La peinture dite d'histoire qui a produit Delaroche et

l'inqualifiable galerie de Versailles, ne présente rien qui soit

bien au-dessus de l'anecdote ou de la vignette de librairie.

Le _Prométhée_, de M. Maillart, ferait un triste frontispice à

la tétralogie d'Eschyle, et je me demande dans quel infortuné

musée de province _le Vauban_ de M. Albert Fleury ira échouer?

Le _Combat des Centaures et des Lapithes_, de M. Hubner,

quoique confus et mal peint, a une vague allure de Mantegna. M.

Rochegrosse, connu seulement comme agréable vignettiste de _la Vie

moderne_, s'annonce bien par son _Vitellius traîné dans les rues

de Rome_. L'_Alexandre à Persépolis_, de M. Hincley, est vulgaire

d'attitude. M. Krug n'a su donner aucun caractère pathétique à sa

_Symphorose et ses sept fils refusant d'abjurer devant Adrien_.

Je regrette d'avoir oublié le nom du peintre de _Forti Dulcedo_:

Samson contemple le squelette de Goliath; des abeilles ont fait

leur ruche dans le crâne. Comme conception et comme style cela

sort tout à fait de l'ordinaire.--Cela correspondrait-il à un

mouvement dans les esprits? A part la _France glorieuse_ de

Jacquet et sans compter le _Massacre des otages_, excellente toile

de M. Motte, il y a un nombre tout à fait surprenant de scènes

de chouanneries où les bleus jouent le vrai rôle: le vilain. La

Révolution a fourni cette année le sujet de deux cents toiles;

tant pis pour les peintres, mais tant mieux pour l'enseignement

laïque et obligatoire. Les héros rouges n'ont qu'à être

représentés pour inspirer aux faibles de l'horreur, aux autres, du

dédain.

L'allégorie n'est pas brillante cette année, sauf peut-être

_l'Indolence_ de M. Armand Gauthier. M. Lira représente _le

Remords_ par un homme aplati contre une falaise et vu de bas.

_L'Art_ de M. Bourgeois est bien décadent, M. Dubuffe fils est

un mondain comme son père. Sa _Muse sacrée_ est profane et sa

_Musique profane_ est carybantesque. Sainte Cécile semble jouer

du Chopin et les anges qui écoutent sortent du cours de M. Caro.

La Parabole du _Mauvais riche_, de M. Zier, est une mise en scène

Renaissance bien comprise, mais peinte dans une tonalité qu'on

voudrait plus chaude.

De M. Jules Didier et de M. Baudoin d'interminables frises

agricoles qui semblent les travaux des mois, illustration obligée

de tout calendrier. M. Gervex, comme les précédents, se figure

faire de l'art décoratif avec ses _Débardeurs de la Villette

déchargeant des bateaux de charbon_. L'année dernière il avait

exposé le _Mariage civil_, quelque chose comme ces toiles de foire

qui représentent les spectateurs d'un musée de cire.

La peinture militaire est un genre patriotique non esthétique.

M. Protais fait le militaire sentimental. L'an dernier il

exposait une image d'Épinal, cette année-ci, c'est une vignette

de _l'Illustration_. M. Berne Bellacour est dans le même cas.

M. Detaille se repose cette année, après sa détestable toilasse

du Salon précédent. Ces deux artistes ont du talent, que ne

changent-ils de sujets?

Nous sommes loin de cette floraison du paysage de 1830, qui

conquit à l'école française l'égalité avec celle de Hollande. Plus

de grands maîtres comme Millet, Diaz, Rousseau; mais toutefois

d'excellents paysagistes en nombre: Rapin, Appian, Dardoize,

Grandsire, Masure, Japy, Busson, Curzon, Bellel, Beauverie,

Bernier... A leur tête, M. Jules Breton, le poète peintre,

qui a élevé le paysage jusqu'à la peinture monumentale, par

l'interprétation naïve et grandiose de la Bretagne, cette terre

de Dieu et du roi. Son tableau de cette année: _Le soir dans les

hameaux du Finistère_, est une page de haute poésie, de grand

sentiment. Harpignies envoie deux bonnes toiles. Il peint en

style coupé, découpé même. Son faire est trop net, le galbe de la

feuille est aussi précisé que celui du tronc. Il y a du heurt et

de l'imprévu dans sa touche, son paysage est choisi, composé; et

les lignes s'en continuent à l'œil, hors du cadre.

_En automne_, de M. Hanoteau, éclairé très habilement et modelé

par masse avec des jours heureux. M. Julien Dupré cherche le

style, c'est le plus caractérisé des rustiques. _Au pâturage_ est

d'un animalier presque égal à Troyon, et rival de Van Marke, qui

expose deux _Vaches suisses_.

Le _Rittrato Muliebre_, comme disent les catalogues italiens, est

très cultivé, étant ce qui rapporte le plus. Beaucoup d'excellents

_rittrati_, du reste, un de M. Hébert, un chef-d'œuvre; un

autre du grand sculpteur Paul Dubois; puis d'Henner, avec fond

bleu-marine. M. Debat-Ponson expose M. de Cassagnac et M. Émile

Lévy, Barbey d'Aurevilly, un penseur qui semble un condotierri. Je

ne dirai rien de M. Sain, le peintre favori des femmes sérieuses.

On pourrait faire un chapitre sous cette rubrique; ce qu'il y a

toujours au Salon: marines de Vernier, de Lansyer, cancalaises

de Feyen-Perrin, gaulois de Luminais, académies de Benner,

paysages persans de M. Laurens et crevettes de M. Bergeret. Il

est un groupe de chercheurs qui, sans viser au grand, trouvent

des effets délicats et nouveaux. Tel M. Buland; son _Jésus chez

Marthe et Marie_ n'est pas une œuvre mystique, mais cependant

exquise de recherches et bien supérieure au même sujet traité par

M. Leroy. On dirait d'un tableau japonais. Cela est peint dans un

ton crème d'une douceur exquise; les deux saintes ne sont que des

princesses de l'extrême Orient, mais charmantes avec leurs grands

yeux rêveurs; le Christ est doux et grave et une poésie calme et

suave sort de ce cadre, un des meilleurs de l'Exposition. Une mode

qui commence, c'est le dyptique; jeunesse et vieillesse, fortune

et misère, l'antithèse en peinture, enfin absurde. Le tryptique

lui-même est représenté par M. le comte de Nouy. Le premier volet

qui représente l'_Odyssée_ a le caractère antique, mais le panneau

central et l'_Illiade_ de l'autre sont du poncif.

Le tableau de genre triomphe. Banal, il plaît à tout le monde;

petit, il peut s'accrocher partout. Jusqu'ici il s'était borné

aux modestes formats, maintenant il affecte les grands cadres.

_La Salle des gardes_ de M. Charmont représente des tons de

tapisseries intéressants. _Le Cadet_ de M. Gustave Popelin a

beaucoup d'allure. M. Liebermann, dans sa _Récréation dans un

hospice_, a étonnamment rendu les traînées du soleil perçant

les arbres. Les _Truands_ de M. Richter sont d'une très grande

intensité pittoresque. L'_Espagnol en noir pinçant de la guitare_,

de M. Émile Montégut, est une peinture de grand mérite à mettre

en pendant avec l'_Espagnole en colère_, du sculpteur Falguière,

qui est excellent peintre parce que Ingres était violoniste.

_El jaleo_, de M. Sargent, un morceau de macabre espagnol à

ressusciter Goya. Malgré le genre familier de M. Kemmerer, il faut

louer son modelé d'une exquise et spirituelle précision.

Enfin, venons à ceux qui opèrent «l'évolution naturaliste». Ayant

M. Manet pour porte-drapeau, M. Manet est un peintre chinois,

ses tableaux sont des crépons français. Tout son caractère est

dans la persistance du local. Or la teinte plate nécessite la

suppression des demi-teintes et partant du modelé. N'est-ce pas

là de _la belle ouvrage_? Le ton local n'existe pas dans la

nature, parce que l'air fond les localités. On intitule cette

manière barbare l'école du plein air, et c'est l'école sans air,

puisqu'il faut regarder un tableau à vingt pas pour que l'air

ambiant lui crée une perspective aérienne artificielle. Cimabué

et les byzantins peignaient de la sorte, ainsi que les imagiers.

M. Manet et sa bande ne font donc que retomber à l'enfance du

procédé. M. Bastien Lepage a d'incontestables qualités de rendu,

mais une prédilection des tons glauques et terreux, et faute d'air

les plans ne sont pas marqués. Son _Bûcheron_, c'est de la vraie

nature, mais vue à travers le parti pris d'un pinceau faussé.

Dans le Salon carré s'étale le _14 Juillet_ de M. Roll, immense

toile représentant une cohue sur la place du Château-d'Eau, et

il faut bien l'avouer, cette grande vulgarité vaux mieux même

artistiquement que _l'Impératrice Eudoxie_ de M. Vencker qui est

en face. Quant aux peintres de bodegones, de tableaux de salle à

manger, leur genre est trop inférieur pour qu'on s'en occupe ici.

Et maintenant, s'il nous faut conclure, nous dirons que dans ce

Han lin (forêt de pinceaux), comme dirait d'Hervey Saint-Deny, le

sinologue, il y a beaucoup de peintres mais peu d'artistes; et

ceux-là mêmes sont impuissants à s'élever jusqu'à l'idéal hors

duquel il n'y a pas de grand art.

LES ARTS DÉCORATIFS

Cette division des beaux-arts ne remonte pas à un demi-siècle. Au

moyen âge et pendant la Renaissance, le mot lui-même n'existait

pas. Les maîtres étaient tous décorateurs, Raphaël exécute les

_Loges_ avec le pinceau des _Chambres_; au palais du T., Jules

Romain encadre d'arabesque _la Chute des Titans_; et Corrège à

Parme, et Perino del Vega à Gênes ne songent pas qu'ils font de

l'art décoratif. Jean d'Udine et Polydore de Carravage eux-mêmes

ne sont regardés par aucun témoignage contemporain comme ayant

une aptitude spéciale à un genre particulier. Il en est de

même en France jusqu'aux derniers élèves de Boucher. Mais la

Révolution eut lieu, submergeant avec les traditions de la double

foi religieuse et politique, celles de l'art aussi. Tout fut

à refaire, et David retourna aux leçons de l'antiquité, cette

Cybèle de l'art, source jamais tarie des formes idéales. L'effort

fut gauche; le pseudo-romain tomba au troubadour pendule de la

Restauration et vint échouer dans le bourgeoisisme. Le romantisme

était trop préoccupé de pensées pour songer au décor. Ce fut sous

le second Empire, tandis que le mondain triomphait, que l'art

décoratif fut pleuré par les critiques. Sitôt on fit grand cas de

cette manifestation qui allait se raréfiant, affaiblie. De nos

jours, c'est une reflorescence, et comme il faut surtout un grand

goût, des qualités de mesure et de choix, il est simple que ce

soit l'école française qui y excelle.

L'art décoratif s'entend de toutes les œuvres d'art qui dépendent

de l'architecture et la complètent en lui restant subordonnées,

depuis la peinture murale jusqu'à la serrurerie ouvragée.

Toutefois, nous n'avons place ici que pour les pinceaux et les

ébauchoirs.

Le morceau capital de cette année devait être la maquette de la

coupole du Panthéon par HÉBERT. Le maître nous avait dit, dans

son atelier, en nous montrant son œuvre, qu'il l'enverrait aux

Arts décoratifs. Nous l'y avons vainement cherchée, ainsi que le

plafond de BAUDRY pour M. Vanderbill. C'est grand dommage, car

depuis Flandrin il n'y a pas eu de page religieuse comparable au

_Christ évoquant les destinées de la France_; et M. Baudry est le

premier plafonnier de notre temps, comme il l'a prouvé au Foyer de

l'Opéra où les formes grecques ont le névrosisme moderne, avec des

recherches plastiques décadentes, mais intenses et de maître.

CAROLUS-DURAN, peintre de luxe, manque de pompe. Son grand plafond

pour le Luxembourg: _Gloire à Marie de Médicis_, n'a ni l'ampleur,

ni l'opulence de lignes et de tons que veut le sujet. Ces grandes

machines à la Rubens et à la Tintoret exigent des brosses plus

Ronsardisantes que les siennes. Quoique touffue, l'ordonnance

paraît mesquine et, quoique bonne, la peinture n'est point de

celle, chaude et vibrante, des apothéoses et des gloires.

H. CROS, un des rares mandarins lettrés de la palette. Il est le

restaurateur de la peinture à la cire et au feu, la véritable

peinture antique où le pinceau est un cautère. Il expose une

_Uranie_, la seule muse de la science, figure de haut style

et drapée de la couleur de son royaume. Il est extrêmement

intéressant de voir revivre, après tant d'années mortes, le

procédé de Zeuxis et d'Apelles, dans leurs tableaux de chevalet.

Cette peinture au fer chaud, exécutée par un contemporain, nous

démontre une fois de plus que la peinture des anciens était

presque égale à leur sculpture. Aucune œuvre originale de maître

ne nous est parvenue. Herculanum et Pompéi ne nous ont livré que

des maladroites copies, ou des œuvres marchandes, que nous serions

toutefois incapables de refaire.--Nous aimons, chez l'artiste, ces

préoccupations du procédé qu'avait Léonard et pour notre malheur;

car si, dans son _Cenacolo_, il n'eût pas fait l'essai de vernis

nouveaux et d'huiles particulières, ce chef-d'œuvre de toute la

peinture ne serait disparu avant cinq siècles, tandis qu'il le

sera dans trente ans.--Charles Cros, le frère du peintre, après

avoir découvert le phonographe avant Edison, met en œuvre à cette

heure une découverte d'une importance très grande: la photographie

des couleurs.

CAZIN est presque un jeune mais presque un maître. Sa série de

paysages décoratifs est d'un grand charme, dans leur indécision

lumineuse. Au lieu de rendre un site dans ses détails de

flore comme fait Harpignies, Cazin ne porte sur sa toile que

l'impression de nature, ce qui est l'esprit, et en donne la

sensation, d'autant plus douce et charmeuse qu'elle est moins

précise et moins particularisée.

REGAMEY, d'une saveur exotique exquise, semble un peintre de Yeddo

ou de Niphon et ses tableaux des _Fushas_. Son domaine est le

continent des îles, le Japon, cette Italie de l'extrême Orient. Sa

décoration pour la salle à manger d'un pavillon de chasse présente

des parties excellentes, _Okoma la grande chasseresse_, et surtout

ce sujet charmant, _Un jeune ingénieur expropriant les papillons

pour cause d'utilité publique_.

On mène grand bruit autour de M. Gervex; mais peut-on appeler

décoratives ses peintures pour la mairie du XIXe arrondissement?

Le plafond qu'il expose est lourd d'ordonnance, de faire et

d'esprit. Au centre, un boucher abat le bœuf gras, au-dessous un

ouvrier en tablier de cuir lit un gros livre, un conscrit chante,

un soldat monte la garde, des forgerons battent le fer; cela

encadré entre une voile du canal Saint-Martin et une arcade de

la Mairie. Cela signifie l'impôt du sang, le travail pour tous,

l'instruction laïque et les bonnes mœurs.

Où s'arrêtera le gâtisme contemporain? Après la _Morale civique_,

la _Peinture civique_.

FANTIN LATOUR. Des esquisses de paysages décoratifs très

remarquables et d'une sincérité égale à celle de ses portraits,

qui font parfois penser en même temps à Holbein et aux Lenain.

De beaux cerfs, de Karle BODMER, un maître du paysage. De DUEZ,

une jeune femme comme ensevelie sous l'effeuillement de pivoines

de Chine. La _Phœbé_, de Tony Fèvre, est d'une agréable fadeur,

et Pinel a fait un presque _Pater_ de son _Réveil de la nature_.

Mazerolles est toujours le décorateur de grand goût que l'on sait.

Quant au _Retour de Chasse_, de M. Baeder, cela est parfaitement

mauvais. M. Geets l'est plus encore, si cela est possible. Un

compatriote du grand Henri Leys ne devrait pas se permettre de

semblables mascarades moyen âge. Une dernière bonne chose et de

style dans sa modernité: _Tornatura_, la muse de la Céramique, par

Lechevallier Chevignard.

En sculpture, rien d'important. Delaplanche est un grand artiste,

mais son _Travail_, sa _Bienfaisance_, c'est laïque et obligatoire

et trop moralement civique. On a ri de l'art officiel des rois,

on ne connaissait pas encore l'art officiel des républiques. La

_Jeanne d'Arc_, de Fremiet, est détestable. Elle marche comme on

court, raide et en même temps sautillante. La _Rosa mystica_,

de Mercié, n'est que la _Rosa aristocratica_. La _Prudence_,

de Millet, digne de sa destination, le Comptoir d'Escompte. La

maquette en cire de Falguière, pour le projet de couronnement de

l'Arc de Triomphe, est bien sans plus: un quadrige avec écuyers

contenant les chevaux. Le _Torrent_, de M. Basset, semble jeter

son urne à la tête du spectateur. Cela est d'une grande maladresse.

Nous avons tenu à parler des arts décoratifs, afin d'aider dans

la mesure de nos forces à leur vulgarisation. Ils sont les arts

du Foyer qu'ils embellissent, prêtant à la vie de famille cette

séduction des choses d'art qui a été peut-être pour un peu dans la

vie patriarcale de nos pères.

LA SCULPTURE

Il y a quelque temps, M. de Montaiglon posait sans la résoudre

cette question dans la _Gazette des Beaux-Arts_: Pourquoi la

sculpture en France se maintient-elle très élevée, tandis que

la peinture déchoit? La raison en est simple: plus un art

est plastique, moins il exige d'idées et de sentiment, et en

sculpture, l'excellence du procédé suffit pour gagner la maîtrise.

Par son matérialisme même, notre époque analytique est portée à

bien voir la matière et à la rendre avec sincérité. Toutefois de

Mino da Fiesole au Buonarotti, la grande sculpture a toujours été

taillée dans une pensée de poème, dans un effort d'idéal.

CHAPU nous en donne la plus superbe preuve. Son haut-relief pour

le tombeau de Jean Renaud est un chef-d'œuvre, absolument, et plus

une ode qu'un travail du ciseau. _Le génie de l'immortalité_ prend

son envolée. Ce n'est point une chose du Bernin ou du Canova.

C'est d'une plastique virile et peu charnue comme il convient

au sujet. L'artiste a trouvé ce point étroit de la forme où la

réalité et l'idéalisation se touchent en une mesure harmonieuse.

Le mouvement de l'essor est magnifique, et dans le visage extasié

et dans les bras ravis et ouverts à l'infini il y a quelque

chose de vraiment sublime et qui élève l'esprit à Dieu. Cette

œuvre, trouvée à Florence, ferait pousser toutes les exclamations

jaculatoires, mais, en France, on ne croit qu'au génie mort. Pour

nous, qui avons le courage de l'enthousiasme, nous ne savons pas

marchander à l'artiste la vérité sur son œuvre, et celle-là suffit

à la gloire d'un maître, et à l'immortalité de son génie.

GUSTAVE DORÉ. Malgré sa grande valeur de coloriste qui apparaît

non seulement dans ses _Paysages alpestres_, mais même dans

ses moindres crayons, le public, peu habitué à voir un artiste

exceller en plusieurs arts, s'obstine absurdement à le contester

comme peintre. Mais comme sculpteur, qui l'oserait? Après avoir

vu son _Petit Jésus_, qui dans un mouvement où la prescience de

l'avenir se mêle au gracieux abandon de l'enfance, se renverse

sur le sein de la Vierge, étendant ses bras en croix, et au Salon

de cette année, son grand vase décoratif en bronze fondu par les

frères Thiébault: _la Vigne_. Au col long et étroit des ceps

s'enroulent et sur la panse large et persane, les satyres et les

nymphes ivres se jouent dans une frondaison de pampre. De tous

côtés, aux grappes de raisins s'accrochent des grappes d'amours,

montant et glissant autour du vase en un tohu bohu charmant. Ces

petits génies de la vigne se faisant la courte échelle, luttant

avec des colimaçons et des capricornes, rappellent la merveille de

Parme, le Parloir de l'abbesse, qui est comme le triomphe du baby,

l'apothéose de l'enfance. Doré a fait du Corrège, mais du Corrège

grouillant, intense, original et qui ferait crier miracle si cela

était découvert à Pompéi.

CAÏN est depuis la mort de Barye le premier animalier sans

conteste. Son bronze: _Lion et Lionne se disputant un sanglier_,

et son plâtre _Rhinocéros attaqué par des tigres_ sont des œuvres

parfaites en leur genre.

FALGUIÈRE veut mettre de la pastosita dans le plâtre. Mais le coup

de pinceau donné par l'ébauchoir est une recherche de décadent

souvent funeste. Sa Diane n'est pas même de Poitiers, à peine de

Maufrigneuse, de Balzac. Le dédain avec lequel elle regarde voler

son trait est trop héraldique, d'une duchesse non d'une déesse.

FREMIET, qui a aux arts décoratifs quatre animaux apocalyptiques

admirablement macabres et dignes de la bestiaire du moyen âge,

a fait une lourde erreur avec son _Stefan cel Mare_. Ce prince

moldave du quinzième siècle semble un Gambrinus équestre.

Peut-être une gravure du temps trop fidèlement copiée en est-elle

cause? L'épaisseur des vêtements rend le torse trapu, l'écartement

des étriers appesantit les lignes. Quand on songe au _Colleone_ de

Venise, ce condottiere armé de toute pièce, si vivant, si martial

en sa simple allure, si bien en selle, on se sent peu d'indulgence

pour _M. Fremiet_. Qu'il étudie le _Colleone_, c'est le canon du

guerrier équestre.

SOLDI tient bon rang parmi ceux qui cherchent le beau moderne.

Puisque Balzac a trouvé un monde de poésie dans la prose de la vie

actuelle, pourquoi l'artiste ne découvrirait-il pas la plastique

et le pittoresque que cachent notre drap noir et son uniformité?

_A l'Opéra_, la danseuse, les bras en mouvement de balancier,

la jupe ballonnante, exquisse une pointe. Le mouvement est vrai

et bien tournant dans son joli équilibre. C'est à placer dans

la salle d'exercice du Conservatoire modèle de grâce. Cette

danseuse, qui est bien du ballet, vaut mieux que la Diane de

Falguière qui n'est pas de l'Olympe. M. Comerre, qui avait commis

l'an dernier un affreux tableau, pas même bolonais, s'est mis hors

de page par celui de cette année, très remarqué, _l'Étoile_. Cela

prouve que l'on ne choisit pas la nature de son talent et qu'il

vaut mieux être franchement contemporain que pseudo-antique et

ennuyeux.

BARRIAS. D'un patriotisme indéniable, son groupe, la _Défense de

Saint-Quentin_, semble trop un tableau vivant ou un cinquième

acte au Théâtre des Nations. La Ville sous les traits d'une femme

robuste soutient un mobile mourant en s'appuyant à son rouet,

accessoire qui occupe trop l'œil et nuit à l'effet d'ensemble.

MERCIÉ est un patriote aussi: _Quand même_. Une Alsacienne, dont

les rubans semblent de loin les élytres d'un moulin, saisit le

fusil qu'un mobile expirant laisse échapper de ses mains ouvertes

par la mort. Il y a de la force dans le mouvement de la Ville,

mais cela n'est pas de style.

M. LÉOFANTI arrive bon troisième avec son _Pro patria mori_. Une

femme ailée s'étale sur un fond de cuirassiers en bas-relief, dont

le plan perspectif peut être juste, mais ne le semble pas.

_La Ville de Paris_ de M. Lepère a passé sur sa robe de mondaine

la capote du soldat et monte sa garde, appuyée sur un fusil.

Quatre _Camille Desmoulins_ au Palais-Royal. C'est beaucoup trop

de marbre pour le titi de la Révolution, pour le gavroche de la

guillotine. Ce temps a été si pauvre littérairement, qu'au milieu

des hurlements de Marat, de la pommade d'Isnard, de la pose de

Barrère, de la mauvaise rhétorique de Saint-Just, les _Révolutions

de Brabant_ sont encore ce qu'il y a de moins idiot, quoique

ce soit une pot-bouille ridicule. _Carrier Belleuse_ a fait du

voyou conventionnel un énergumène à geste d'ouverture de compas

démesurée. Nous sommes loin des Grecs, qui, pour exprimer que

le geste doit toujours être sobre, disaient qu'une bonne statue

doit pouvoir rouler d'une montagne en bas, sans s'endommager. Le

_Desmoulins_, de M. Doublemard, ressemble à un Rouget de l'Isle

chantant le fameux hymne national; celui de M. Carno, un figurant

du 93 d'Hugo; enfin celui de M. Dumaine, un Garat chantant la

romance à Madame.

_Le triomphe de la République_, de M. Ottin, n'est pas celui de

la sculpture. Sur un fond de faux temple grec, une cohue où les

peplums se marient aux blouses, les casques aux casquettes et les

chlamydes aux redingotes. Cela est immédiatement au-dessous du

_Mercure de France_, dirait Labruyère.

A part l'_Immortalité_, de Chapu, la sculpture religieuse ne

vaut pas mieux que la peinture. Cependant _Michel Pascal_ est

un artiste d'une vraie valeur. Son évêque et sa sainte à l'épée

semblent pris au portail d'une cathédrale. Ce n'est pas du Mino

da Fiesole, mais cela rappelle grandement cette merveilleuse

statuaire française du treizième siècle dont M. Albert Marignan,

l'éminent de l'École des Chartes, prépare une histoire

approfondie. _La Cène_, de M. Charles Gauthier, n'a aucun style.

La _Tentation du Christ_, de M. Brambeck, est chose mauvaise.

Tandis que Notre-Seigneur a l'air de faire effort pour ne pas

écouter, le démon a la tête et le mouvement de quelqu'un qui

supplie et non de celui qui tente. L'étude que M. Bottée présente

comme _saint Sébastien_ n'est qu'une étude de nu.

L'_Œdipe à Colonne_, de M. Hugues, est de la caricature d'après

Sophocle: cet essai naturaliste échoue dans le détestable. La

_Sérénité_ de M. Allain est sans pensée. La _Perversité_, de M.

Ringel, n'est guère perverse. Au lieu d'être lyrique, la _Poésie_

de Combas s'appuie sur une grande lyre. La plastique de M. Fouquet

dans sa _Voulzie_ est trop aigrelette. La _Jeanne d'Arc au bûcher_

de M. Cugnot a trop l'air d'une figure de missel; ce qui est

suffisant pour l'imagier ne l'est pas en ronde bosse. La _Psyché_,

de M. Moreau, n'est qu'une gamine et _l'Amour piqué_, de M. Idrac,

qu'un gamin. Le mouvement de pudeur est bien dans la _Suzanne_ de

M. Marqueste. M. Lefeuvre fait de la sculpture domestique; deux

enfants se pressent contre leur mère qui leur coupe de grandes

tartines. Cela s'appelle _le Pain_. Il ne manquait plus que cela,

du Tassaert en marbre! La _Physique_ de M. Millet pourrait tout

aussi bien être la _Chimie_. _L'âge de fer_ de Lançon mérite une

mention, ainsi que le _Rabelais_ de bronze de M. Hébert, beaucoup

plus méphistophélique que ne le représente le portrait authentique

de Montpellier.

La _Modestie_, de M. Romazotti, n'est que la niaiserie; la _Jeune

Contemporaine_, de M. Chatrousse, semble sortir d'un roman de M.

Henry Gréville. MM. d'Épinay et de Gravillon font du Primatice de

la Chaussée-d'Antin.

L'art ochlocratique: salons de 1882 & de 1883 · 第 2 / 17 段