Le _Marchand de masques_ de M. Astruc est un sujet ingénieux. Un

jeune garçon vend les masques des grands hommes contemporains,

Hugo, Balzac, Barbey d'Aurevilly.

La _Ballade à la lune_ de M. Steuer est une chose d'humour: un

pierrot pince de la guitare les yeux fixés sur un seau d'eau où la

lune se reflète.

Rien de Guillaume, qui est tout à la préparation de son cours

d'esthétique, ni de Clésinger occupé à faire cavalcader _les

Marceaux_ dans son atelier changé en manège révolutionnaire.

Il est une chose irritante au delà du possible, c'est le régiment

des bustes iconiques qui ornent l'entour des plates-bandes.

Ils sont par centaines et tous du sport ou bourgeois. Le

portrait sculpté, ou peint, est la manifestation de l'art la

plus inférieure, mais celle qui rapporte le plus. Les artistes

d'aujourd'hui au lieu d'être des bénédictins sont des viveurs, des

mondains: toute la faute n'est pas à eux. On a vu Préault menant

lui-même dans un dépotoir des terrains vagues une charretée de

statues et de bas-reliefs. Quand le sculpteur a fait deux statues,

l'atelier devient trop petit; il n'en peut faire une autre que

celles-là ôtées, et le public est rare qui achète autre chose que

des choses d'étagères. N'importe, le Salon ne doit pas être un

bazar pour les artistes ni une foire aux vanités pour les enrichis

et on en devrait défendre l'entrée à tout portrait qui ne serait

pas d'une célébrité, de caractère, ou beau de lignes.

Tel qu'il est, le Salon est encore l'événement le plus esthétique

de l'année parisienne et un grand moyen de vulgarisation.

Il faut répandre l'amour de l'art. Malgré les détours, toute

voie du beau mène à Dieu, et l'art a cela de divin qu'il ne peut

blasphémer sans cesser d'être. C'est surtout ici que l'on peut

dire: hors de l'Église, pas de salut.

SALON DE 1883

L'ESTHÉTIQUE AU SALON DE 1883

Je crois à l'Idéal, à la Tradition, à la Hiérarchie. C'est là le

texte de cette homélie esthétique.

Le critique est un juge qui doit énoncer la loi, avant de

l'appliquer, surtout en un temps où l'on débat sans code les

procès de l'art, selon son humeur du jour, les besoins de

sa camaraderie et de sa galerie. Voilà donc les toises sous

lesquelles vont passer MM. les artistes; elles sont géantes, tant

pis pour les nains.

Le Salon est toujours le bazar, quelquefois le boudoir, jamais

le temple de la peinture: un Pnyx, non une Acropole et, point du

tout une Pinacothèque. Le premier mai de tous les ans, quatre

mille œuvres apparaissent (après le concours hippique, ce concours

d'imbécillité), avec la phrase des clowns: «Nous voici, de

nouveau, tous en tas...»

Dans ce tas, il y a moyennement deux mille choses industrielles,

un millier d'ouvrages et ??? d'œuvres d'art.

La peinture traîne à sa suite quelque chose de semblable au

journalisme, cette queue de singe de la littérature, et,

honteusement, elle ondoie à travers les vingt-neuf salles de ce

palais qui est mieux nommé de l'Industrie que des champs d'Eleusis.

Entre la bienveillance ironique de Théophile Gautier dont M. de

Banville a directement hérité, la raideur rêche de Gustave Planche

que n'a malheureusement plus personne, et l'incorruptibilité

de Baudelaire et de Delécluze, entre ces grandes voies, il y a

beaucoup de sentiers qui y confinent. C'est une illusion qu'on

peut se faire et même donner aux autres, de jouer le paysan du

Danube au Salon; mais fût-on du Danube, on aurait encore des

mesures à garder et des veto à subir. La question de la charité

chrétienne se pose d'abord. Un critique d'art fort connu, et qui

a des boutades de sévérité, recevait, il y a quelques années, la

veille du vernissage, une lettre de sa mère où il y avait ceci:

«Pense, mon cher enfant, que ces pauvres peintres ont aussi une

mère qui soupire pour le succès de son fils et qu'elle meurt

peut-être de misère. D'un trait de plume, tu peux décourager...»

En antithèse, qu'on se rappelle la réponse de Diderot à celui qui

lui recommandait un pauvre et mauvais artiste chargé de famille:

«Qu'on supprime la famille ou les tableaux.» Cela est cruel,

il faut de la pitié, c'est là _Ce qui ne meurt pas_, ainsi que

l'écrit M. d'Aurevilly, ce Balzac II, en un beau livre qui est

prochain.

Mais la piété pour l'art doit l'emporter sur la pitié pour le

prochain, comme l'amour de Dieu veut qu'on lui sacrifie même

l'amour de ses frères. Un chef-d'œuvre est une vertu; «une croûte»

est un vice et toute sévérité sur ce point justice. Seulement,

a-t-on le droit de punir si exactement le blasphème du Beau, quand

le blasphème du Vrai est permanent et glorifié? En a-t-on même le

devoir? Est-ce que le sacrilège peut atteindre N.-S. Jésus-Christ

et la caricature troubler l'immuabilité de l'Idéal? Non certes,

et le silence suffit à réprouver, et l'excommunication _ipso

facto_ n'a pas besoin d'être fulminée nominativement. Toutefois,

il est une considération qui doit rendre implacables, même les

sentimentals de la critique: l'équité. Rien ne peut empiéter sur

elle et c'est l'absolu devoir, pour toute plume qui a le respect

d'elle-même, de séparer d'une façon _visible et justicière_ ceux

qui vivent _pour_ l'art, et qui sont des prêtres, et ceux qui

vivent _de_ l'art, et qui sont des drôles.

Peinture, sculpture, architecture sont devenus des métiers; et sur

quatre mille artistes, il y a trois mille artisans, d'un orgueil

fou et d'un cabotinisme honteux. A ceux-là, il ne faut pas ménager

le mépris qui est dû.

En littérature, il y a les penseurs et les écrivains qui ont

droit à ne pas être mêlés à MM. de la copie; en peinture, il y a

les féaux de l'idéal et les chercheurs qui ne doivent pas être

assimilés à MM. de l'actualité et du civisme. Il est lâche, il

est _fille_ d'avoir la plume banale, élogieuse à tout venant,

et la louange d'une bouche qui ne sait pas blâmer n'a aucun

prix. La haine de Jacob contre Edom est logique; supprimer la

Roche Tarpéienne, c'est supprimer aussi le Capitole; et s'il

est impossible de chasser les vendeurs du temple, du moins il

reste l'ostracisme de la critique qui, avec les couronnes qui

récompensent, a dans la main les tessons qui exilent.

Avant de chercher la synthèse de l'art contemporain, il est

opportun de marquer l'opinion en esthétique. Il y a celle des

critiques d'art éclectique, et l'éclectisme est l'absence

d'opinion; celle des amateurs qui laissent vendre, à l'hôtel

Drouot, un Botticelli authentique douze cents francs et qui payent

quinze mille francs un Boucher; celle de la bourgeoise qui aime

les tableaux de genre et les toiles militaires; celle des gens du

métier enfin, qui ne louent que les morceaux de facture habile.

L'histoire de l'art et sa hiérarchie sont méconnues, sinon

ignorées, et l'irrespect des maîtres du passé n'a point de

bornes. Les camaraderies se jettent à la tête les noms les plus

immortellement sacrés, avec un incroyable cynisme: celui même

de Léonard! ce nom qui est un ostensoir! ce nom qui ne permet

pas de rester couverts à vingt fronts, dans toute l'histoire!

Qu'on le sache! Et ceux même qui devraient être, par état, les

gardes-nobles de la hiérarchie esthétique, ne se font aucun

scrupule de donner comme socles à leurs amis les statues des

génies. Il n'y a pas fort longtemps, un monument d'irrévérence

fut élevé, je ne dirai pas par quelles mains. Ce critique avait

trouvé ingénieux d'introduire dans l'hémicycle de Delaroche, les

contemporains. D'abord il avait oublié Paul Chenavard comme tout

le monde; le génie de Chenavard dépasse de trop la compréhension

actuelle. Dans cette invasion de la fresque tout se passait le

mieux du monde; Meissonnier entrait immédiatement en conversation

avec Terburg et Miéris, et M. Baudry, «le regard assuré et la

tête haute» abordait Velasquez et Véronèse!--Je veux croire, pour

l'honneur de M. Baudry, qu'il baisserait les yeux et la tête

et tout, devant les peintres de la grandesse espagnole et du

patriciat vénitien. Quant à M. Henner, Corrège lui disait: «je

vous envie». Ce critique n'a donc vu ni Parme, ni Dresde, ni même

l'_Antiope_, et s'il les a vus, le mot à écrire serait dur. Mais

voici de l'inénarrable: quand M. Bonnat arrive, «Rembrandt, Rubens

et Van Dyck se lèvent». Rembrandt se lever! Rubens se lever! Van

Dyck se lever, et pour qui? pour M. Bonnat.

Le commentaire ici serait incompatible avec l'urbanité.

J'ai tenu à citer ce document qui caractérise l'incohérence de

l'opinion esthétique de ce temps, et afin de ne point pécher

moi-même, par le manque de précision, dans la doctrine, voici

la synthèse esthétique actuelle, ainsi que je la vois. Le grand

art contemporain est une quintette: Puvis de Chavannes, Gustave

Moreau, Ernest Hébert, Paul Baudry, Félicien Rops. Ce sont là

les cinq grands maîtres dont l'immortalité est sûre et que la

postérité accueillera d'emblée.

Puvis de Chavannes est la plus haute individualité de notre

art. _Idéaliste_, issu de la _tradition_ des _quattrocentisti_,

_hiérarchiquement_ au-dessus de son époque même. Nul _n'approche

de sa cheville_, ni dans la fresque catholique, qui est la suprême

peinture, ni dans l'allégorie qui est l'abstraction par les

formes, ni dans l'art décoratif qui fait corps avec le monument.

La _Vocation de sainte Geneviève_, au Panthéon, les fresques de

Marseille, les fresques de Poitiers, les fresques d'Amiens sont

autant d'incomparables chefs-d'œuvre. J'ai caractérisé ailleurs

avec soin le génie de Puvis de Chavannes et je l'ai rattaché à

tort à Benozzo Gozzoli, en ayant soin d'ajouter: «si l'on accotait

un Puvis aux _Vendanges_ de Gozzoli, on découvrirait non seulement

leur parenté, mais que c'est Puvis, qui, des deux, semble le

primitif. Ce qu'il peint n'a ni lieu ni date; c'est de partout

et de toujours, une abstraction de primitif, un rêve poétique

d'esprit simple, une ode de l'éternel humain, et cela rendu par

les formes réelles et typiques dans une harmonie sereine et

naïve.» Puvis de Chavannes est le seul grand maître _abstrait_ de

tout l'art, Chenavard excepté.

--Dire de Gustave Moreau, qu'il est le seul artiste, avec

Rops, qui fasse penser à Léonard, c'est là une louange unique,

splendide et méritée. Oui, le peintre de la _Chimère_, de

l'_Hélène_, de l'_Hérodiade_, de l'_Œdipe_, peut s'intituler,

élève du Vinci; et Beltraffio, Cesare da Sesto, Solario, Luini

l'accueilleraient comme condisciple. Gustave Moreau possède le

style lombardo-florentin; il est serein et plein de pensées, c'est

un maître intellectuel et un grand maître qui n'a que quatre

égaux, de nos jours; et je l'aime d'autant plus que le bourgeois

ne comprend rien à ses toiles qui sont hermétiques et peintes pour

les seuls initiés.

Ernest Hébert est le de Vigny du pinceau; c'est un poète tendre,

mélancolique et d'une suprême distinction. Les femmes de Van

Dyck n'ont pas de plus fines attaches que ses _Rosa Nera_, ses

_Fienaroles_, ses _Pasqua Maria_. La vue de ses toppatelles donne

la même impression que la lecture de _Graziella_ et le sentiment

du _Lac_ de Lamartine se retrouve en certaines de ses œuvres

qui sont toutes d'un procédé impeccable. On sent à les voir le

plaisir que l'artiste a eu à les faire, car Hébert adore son art

et son bonheur est de peindre, cas unique de nos jours. L'auteur

de la _Malaria_ a exprimé comme nul autre la rêverie nostalgique

de la femme du Midi; «dans l'ambre de la couleur transalpine, il

a enchâssé la larme du sentiment moderne», patricien, poétique

et grand coloriste, de tous les membres de l'Institut, le seul

peintre digne de la coupole du Panthéon.

Paul Baudry, artiste d'un très beau procédé, a fait sous Véronèse

les plus brillantes études et prouvé dans son Foyer de l'Opéra,

un talent de décorateur de grand goût et d'allégoriste sans

poncivité tout à fait remarquable. Sa plastique cherchée entre

la Renaissance et la Contemporanéité aboutit à un androgynat

qui a son charme pervers mais intense. C'est le Vénitien de

l'école française contemporaine et le peintre né des pompes

théâtrales.--Si j'ai nommé Félicien Rops, le dernier, ce n'est pas

que je le classe après ces quatre maîtres; car son originalité

est si éclatante que je ne lui trouve aucun précédent, et

qu'il est impossible de le gratifier d'une filiation; Puvis de

Chavannes tient au _quattrocentisti_; Gustave Moreau à Léonard;

Hébert à Rome, et Baudry à Venise, mais Rops est autochtone.

Magnat hongrois mêlé de gallo-romain et de flamand, il doit à

la complexité de son tempérament d'être le plus grand maître en

modernité qui soit. Quand je dis moderne, j'entends un esprit

qui réunit la compréhension du moyen âge à celle de 1883, peut

illustrer un grimoire et pourtraire la Parisienne.

Félicien Rops est inconnu du public; mais s'il n'a pas de

réputation, il a de la gloire. Trois cents esprits subtils

l'admirent et l'aiment, et le suffrage de penseurs est le

seul dont ce maître se soucie. S'il arrivait qu'un homme des

classes moyennes, un de ceux pour qui on écrit les ouvrages de

vulgarisation et qui les lisent, semblât goûter une de ses œuvres,

il la détruirait immédiatement. Druide de l'art, il ne veut de

juges que ses pairs, non par orgueil; la meilleure preuve de sa

modestie, c'est son peu de notoriété qui est voulu, mais parce

qu'il sait l'art un Druidisme qui doit accueillir toutes les

intelligences qui se haussent, mais ne s'abaisser jamais jusqu'à

celles qui ne peuvent s'élever.

L'œuvre de Félicien Rops comprend toute la vie moderne

synthétisée: je ne veux en montrer ici que deux points, la femme

et le diable. La femme contemporaine, cette cabotine dont le

charme est le chiffon, avec sa grâce fugace, prismatique, instable

et changeante est presque impossible à fixer dans une œuvre d'art;

immobile, elle n'a plus l'attrait qui est dans la célérité et

l'imprévu des gestes et des poses. Mais prendre la Parisienne et

la monter jusqu'au style, cet impossible que Rops seul l'a tenté

victorieusement. Toutefois comme il conçoit toujours en penseur,

au lieu d'une simple femme de nos jours, il a fait la _Dame au

pantin_. Grande, svelte, presque androgyne, elle élève de son bras

ganté de noir un pantin en habit; indescriptible en son sourire

de mépris pour cet homme hochet qui est vous, peut-être moi. Les

sourires de Rops descendent du coin des lèvres de Monna Lisa, et

l'ironie, l'ironie froide et silencieuse, a en lui un épeurant

interprète.

«L'homme pantin de la femme, la femme pantin du diable,» sont

deux de ses thèmes favoris, d'une grande portée psychologique,

rendus avec une intensité plus excessive que celle de Baudelaire,

avec qui il a des rapports très grands. Imaginez que le poète des

_Fleurs du mal_ ait écrit avec des lignes, et vous aurez quelque

idée de Rops, le seul artiste assez mystique pour rendre la

perversité moderne.

Mais, la merveille de son œuvre, c'est le Diable. Oui, en l'an

1883 des esprits forts, il existe un artiste dont les démons

font peur et dont nul ne peut rire. Oh! ce n'est ni Bertram, ni

Mephistophel; il n'a pas de cornes, ni de queue, ni de griffes, ce

diable, il est en habit, il monocle; si ses pieds sont fourchus,

de fins escarpins les cachent; et il épeure cependant, avec, pour

seul satanisme, son sourire et son regard. Ah! si l'on donnait à

Rops l'enfer à peindre au mur d'un Campo Santo, on verrait autre

chose que le Bernardino Orcagna. Il a restauré la grande figure

de Satan, il a fait réapparaître le Malin, en ce temps où l'on

ne croit plus, même à Dieu, et il nous le montre vainqueur du

ridicule et du rire. Je prie que l'on remarque que je n'ai cité

que deux séries de l'œuvre de Rops, et que l'idée que j'en puis

donner ici est presque nulle. Seulement, j'ai voulu marquer sa

place hiérarchique dans l'art contemporain et déchirer un peu de

l'obscurité où il s'enferme. L'utilité du critique n'est pas de

donner de bons et de mauvais points aux artistes connus, mais bien

de signaler et de mettre en lumière ceux qui, par l'élévation de

leurs œuvres, échappent à la myopie du public. Rops est le grand

maître en modernité, et ce genre est celui où l'école française

peut encore faire des œuvres; Rops est le seul exemple des

immenses lectures, de la forte éducation latine et de l'érudition

poétique qui manquent à tous les artistes contemporains et sans

quoi il n'y a pas de grand art possible; Rops est le burineur

génial de la décadence latine.

J'ai à dire de grandes duretés; je les dirai tout d'abord sans

aucun nom propre; elles n'en seront pas moins dites et j'aurai

suivi le précepte catholique de l'impitoyabilité envers les

œuvres, unie à la modération envers les personnes.--A écrire sur

l'art contemporain le titre inéluctable serait de l'_Indifférence

en matière d'esthétique_. Nous sommes en plein éclectisme,

nul ne peut le contester. Or, l'éclectisme est l'absence de

passion, et sans passion, il n'y a pas plus d'art que de poésie.

«L'éclectique, dit Baudelaire, c'est l'homme sans amour.» L'Italie

n'a eu qu'une école éclectique, la dernière en date et surtout en

mérite, celle de Bologne; et l'éclectisme bolonais était borné à

la Renaissance et avait le respect religieux des grands maîtres,

tandis que l'éclectisme contemporain a l'irrespect idiot du

voyou vicieux qui gouaille, et s'il se laisse influencer un peu

profondément, c'est par l'extrême Orient. Ce sont les crépons que

les impressionnistes ont eu pour archétypes. MM. les artistes

contemporains ne pensent pas, ils n'ont ni théories, ni doctrines;

cela était bon pour les romantiques! Ils font de la peinture

comme on fait de la copie. La postérité est bien loin pour qu'on

y songe, et l'amour-propre toujours là pour rassurer et assurer

au pire rapin qu'il est maître. Quant à la gloire, c'est d'être à

la mode et d'avoir un hôtel. Où sont les artistes qui aiment la

peinture et qui peignent pour le bonheur de peindre? Donc, nul

enthousiasme, et ici, je touche une des causes de la déchéance des

peintres, c'est leur ignorance, leur manque d'instruction et de

lecture. Ils ne cherchent jamais à percer l'esprit du sujet qu'ils

peignent, et qu'ils prennent une scène à Homère ou à Dante, ils

se garderont bien de lire devant leur toile, avant d'esquisser,

l'_Iliade_ ou la _Divine Comédie_. En mythologie, ils ne s'élèvent

pas même jusqu'à Chompré; pour l'histoire moderne, ils décalquent

quelques planches de Racinet et tout est dit.

J'ai la naïveté de croire que pour peindre un Christ, par exemple,

il faut relire chaque jour le récit de la passion et sentir

ce que l'on peint, pendant qu'on le peint, sinon on fait du

métier. A tous ces reproches, il y a une réponse: tout est dans

le procédé. Est-ce que Titien disait les litanies pour peindre

l'_Assunta_? Il les disait implicitement, ou s'il ne les disait

pas, l'éblouissement que donnent ses toiles empêche de voir

l'absence de sentiments mystiques. Titien est un thaumaturge

comme Rembrandt, et les artistes d'aujourd'hui ne sont pas même

de vulgaires sorciers. La _Bethsabée_ de la galerie Lacaze,

peinte par M. Bonnat, serait horrible, et lorsque, l'an dernier,

M. Carolus-Duran a tenté un _Ensevelissement de N.-S._, sans

expression mystique, il n'a fait qu'une bolognerie, malgré son

pastiche de l'exécution vénitienne. Qu'on ne prenne pas pour ma

pensée que les grands maîtres ont fait des chefs-d'œuvre sans âme

par la puissance du procédé. La prétendue vacuité d'expression de

Titien est un lieu commun absurde que se passent les critiques;

le peintre de Cadore est serein, et la sérénité est l'expression

qui convient le mieux, en somme, à la figure du Sauveur, lorsqu'on

ne peut lui donner celle infiniment complexe ou séraphique de

Dürer ou du Fiesole.--J'en demande pardon au Grand Théo, mais la

théorie de l'art pour l'art est la plus pernicieuse qui soit,

et nous en voyons à cette heure les déplorables résultats. La

peinture n'est qu'un des moyens d'expression de nos sentiments;

peindre pour peindre est aussi absurde qu'écrire pour écrire.

Logiquement, on n'écrit que pour exprimer une idée, et on ne

doit peindre que pour exprimer un sentiment. Qu'est-ce donc

qu'un tableau qui n'éveille rien, ni au cœur, ni à l'esprit du

lettré? et c'est le cas des tableaux contemporains. Demander à une

peinture de nous faire penser, c'est trop; mais il faut cependant

qu'elle nous impressionne, sinon ce n'est point une œuvre d'art.

Le plus fou des corollaires de l'art pour l'art, c'est le «copiez

la nature». Si l'art est une copie de la nature, il n'a pas plus

de raison d'être que toute copie, quand on peut voir l'original.

Supposons ce sujet: une porte entr'ouverte, contre le mur un

balai. Copiez, ce sera du métier. Mais emplissez de bitume le

bayement de la porte, ébouriffez d'une façon tragique les barbes

du balai; éclairez à la Rembrandt et voilà un drame, l'assassinat

de Fualdès, quelque chose d'impressionnant qui fera vibrer le

spectateur. Qu'on ne prenne ceci pour de l'encens à Delaroche, ce

peintre des classes moyennes, je ne m'occupe que du lettré et de

l'artiste, et sur ce point, sur celui-là seul, je me rencontre

avec M. Renan qui a eu raison, à l'instant où les aristocraties

sont niées, d'affirmer celle qui est irréductible, et de droit

divin: l'aristocratie d'intelligence.

L'art est l'effort de l'homme pour réaliser l'idéal, pour figurer

et représenter l'_idée suprême_, l'idée par excellence, l'idée

abstraite, et les grands chefs-d'œuvre sont religieux, parce que

matérialiser l'idée de Dieu, l'idée d'ange, l'idée de Vierge

mère, exige un effort de pensée et de procédé incomparable.

Rendre l'invisible visible, là est le vrai but de l'art et

sa seule raison d'être. Weenix, le peintre des dessertes;

Kalf, celui des casseroles; Hondekoëter, celui des poules,

quoique bien supérieurs, comme procédé, à Orcagna, Piero della

Francesca et Benozzo Gozzoli, sont bien au-dessous de ces

primitifs, parce que leur conception est nulle. L'idéal d'un

poêlon, l'idéal d'un melon, l'idéal d'une pintade sont à la

portée de tous, tandis que l'idéal de l'_Enfer_, du _Jugement

dernier_, de l'_Immaculée-Conception_, de l'_Extase_ sont de

l'abstrait et du surnaturel. Le pinceau réalise là des scènes qui

n'ont pas de réalité, que nul n'a vues et qu'il faut concevoir

d'inspiration.--Si l'idéal est la nécessité du grand art, la

tradition en est la loi. Elle relie entre eux, par la chaîne

d'or des chefs-d'œuvre, les concepts universels. Elle est le

dogme esthétique; les grandes œuvres sont ses bibles. Le premier

arcane de la tradition, c'est que l'art doit être une synthèse.

Comme exemple, prenons le _Rittrato muliebre_: Violante, Saskia,

Elisabeth Brandt, Monna Lisa, la comtesse de Bristol sont les

synthèses vénitienne, hollandaise, flamande, florentine, anglaise

de cette recherche: l'idéal féminin. Que Violante manque de

pensée et Saskia de plastique, qu'Elisabeth Brandt soit trop

bourgeoisie, Monna Lisa trop subtile, et la comtesse de Bristol

trop de la cour, qu'importe! Titien, Rembrandt, Rubens, Léonard

et Van Dyck ont réalisé chacun cet idéal: femme plastique, femme

douce, femme sphinx, femme saine, femme de cour. Dire d'une femme:

c'est un Rubens, un Van Dyck, c'est la pourtraiturer d'un mot.

Mais laissons là la synthèse expressive, l'art contemporain ne

fait pas même de synthèse plastique, il copie le modèle, alors

qu'il devrait le transfigurer. Car la synthèse n'a pour objet

que d'atteindre à la transfiguration de l'être humain, qu'on

l'obtienne par l'épuration des formes comme les Italiens, par

la lumière comme Rembrandt, par l'accent vivace comme Rubens et

Velasquez. Essayez par la pensée de faire redescendre à l'individu

les types de Léonard, ôtez sa distribution de la lumière à Van

Ryn, pâlissez Rubens, désaccordez l'harmonie de Velasquez et ils

ne seront plus les transfigurateurs, c'est-à-dire les maîtres.

L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883 · 第 3 / 17 段