L'art est le mensonge de la réalité, qu'il calomnie avec Ribera

ou flatte avec le Sodoma, il doit toujours faire plus beau ou

plus laid que le réel. A peindre, Ariel ou Caliban, quel que soit

le modèle, il faut faire Caliban hideux et Ariel séraphique à

l'extrême. Cela n'est pas admis de nos jours, et les paysagistes

eux-mêmes, laissant le paysage synthétique de Millet, de Rousseau,

de Daubigny, de Corot, font du paysage analytique comme MM.

Harpignies et Hanoteau. Il n'y a que trois formes de grand art:

l'harmonie, archétype Raphaël; la subtilité, archétype Léonard;

l'intensité, archétype Michel-Ange et Delacroix; hors de ces trois

caractères, il n'y a plus de place pour cette grande chose morte,

le style. Or, je vous le demande, où sont les harmonieux? M. de

Chavannes, et après? Où sont les subtils? M. Gustave Moreau et M.

Hébert, et après? Où sont les intenses? le seul Félicien Rops.

Quarante années seulement nous séparent du Romantisme, cette

seconde Renaissance, éblouissant météore apparu et disparu en

un tiers de siècle, et depuis, nous avons périclité avec une

telle vertigineuse rapidité, qu'il paraît y avoir un abîme de

temps moins large et moins profond entre Lebrun et Delacroix,

qu'entre le plafond du foyer de l'Opéra et celui de la galerie

d'Apollon. L'abîme qui isole notre fin de siècle a été creusé

par le matérialisme et ses conséquences sociales. Les races

latines se sont laissé infuser les idées allemandes, ferments

formidables qui bouleverseront le cerveau latin, si elles ne

le font pas éclater. On a rejeté la tradition de l'art en même

temps que la tradition religieuse. On a rejeté la hiérarchie qui

gênait les amours-propres, et à la place de tout cela on a mis

le mot progrès et le mot _processus_. «Transportée dans l'ordre

de l'imagination, l'idée du progrès se dresse avec une absurdité

gigantesque, une grotesquerie qui monte jusqu'à l'épouvantable»,

s'écrie Baudelaire. M. Brown-Sequard est en progrès sur Aristote

et Nadar sur Icare, mais Victor Hugo n'est pas plus en progrès sur

Homère et Dante que M. Zola sur Balzac! On a honte d'appuyer sur

des points qui devraient être si parfaitement acquis, mais nous

vivons dans un siècle où il faut répéter certaines banalités, dans

un siècle orgueilleux qui se croit à l'abri des mésaventures de la

Grèce et de Rome. Ces vérités je les ai mal dites en des phrases

pressées et qui se hâtent; mais c'est toujours un courage que

d'oser être ennuyeux par amour du vrai, et je veux encore toucher

à quelques points, non pas philosophiques, ceux-là, à quelques

points de _technie_.

MM. les artistes ont un haussement d'épaules habituel devant les

littérateurs qui les jugent, eux qui ne sont pas du bâtiment.

A les entendre, il semblerait que les arcanes du procédé sont

impénétrables et, pour nous en assurer, nous passerons par

l'atelier pour arriver au Salon et nous parlerons un peu peinture

dévoilée à ces peintres hermétiques. Voilà M. Bouguereau qui ponce

ses toiles pour que rien ne dépasse; mais M. Bouguereau appartient

à l'art yankee, il n'est pas de notre ressort.

Ce qui saute aux yeux, c'est la touche du décor appliquée aux

tableaux de chevalet, cela s'appelle le ton local et cela a

pour effet de supprimer la perspective aérienne toujours, la

perspective linéaire parfois, d'abolir la rondeur des galbes,

de coller les plans et d'empêcher le modelé d'être précis et

d'être tournant. Jamais je ne demanderai compte à un artiste

qui fait de belles œuvres de son procédé, c'est affaire à lui,

et cette réprobation en principe de la teinte plate ne tend

nullement à nier M. Manet, mais à le réduire, lui et les siens, à

confesser que le ton local n'est pas une révélation, ni un procédé

innovateur et sorti des vieilles vessies de Courbet, mais un

artifice désespéré de décadent, car la question a sa gravité; et

si MM. du ton local possèdent la véritable orthodoxie, les grands

maîtres sont tous des hérésiarques.

Ces messieurs de la teinte plate prétendent avoir découvert de

nouvelles ressources de palette, ils mentent avec une effronterie

consciente; si ignorants qu'il soient des chefs-d'œuvre, ils

savent bien que Léonard et Titien n'ont pas pu ignorer quelque

chose, que ce sont là des tout-puissants en peinture. Il est

vrai qu'ils ont dédaigné, comme au-dessous d'eux, certains

effets; et ce sont ces effets-là qui font l'orgueil et la

joie et la réputation de messieurs les impressionnistes. Le

tableau impressionniste est un tableau arrêté en premier état,

c'est-à-dire à l'ébauche. Quiconque a touché un pinceau sait

que l'ébauche donne des effets souvent séduisants, les premiers

frottis s'enlèvent en vigueur sur le grain mat et blanc de la

toile et à mesure qu'on peint, tout cela disparaît, «le tableau

descend» et il faut le remonter, second labeur et d'une difficulté

plus grande. Or les impressionnistes, qui ne sont pas capables de

retrouver leurs effets, se gardent bien de descendre le tableau

qu'ils ne pourraient pas remonter.

Qu'on fouille les Uffizi, l'Ermitage, Dresde et Madrid, tous les

musées d'Europe, on ne trouvera pas une seule toile peinte par

teintes plates; et, chose singulière, cette adoption vraiment

chinoise d'un procédé chinois n'aurait jamais eu lieu sans les

expositions; je prétends qu'on ne fait du ton local que pour le

Salon ou des exhibitions analogues; le tableau impressionniste

est une affiche, un tire-l'œil qui fait paraître tout ce qui

est autour, poncé et pignoché. On ne saurait croire combien

les peintures de ce genre sont redevables à leurs voisines et

surtout à l'éclairage tamisé. Isolez, sous un jour cru, un de

ces crépons français et vous verrez ce qu'il résulte du procédé,

dit nouveau. Les peintres qui ont suivi le cours hors ligne de

M. Chevilliard, à l'École des Beaux-Arts, savent que pour qu'un

tableau fasse plaisir à l'œil, il faut que le spectateur restitue

facilement derrière la toile, les objets ou les personnages que

l'artiste a représentés. Avec le ton local, cette restitution est

impossible, la suppression des demi-teintes ôte leur sûreté aux

ombres portées et rend faux les ressauts d'ombre. La perspective

aérienne est annihilée, car sans _decrescendo_ du modelé, il n'y

a pas disparition de la ligne de couleur, au point de fuite,

et partant point d'air. Optiquement, il faut être à quinze pas

d'un Manet pour ne pas être offusqué de l'étouffement de cette

peinture où le vide est fait comme par une machine pneumatique.

Mais laissons là la _belle tâche_, il ne s'agissait que de

prouver que c'était la fin et l'énervement du procédé, et si les

errements et les prétentions progressistes se bornaient à de

semblables «fumisteries» d'atelier, il faudrait pardonner vite.

Mais le Salon de 1883 donne bien d'autres sujets de gémissements à

l'_esthétique_.

La première impression est triste et si l'on voulait considérer

cette exposition comme l'exacte expression de notre société, il

faudrait se couvrir de cendres et pleurer comme le _Larmoyeur_

de Scheffer, et se tordre comme les _Femmes Souliotes_ du même.

Dans les 33 salles où sont quatre milliers d'œuvre, il n'y a pas

une idée, pas une pensée, pas une émotion, pas une conviction, ni

ode ni cri du cœur, rien de grand, tout en prose, et non pas une

prose hindoue à la Barbey d'Aurevilly, mais une prose qui semble

tantôt celle de la _Revue des Deux-Mondes_, tantôt celle de la

_Vie Parisienne_, et entre M. Bouguereau et M. Van Beers, une

oscillation régulière de l'estimable au médiocre, de l'élégant au

joli, de l'ennuyeux au pédant. Est-ce à dire que le Salon soit

nul? Non, certes. Il y a trois bonnes toiles de MM. Rochegrosse,

Aman Jean et Vanaise, d'excellents paysages, de bons portraits et

du joli genre. Quant à la «croûte» que M. Mackart a envoyée, elle

est rassurante pour la suprématie de l'art français. Mais le grand

art est fini, irrémédiablement fini.

L'art n'est plus un sommet. C'est un niveau, une auge mondaine

un râtelier civique. Certes, il serait absurde de demander une

progression indéfinie de grands maîtres et de réclamer Delacroix

en 1883. Mais l'idéal est mort, la tradition est morte, la

hiérarchie est morte. Allez dire aux plus consciencieux de ces

artistes: «La nature n'est que la matière du grand œuvre; le

magistère est de la sublimer.» Ils ne comprendront pas et ils

continueront à être des artistes consciencieux, habiles, mais

sans ailes. Que les progressistes remercient la _Bonté infinie_,

de M. Renan, le progrès est vainqueur. Plus rien ne reste de

la cathédrale romantique, cette église littéraire qui a inondé

de gloire notre siècle; plus rien ne reste de cette seconde

Renaissance française, la dernière; plus rien ne reste qui doive

rester. La bassesse des œuvres révèle la bassesse de l'âme; et

c'est à croire qu'à force de la nier--l'âme--elle nous a quittés

et qu'après tant de blasphèmes Dieu nous a retiré l'inspiration.

A ceux qui trouveraient naïve et fâcheuse cette lamentation, je

dirai: Supprimez par la pensée, dans l'art d'autrefois, ce qui

s'appelle le grand art, et par ce qu'il vous restera, vous jugerez

de ce qu'il nous reste, aujourd'hui!

Voici l'épitaphe du Salon de 1883: DÉCADENCE!

PEINTURE

I

LA PEINTURE CATHOLIQUE

Quand le clergé de France n'a que le T. R. P. Monsabré

à faire monter dans la chaire de Notre-Dame, et laisse

impunément s'élever des églises comme la Trinité,

Saint-Augustin, Saint-François-Xavier, Notre-Dame-des-Champs,

Notre-Dame-d'Auteuil, il n'est pas surprenant que les tableaux

d'église soient dignes des églises elles-mêmes et les peintres

aussi détestablement médiocres que les prédicateurs. La Foi a fait

de beaux tableaux avant l'art; l'art en fait de détestables après

la foi; c'est l'évolution qui s'est produite en Italie de Cimabué

et Giotto à Romanelli et Solimène. Toutefois, si l'art mystique

exige l'artiste mystique, l'absence de foi ne rend pas impossible

le style religieux. Le peintre, qui a l'imagination grande, peut

s'imposer une conviction artificielle pendant le temps qu'il met à

faire son tableau, et ce n'est pas parce que la foi s'éteint que

l'art religieux disparaît; la seule cause de cette disparition

c'est l'infériorité, l'incapacité, la nullité de l'imagination

des artistes contemporains. A partir de Massaccio et de Lippi,

le mysticisme des peintres n'existe plus. Luca Signorelli à

Orvieto, Ghirlandajo à Florence sont bien plus épris de l'anatomie

que de la pensée religieuse, et cependant leurs fresques vont

admirablement à ces murs d'église. Les _chambres_ elles-mêmes

ont moins de religiosité que la chapelle des Saints-Anges de

Saint-Sulpice et les fresques de Saint-Germain-des-Prés.

De cette démonstration ébauchée et qui pourrait tenir un volume

d'exemples, il résulte qu'il suffit qu'une œuvre soit _belle_ et

_haute_ pour être catholique; que la hauteur et la beauté d'une

œuvre constituent un catholicisme implicite, mais évident, et que

la peinture religieuse existe dès qu'il y a le grandiose, dès

qu'il y a le style. Voyez la _Sainte Barbe_ de Palma le Vieux

et le _Miracle de saint Marc_ du Tintoret. Ainsi donc, l'art

religieux n'est que l'art où entre le sentiment de l'infini;

et lorsqu'un artiste, ne crût-il qu'à la bonté infinie de M.

Renan, aura le style grandiose, il fera de l'admirable peinture

religieuse. Je crois avoir montré que l'art religieux est possible

en dehors de la pratique catholique, et je conclus à l'incapacité

de l'école française contemporaine.

Le _Cenacolo_ est, de l'avis de Chenavard lui-même, le _capo

d'opera_ de toute la peinture, et le _capo d'opera_ du

_Cenacolo_, c'est le Christ, comme on peut s'en assurer par

les études du Vinci qui sont au musée Brera, car la fresque

de Sainte-Marie-des-Grâces est une fresque mourante, presque

morte. Donc, à ne prendre Notre-Seigneur qu'au point de vue

historique, c'est la plus difficile à représenter des physionomies

humaines, et je trouve mal avisé un M. Morot, qui n'a ni la foi

d'un Margharitorne, ni le procédé de Rubens, de venir présenter

une médiocre académie pour un Christ. Et quel Christ! La tête

n'exprime ni la nature divine resplendissante, ni la nature

humaine souffrante; l'air penché est d'un style de romance et

le sourire qui joue le navré est une crispation de ténor qui

s'ennuie. Le coloris est liliacé, vineux, l'éclairage diffus

et nul. Quant au dessin, qui est la prétention de cette toile,

c'est celui d'un élève médiocre: les lignes sont inexpressives,

le modelé est pris sur le portefaix du coin, et, comme académie

même, cela est mauvais. En outre, M. Morot se pique d'archéologie

et de réalisme. La croix en T, et c'est un tronc d'arbre mal

dégrossi. Le tasseau qui soutient les pieds du Sauveur est

supprimé; il est ligotté sur la croix, et les clous, au lieu

de percer le dessus du pied, sont enfoncés de profil dans les

chevilles. On a des sourires libres-penseurs et idiots pour le

hiératisme, et cependant chaque fois qu'on y touche, on s'égare

comme M. Morot, et lourdement. Les byzantins sont inconnus ou

raillés. Eh bien, je voudrais qu'on mît en face de la toile de

M. Morot un Margharitorne, et on verrait que la foi, plus que le

procédé, soulève les montagnes de l'art.--M. Duryer a un _Christ_

en grisaille, où il n'y a pas même une qualité de brosse.--En

réalisme, il faut la _strepitosa maniera_, il faut être outrancier

comme Ribera et ses élèves, Giovanni Do et Passante, sinon on

produit la plus écœurante chose, le réalisme froid de M. Brunet.

Son _Calvaire_, terne de paysage, ne montre que les deux larrons,

l'un d'eux tombé de sa croix et d'une horreur de Morgue. Le

gibet du milieu est vide. Sur cette croix vide, il faudrait la

lumière de Rembrandt, cette lumière miraculeuse du siège vide

des _Pèlerins d'Emaüs_. Il est deux tableaux religieux, deux

seulement, qui aient une véritable importance: le _Saint Julien

l'Hospitalier_ de M. Aman Jean et le _Saint Liévin_ de M. Vanaise.

Dans un paysage désolé, qui rappelle à la fois les garrigues

languedociennes et les environs de Jérusalem, hâve, maigre et

desséché, à l'état cadavérique, saint Julien, mourant de soif,

sous le dardement d'un soleil blanc, à force d'intensité, a

rencontré un enfant qui revenait avec son chien de puiser de

l'eau, et il boit avec une avidité qui dit une longue privation.

Au bras de saint Julien est enroulé un chapelet, à son cou pend

un scapulaire et un grand nimbe d'or le couronne. Ce cadavérique,

dont le nimbe éclate sur le fond désolé de ce sol lépreux, est une

très belle conception catholique: c'est dans l'esprit même de la

récente canonisation du B. Labre, cette auréole de vertus qui fait

du vagabond et du pouilleux un être au-dessus de tous les rois,

et grand même sous l'œil de Dieu. M. Jean a écrit là une grande

et noble page et plus encore qu'une digne illustration du conte

de Flaubert, un véritable, un remarquable tableau d'église, et

cela mérite au moins une première médaille. M. Vanaise est moins

large et ne produit pas une impression aussi intense que M. Jean,

mais, comme lui, il sait faire de l'art religieux, sans pastiche

d'aucune sorte. On est en Flandre, dans les champs, des bergers

amènent à _saint Liévin_ un aveugle dont il touche les yeux avec

ses doigts gantés. La tête du saint, son geste, sont d'une belle

onction et le groupe des pastoureaux qui assistent à cette scène

auguste est bien traité, avec une grande simplicité et un naturel

d'allures qui atteint le style, et le style religieux.

Je ne suppose pas que MM. Jean et Vanaise aient pour livres de

chevet _Rüsbrock_ et la _Cité mystique_, et cependant ils ont

fait deux tableaux religieux.--M. Carolus-Duran n'a pas profité

de l'accueil réprobateur fait à son _Ensevelissement_ de l'an

dernier, cette contrefaçon vénitienne, pour rentrer dans le

mondain d'où il ne devrait jamais sortir, et il a envoyé au Salon

une _Vision_ comme un peintre pour dames peut seul en avoir.

Un ermite, saint Pacôme ou saint Jérôme ou saint Antoine, est

agenouillé à un bout de la toile, vu de dos et aussi à travers

la pâte de M. Henner, car il a une carnation que beaucoup de

blondes envieraient. Devant lui une fée, qui ne touche pas terre,

et toute nue, cache la croix en étendant derrière elle une

draperie d'où tombent des roses. M. Bouguereau n'est pas plus fade

que cela. Avec un peu plus de lecture, M. Carolus Duran saurait

que les Pères du désert, ces continents et ces chastes, avaient

des tentations proportionnées à leur sainteté, c'est-à-dire

formidables. Cette vision ne troublerait qu'un lycéen; un mystique

jamais! Lisez sainte Angèle de Foligno, et surtout voyez une

eau-forte d'un artiste plus grand que M. Duran, M. Félicien Rops,

le seul moderne qui ait su retrouver la grande figure de Satan et

l'imposer avec défi au rire matérialiste. Le sujet est le même,

il n'y a que l'artiste qui soit différent. Saint Antoine vient

de terminer ses oraisons; la prière a fait descendre le calme

dans ses sens, il se signe une dernière fois avant de se relever,

et veut baiser les pieds du grand Christ devant lequel il est

prosterné. Mais ses lèvres, au lieu du bois, rencontrent la peau

tiède de pieds vivants, et cette peau lui rend pour ainsi dire le

baiser qu'il y pose. Alors, terrifié, il se rejette en arrière

et regarde. Sur la croix même, attachée par des faveurs roses,

une diablesse, le visage effrayant d'ironie, et s'offrant de tout

le corps, le provoque et le raille. Voilà une vision de Père de

l'Église!

La _Vision de François d'Assise_, par M. Chartran, n'est pas

aussi sucrée que celle de M. Carolus-Duran, mais elle est terne

comme le style de M. Pontmartin. Saint François est assis sur la

paille d'une grange, et un berger, qui a une vague auréole d'ocre,

apparaît tenant une cornemuse. M. Chartran devrait savoir que,

dans une vision, c'est la vision qui doit être le foyer lumineux.

M. Revier qui, lui aussi, a fait un saint François parlant aux

oiseaux, sans modelé, devrait savoir, lui, que _saint François_

était un poète et de plus un saint, par conséquent il est _irréel_

de lui donner une figure d'imbécile et ces deux toiles feraient

un singulier effet à San Francesco d'Assise en face des Memmi et

des Buffalmaco.--M. Ravaut a cru qu'il suffisait de lire trois

lignes de Montalembert pour faire un _saint Colomban_. Le saint,

ligotté sur une planche, semble obèse, malgré sa face amaigrie,

et deux anges, qui sont très terrestres, poussent la planche sur

l'eau. Si M. Ravaut avait compris son sujet, il n'aurait pas rendu

aussi positivement manuelle l'action des anges.--De tous ceux qui

prennent leurs aises avec les sujets religieux, M. Henner est

le plus intéressant. On a dit beaucoup d'imbécillités sur lui,

«continuateur de Léonard»... et «Corrège vous envie» semble avoir

donné lieu à cette _Madeleine_ qui lit, dans la pose même de celle

d'Allegri à Dresde. Il est impossible d'avoir en même temps le

procédé du Vinci et celui du Corrège.

Léonard enseigne d'enlever clair sur sombre, sombre sur clair,

comme il a fait dans son adorable et miraculeux _Précurseur_

du Louvre. Corrège n'a jamais fait usage du clair-obscur par

opposition, et qu'on n'objecte pas la _Nuit_ de Dresde, car ici

le foyer lumineux étant le centre du tableau, il y a forcément

des coins d'ombres. Je défie qu'on cite un Corrège peint par

clair-obscur d'opposition. Bien plus, son originalité dans le

procédé consiste à avoir trouvé le clair-obscur par analogies:

il gradue la lumière et n'a pas d'ombres à proprement parler,

mais des ressauts atténués de lumière. Revenons à M. Henner,

c'est le roi des impressionnistes et voilà tout. Il n'a ni

dessin, ni perspective, ni composition; mais il a un ton, un

seul ton de chair ivoirine adorable et qui donne infiniment de

plaisir à l'œil. J'ai exposé ailleurs la filiation de M. Henner

et montré qu'il a fait une transposition de l'or de Giorgione

en ivoire laiteux. Du reste, je ne suis pas de ceux qui exigent

de la variété, et il ne me déplaît pas de trouver la même

impression identique à tous les Salons, puisqu'elle est charmante;

seulement il faut laisser chacun à son plan et ne pas prendre

un impressionniste habile et charmant pour un grand maître et

surtout ne pas blasphémer en son honneur des génies dont il

n'est pas digne de nettoyer les palettes. _La Liseuse_ qui joue

la _Religieuse_ est également délectable à voir. M. Henner est

peut-être le plus agréable, le plus caressant pour l'œil, des

peintres actuels, il faut lui en savoir quelque gré, mais pas trop

cependant.

Que M. Mangeant a une étrange présomption pour oser une _Création

de la femme_. Son Ève est sotte et hébétée, le paysage n'a rien

de paradisiaque, et le Père Éternel est figuré par un fantôme

violâtre et dérisoire. M. Layraud fait une académie, la pique de

deux flèches et intitule _Saint Sébastien_.--Un instant, j'ai cru

que M. Paupion blasphémait. Jésus-Christ assis sur un banc devant

une porte, file une quenouille et remue du pied un berceau. Tout

d'abord j'ai pensé que M. Paupion avait l'ignorance de M. Viardot,

qui parle des frères de la Vierge, ne sachant pas que l'hébreu

manque de terme pour désigner les cousins. Mais cela s'appelle

_un Évangile_. Lequel même parmi les apocryphes? Cette toile ne

vaut rien, et on nous ferait plaisir de ne pas efféminiser le

Sauveur pour le plaisir des dévotes imbéciles. M. Bertling a fait

une caricature poncive d'après la Vierge Saint-Sixte, et voilà

une _Madone_.--Il y a deux courants dans cette industrie qu'on

appelle la peinture religieuse: le courant Ribérien et le courant

Morotiste; le premier donne lieu au sizain de _Saint Jérôme_ du

Salon, dont il n'y a rien à dire. Le second est représenté par

_Sainte Apolline_, détestable Cortonerie de M. Cabane. Le martyre

a lieu derrière la sainte, confusément. Pourquoi avoir renoncé à

la prédelle? Mais M. Cabane croit peut-être mieux peindre que le

Bondone? M. Zier a un _Sommeil de la Madeleine_ d'un gris triste

et distingué qui pourrait être prise, sans la croix de roseau,

pour une Geneviève de Brabant ou autre vague figure de keepsake.

Ils sont une cohue qui croient la virilité incompatible avec la

dévotion; ils oublient donc que le cas de leur peinture est un

empêchement majeur à l'ordination. La religion est terrible, non

doucereuse, mais les âmes pieuses ne s'y connaissent guère, et la

fabrique Signol, Bouguereau, Bouasse-Lebel et Cie fonctionne

toujours.--Le _Mauvais larron_, de M. Willette, prouve du talent;

mais je ne crois pas qu'il appartienne à la peinture religieuse.

Cette femme qui est debout sur l'âne que tient un enfant, pour

donner un dernier baiser à son mari, n'offre aucun sens précis à

la pensée.--La _Vierge aux Fleurs_, de M. Lalyre, peinte dans la

gamme de M. Buland qui est charmante, a des tons doux, infiniment

délicats et gracieux. Quant au _Christ à colonne_ de M. Michel, il

est inviril, veule et déplorable de féminisme et de sentimentalité

sotte.--M. Lehoux est vigoureux au moins, son Berger _étouffant

un lion_ a de l'allure et presque du style, son dessin est

assez héroïque pour rubriquer bibliquement _Samson étouffant le

lion_.--M. Lerolle, comme M. Morot, veut innover dans la tradition

avec son _Adoration des Bergers_. La Sainte Famille est assise

sur la paille d'une étable, et à côté même de la Vierge, une

vache dort. Saint Joseph a l'air du forgeron de M. Coppée, et

l'enfant Jésus qui devrait être le foyer lumineux, est éclairé

par une lucarne banale. Il n'y a là que le groupe des bergers qui

ne soit pas détestable. _La Résurrection de la fille de Jaïre_ a

de l'onction; mais c'est bien peu d'être estimable quand on est

le fils d'Hippolyte Flandrin. Mieux vaut la _Résurrection de la

fille de la veuve de Naïm_, par M. Daras, le seul paysage du Salon

qui suffit à prouver l'excellence du genre. Le _Rêve de Jeanne

d'Arc_, de M. Lacaille, est du surnaturel à l'usage du faubourg

Saint-Germain. Un archange escorté de deux saintes présente à la

sublime pucelle l'épée et l'étendard. Cet archange vient du même

ciel que ceux qui peignaient les fresques de Fra Angelico, l'an

dernier, dans un tableau de M. Maignan. Le _Christ_ de M. Lagarde

est bien terne, quoiqu'il y ait là des qualités de paysage.--La

_Sainte Famille_ de M. Crauk est encore dans la donnée chromo des

boutiques qui règnent autour de Saint-Sulpice. La Vierge apprend à

filer au petit Jésus. Dans quel hypogée vit donc M. Crauk, pour

s'amuser au maniérisme religieux, au lieu de nous faire voir le

terrible Jésus de Michel-Ange ou d'Orcagna?

L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883 · 第 4 / 17 段