VIII

Pouvons-nous connaître ces éléments premiers? Pour mon compte, je le

pense, et la raison en est qu'étant des abstraits, ils ne sont pas

situés en dehors des faits, mais compris en eux, en telle sorte qu'il

n'y a qu'à les en retirer. Bien plus, étant les plus abstraits,

c'est-à-dire les plus généraux de tous, il n'y a pas de faits qui ne

les comprennent et dont on ne puisse les extraire. Si limitée que soit

notre expérience, nous pouvons donc les atteindre, et c'est d'après

cette remarque que les modernes métaphysiciens d'Allemagne ont tenté

leurs grandes constructions. Ils ont compris qu'il y a des notions

simples, c'est-à-dire des abstraits indécomposables, que leurs

combinaisons engendrent le reste, et que les règles de leurs unions ou

de leurs contrariétés mutuelles sont des lois premières de l'univers.

Ils ont essayé de les atteindre et de retrouver par la pensée pure le

monde tel que l'observation nous l'a montré. Ils ont échoué à demi, et

leur gigantesque bâtisse, toute factice et fragile, pend en ruine,

semblable à ces échafaudages provisoires qui ne servent qu'à marquer

le plan d'un édifice futur. C'est qu'avec un sens profond de notre

puissance, ils n'ont point eu la vue exacte de nos limites. Car nous

sommes débordés de tous côtés par l'infinité du temps et de l'espace;

nous nous trouvons jetés dans ce monstrueux univers comme un

coquillage au bord d'une grève, ou comme une fourmi au pied d'un

talus. En ceci, Mill dit vrai; le hasard se rencontre au terme de

toutes nos connaissances comme au commencement de toutes nos données:

nous avons beau faire, nous ne pouvons que remonter, et par conjecture

encore, jusqu'à un état initial; mais cet état dépend d'un précédent,

qui dépend d'un autre, et ainsi de suite, en sorte que nous sommes

obligés de l'accepter comme une pure donnée, et de renoncer à le

déduire, quoique nous sachions qu'il doive être déduit. Il en est

ainsi dans toutes les sciences, en géologie, en histoire naturelle, en

physique, en chimie, en psychologie, en histoire, et l'accident

primitif étend ses effets dans toutes les parties de la sphère où il

est compris. S'il avait été différent, nous n'aurions ni les mêmes

planètes, ni les mêmes espèces chimiques, ni les mêmes végétaux, ni

les mêmes animaux, ni les mêmes races d'hommes, ni peut-être aucune de

ces sortes d'êtres. Si la fourmi était portée dans une autre contrée,

elle ne verrait ni les mêmes arbres, ni les mêmes insectes, ni la même

disposition du sol, ni les mêmes révolutions de l'air, ni peut-être

aucune de ces formes de l'être. Il y a donc en tout fait et en tout

objet une portion accidentelle et locale, portion énorme, qui, comme

le reste, dépend des lois primitives, mais n'en dépend qu'à travers un

circuit infini de contre-coups, en sorte qu'entre elle et les lois

primitives, il y a une lacune infinie qu'une série infinie de

déductions pourrait seule combler.

Voilà la portion inexplicable des phénomènes, et voilà ce que les

métaphysiciens d'outre-Rhin ont tenté d'expliquer. Ils ont voulu

déduire de leurs théorèmes élémentaires la forme du système

planétaire, les diverses lois de la physique et de la chimie, les

principaux types de la vie, la succession des civilisations et des

pensées humaines. Ils ont torturé leurs formules universelles pour en

tirer des cas tout particuliers; ils ont pris des suites indirectes et

lointaines pour des suites directes et prochaines; ils ont omis ou

supprimé le grand jeu qui s'interpose entre les premières lois et les

dernières conséquences; ils ont écarté de leurs fondements le hasard,

comme une assise indigne de la science, et ce vide qu'ils laissaient,

mal rempli par des matériaux postiches, a fait écrouler tout le

bâtiment.

Est-ce à dire que dans les données que ce petit canton de l'univers

nous fournit, tout soit local? En aucune façon. Si la fourmi était

capable d'expérimenter, elle pourrait atteindre l'idée d'une loi

physique, d'une forme vivante, d'une sensation représentative, d'une

pensée abstraite; car un pied de terre sur lequel se trouve un cerveau

qui pense renferme tout cela; donc, si limité que soit le champ d'un

esprit, il contient des données générales, c'est-à-dire répandues sur

des territoires extérieurs fort vastes, où sa limitation l'empêche de

pénétrer. Si la fourmi était capable de raisonner, elle pourrait

construire l'arithmétique, l'algèbre, la géométrie, la mécanique; car

un mouvement d'un demi-pouce contient dans son raccourci le temps,

l'espace, le nombre et la force, tous les matériaux des mathématiques:

donc, si limité que soit le champ d'un esprit, il renferme des données

universelles, c'est-à-dire répandues sur tout le territoire du temps

et de l'espace. Si la fourmi était philosophe, elle pourrait démêler

les idées de l'être, du néant, et tous les matériaux de la

métaphysique; car un phénomène quelconque, intérieur ou extérieur,

suffit pour les présenter: donc, si limité que soit le champ d'un

esprit, il contient des données absolues, c'est-à-dire telles qu'il

n'y a nul objet où elles puissent manquer. Et il faut bien qu'il en

soit ainsi; car à mesure qu'une donnée est plus générale, il faut

parcourir moins de faits pour la rencontrer: si elle est universelle,

on la rencontre partout; si elle est absolue, on ne peut pas ne pas la

rencontrer. C'est pourquoi, malgré l'étroitesse de notre expérience,

la métaphysique, j'entends la recherche des premières causes, est

possible, à la condition que l'on reste à une grande hauteur, que l'on

ne descende point dans le détail, que l'on considère seulement les

éléments les plus simples de l'être et les tendances les plus

générales de la nature. Si quelqu'un recueillait les trois ou quatre

grandes idées où aboutissent nos sciences, et les trois ou quatre

genres d'existence qui résument notre univers; s'il comparait ces deux

étranges quantités qu'on nomme la durée et l'étendue, ces principales

formes ou détermination de la quantité qu'on appelle les lois

physiques, les types chimiques et les espèces vivantes, et cette

merveilleuse puissance représentative qui est l'esprit, et qui, sans

tomber dans la quantité, reproduit les deux autres et elle-même; s'il

découvrait, entre ces trois termes, la quantité pure, la quantité

déterminée et la quantité supprimée[186], un ordre tel que la première

appelât la seconde, et la seconde la troisième; s'il établissait ainsi

que la quantité pure est le commencement nécessaire de la nature, et

que la pensée est le terme extrême auquel la nature est tout entière

suspendue; si ensuite, isolant les éléments de ces données, il

montrait qu'ils doivent se combiner comme ils sont combinés, et non

autrement; s'il prouvait enfin qu'il n'y a point d'autres éléments, et

qu'il ne peut y en avoir d'autres, il aurait esquissé une métaphysique

sans empiéter sur les sciences positives, et touché la source sans

être obligé de descendre jusqu'au terme de tous les ruisseaux.

À mon avis, ces deux grandes opérations, l'expérience telle que vous

l'avez décrite et l'abstraction telle que j'ai essayé de la définir,

font à elles deux toutes les ressources de l'esprit humain. L'une est

la direction pratique, l'autre la direction spéculative. La première

conduit à considérer la nature comme une rencontre de faits, la

seconde comme un système de lois: employée seule, la première est

anglaise; employée seule, la seconde est allemande. S'il y a une place

entre les deux nations, c'est la nôtre. Nous avons élargi les idées

anglaises au dix-huitième siècle: nous pouvons, au dix-neuvième

siècle, préciser les idées allemandes. Notre affaire est de tempérer,

de corriger, de compléter les deux esprits l'un par l'autre, de les

fondre en un seul, de les exprimer dans un style que tout le monde

entende, et d'en faire ainsi l'esprit universel.

[Note 186: Die aufgehobene quantität.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 92 / 109 题