si ce n'est comme M.

Henri Martin.--M. Serres a fait un _Orphée_. Est-ce le révélateur

des mystères hermétiques ou le personnage de Virgile? Ni l'un ni

l'autre; c'est bien faubourg de Bologne!

M. Hébert est un maître poétique et de grande envergure qui ne

donne certes pas sa mesure par ce petit _Violoneux endormi_,

quoique ce tableautin soit charmant et d'un impeccable procédé;

mais qu'est cela auprès de la coupole du Panthéon?

Il y a, cette année, trois tableaux inspirés par Flaubert: la

_Mort de Mme Bovary_, par M. Fourié, qui a mal choisi son

sujet. La peinture n'admet pas les antithèses de sentiment

shakespeariennes ou réalistes, et la douleur de Bovary bercée par

le ronronnement du curé Bournisien et du pharmacien Homais n'est

pas sujet à tableau.--M. Bourgonnier a représenté Salammbo venant

dans la tente Matho, reprendre le Zaïmph, nouvelle Bolognerie.

En revanche, le _Saint Julien l'Hospitalier_ de M. Aman Jean est

une fort belle œuvre, la meilleure de la section religieuse, et

qui vaut mieux mille fois plus que vingt toiles de M. Bouguereau,

lequel est de l'Institut, tandis que Aman Jean n'est pas encore

près d'en être, quoiqu'il y eût plus de droit.

Le _Printemps qui passe_, de M. J. Bertrand, est dans une tonalité

et une touche de papier peint. Mais si le procédé est condamnable,

il y a de la sève, de la verve en ces femmes nues à poil sur des

chevaux blancs qui traversent un bosquet d'amandiers en fleurs,

dont les ombres portées marbrent leur peau blanche de violâtre.

Il y a là des questions de perspective assez litigieuses, et je

ne sais pas ce que penserait M. Chevilliard, le Chevreul de la

perspective, de certains ressauts d'ombre.

M. Séon, élève de M. de Chavannes, avait exposé, en 1881, deux

panneaux, la _Chasse_ et la _Pêche_, tous deux fort remarquables.

Son tableau de cette année, une femme nue au bord d'un étang à la

nuit tombante, est une poétique impression de _Crépuscule_, aussi

délicieux qu'un Corot. La _Neige_, de M. Baquès, une allégorie un

peu prétentieuse. M. Brigdman déshabille, sous le nom de _Cigale_,

une assez jolie fille, dont le froid rosit la chair. M. Nemoz

aurait dû donner au livret une explication de sa _Demoiselle_,

une femme aux ailes de libellule qui flotte au-dessus d'un étang;

l'effet de crépuscule sur le modelé n'est pas très heureux, s'il

est exact, et pourquoi cette demoiselle regarde-t-elle avec

plaisir une petite fille qui se noie?

M. Morellet a peint Mlle Agar déposant un laurier sur l'_Autel

de Melpomène_. Mlle Agar est, comme Mlle Rousseil, un

grand talent dramatique, que d'indignes intrigues ont écartée

de la Comédie-Française. La caricature grimaçante et terreuse

de tons qu'expose M. Jobbé-Duval, sous le titre d'_Électre_,

ferait trouver excellent le _Bélisaire_ de M. Louis Marchand,

qui a un geste juste, mais le fond du tableau ne circonstance

pas et ne souligne pas la figure, ce qui doit être toujours.--La

_Clytemnestre_, de M. Collier, a l'air d'un homme; elle manque

de gorge et de hanche. Son costume, sans précision, est presque

mérovingien. Appuyée sur une haute hache dégouttante de sang,

elle soulève un rideau comme on en vend à la place Clichy. Il

n'y a là de bien que le piétement qui est ferme. Quant à M.

Lira, il n'a pas assez lu Eschyle, ni assez étudié Jules Romain;

et le _Prométhée_ de Salvator Rosa est un pur chef-d'œuvre à

côté du sien. Tandis que M. Vimont fait hésiter _Hercule entre

la Volupté et la Vertu_, sans trop de banalité, Mlle Hélène

Luminais peint un _Repos de Psyché_ d'après Lafontaine. C'est

à l'eau de lys, plus encore qu'à l'eau de rose; et agréable et

même exquis dans l'extrême sucrerie de la peinture.--M. Voillemot

a voulu nous faire sentir combien Watteau est au-dessus de son

genre; son _Rappel des amoureux_ est un pastiche de Lancret,

d'une inconsistance de dessin et de couleur incroyable; mais,

évidemment, cela est joli et tout ce qu'il faut pour les femmes du

monde. Voici la succession de Tassaert, la queue des tableaux émus

de Greuze et où Diderot, ce bourgeois qui avait du génie, mais qui

était bourgeois, trouverait à s'émouvoir.

Dans cette donnée, la _Gloire_ de M. Rixens est à mettre hors

de pair. Un musicien encore jeune, mais épuisé de misère, vient

d'expirer sur son fauteuil vacillant, devant son piano, et la

Gloire sous la figure d'une jolie fille blonde ailée vient le

baiser au front et tient un rameau d'or.--Excellente dans le rendu

de la fixité du regard la _Fille mère_ de M. Deschamps.--_Le

Paradou_, de M. Dantan, est ce qu'il a cherché, une illustration

à la _Faute de l'abbé Mouret_, de tous les volumes de M. Zola,

le meilleur.--La _Fée aux Mouettes_, de M. Hadamard, gracieuse.

M. Anderson nous montre une _Veuve_ sous la neige avec ses deux

enfants qui ont froid et Mlle Marguerite Pillini, un _Aveugle_

que conduit un enfant. Il y a là du sentiment et du talent,

c'est tout ce qu'on peut en dire; j'ajouterai pour la _Mort du

premier né_ de M. A. Boiron, qu'il y a de la couleur dans son

tableau, ce qui le sort de l'ordinaire de ce genre. La _Misère_,

de M. Thévenot, est navrante. Dans une mansarde, un ouvrier est

assis, hébété, sur son lit de fer et regarde son enfant tout rose

et tout absorbé par des débris de jouets. Les deux meilleures

toiles sentimentales sont de MM. Jenoudet et Pelez. _Novembre_,

du premier, représente une jeune fille presque expirante dans un

fauteuil devant la porte d'une ferme; le regard de la mère qui

sait la mort prochaine est navrant. Le _Sans asile_ de M. Pelez a

de l'intensité. La pauvre veuve n'a pu payer son terme dérisoire,

on l'a chassée. Accroupie contre un mur où l'on voit des affiches

de spectacles et de bals, elle donne le sein à son enfant et

regarde devant elle, sans voir, avec l'égarement du désespoir et

son hébétude. A côté d'elle, mêlés à quelques ustensiles et sur

une paillasse, ses quatre autres enfants. A mettre dans une salle

de la confrérie de Saint-Vincent-de-Paul. Je crois que la vue de

ce tableau augmenterait les aumônes, les forcerait même!

IV

LA PEINTURE DÉCORATIVE

J'ai connu à Venise un jeune noble du Livre-d'Or qui m'étonna

beaucoup, en me montrant sa galerie. Ce n'étaient que Van der

Weyder, Van Allen, Van Bisch, Van der Groost, Panini, Clerisseau,

Hubert Robert, Piranèse. Et comme je m'étonnais devant cette suite

de vues de villes et de monuments, il me dit simplement:--«Mon

grand-père habitait la campagne pour sa santé.» Pour cet esprit

juste, il était logique qu'un homme vivant à la campagne

s'entourât de vues de villes et de monuments.

--Mais, lui dis-je, vous qui désormais habiterez Venise, la ville

sans arbres et sans chevaux...--Aussi, me répondit-il, vais-je

vendre tout cela et le remplacer par des paysages et des œuvres

d'animaliers.

Ceci n'est que pour en venir à MM. Gervex et Blanchon, qui

comprennent l'art décoratif, comme un protestant la Bible, et

ouvrent une voie d'ornière où l'on s'embourbera à leur suite,

celle de la représentation murale des choses et des gens de la rue

et du peuple.

En 1881, M. Gervex avait exposé le _Mariage civil_; cela

ressemblait à une série de personnages de Paul de Kock mis en

rang, ou plutôt à ces toiles des musées de cire qui représentent

les célébrités contemporaines, un mélange de «pioupious et de

sifflets d'ébène».--Le panneau de cette année est mieux peint et

débarrassé de cette lumière diffuse, qui est «la lumière bête»,

mais quel plaisir pour les gens du dix-neuvième arrondissement

qui est pauvre, de se récréer les yeux à voir peinte leur misère

et l'aumône qu'on leur fait. Il vaudrait mieux leur donner la

vue féerique d'un palais ruisselant d'or; mais cela ne les

moraliserait pas, dira-t-on. Eh bien, alors, sachez qu'il n'est

pas de morale en dehors de la religion, et la seule consolation

que vous puissiez donner aux pauvres, c'est de leur paraphraser

en peinture «les pauvres sont les bien-aimés de mon père; le

royaume des cieux leur appartient». Montrez au peuple un tableau

où Jésus-Christ accueille les pauvres, les gens en blouse, leur

tend les bras, tandis qu'il repousse les riches, et vous verrez si

cela ne fera pas plus de bien au prolétaire, que votre bureau de

bienfaisance qui lui met sous les yeux son abaissement.

L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883 · 第 5 / 17 段