Nous voyons maintenant les deux grands moments de la science et les
deux grandes apparences de la nature. Il y a deux opérations,
l'expérience et l'abstraction; il y a deux royaumes, celui des faits
complexes et celui des éléments simples. Le premier est l'effet, le
second la cause. Le premier est contenu dans le second et s'en déduit,
comme une conséquence de son principe. Tous deux s'équivalent; ils
sont une seule chose considérée sous deux aspects. Ce magnifique monde
mouvant, ce chaos tumultueux d'événements entrecroisés, cette vie
incessante infiniment variée et multiple, se réduisent à quelques
éléments et à leurs rapports. Tout notre effort consiste à passer de
l'un à l'autre, du complexe au simple, des faits aux lois, des
expériences aux formules. Et la raison en est visible; car ce fait que
j'aperçois par les sens ou la conscience n'est qu'une tranche
arbitraire que mes sens ou ma conscience découpent dans la trame
infinie et continue de l'être. S'ils étaient construits autrement, ils
en intercepteraient une autre; c'est le hasard de leur structure qui a
déterminé celle-là. Ils sont comme un compas ouvert, qui pourrait
l'être moins, et qui pourrait l'être davantage. Le cercle qu'ils
décrivent n'est pas naturel, mais artificiel. Il l'est si bien, qu'il
l'est en deux manières, à l'extérieur et à l'intérieur. Car, lorsque
je constate un événement, je l'isole artificiellement de son entourage
naturel, et je le compose artificiellement d'éléments qui ne sont
point un assemblage naturel. Quand je vois une pierre qui tombe, je
sépare la chute des circonstances antérieures qui réellement lui sont
jointes, et je mets ensemble la chute, la forme, la structure, la
couleur, le son et vingt autres circonstances qui réellement ne sont
point liées. Un fait est donc un amas arbitraire, en même temps qu'une
coupure arbitraire, c'est-à-dire un groupe factice, qui sépare ce qui
est uni, et unit ce qui est séparé[185]. Ainsi, tant que nous ne
regardons la nature que par l'observation seule, nous ne la voyons pas
telle qu'elle est: nous n'avons d'elle qu'une idée provisoire et
illusoire. Elle est proprement une tapisserie que nous n'apercevons
qu'à l'envers. Voilà pourquoi nous tâchons de la retourner. Nous nous
efforçons de démêler des lois, c'est-à-dire des groupes naturels qui
soient effectivement distincts de leur entourage et qui soient
composés d'éléments effectivement unis. Nous découvrons des couples,
c'est-à-dire des composés réels et des liaisons réelles. Nous passons
de l'accidentel au nécessaire, du relatif à l'absolu, de l'apparence à
la vérité; et ces premiers couples trouvés, nous pratiquons sur eux la
même opération que sur les faits. Car, à un moindre degré, ils ont la
même nature. Quoique plus abstraits, ils sont encore complexes. Ils
peuvent être décomposés et expliqués. Ils ont une raison d'être. Il y
a quelque cause qui les construit et les unit. Il y a lieu pour eux,
comme pour les faits, de chercher les éléments générateurs en qui ils
peuvent se résoudre et de qui ils peuvent se déduire, et l'opération
doit continuer jusqu'à ce qu'on soit arrivé à des éléments tout à fait
simples, c'est-à-dire tels que leur décomposition soit contradictoire.
Que nous puissions les trouver ou non, ils existent; l'axiome des
causes serait démenti, s'ils manquaient. Il y a donc des éléments
indécomposables, desquels dérivent les lois les plus générales, et de
celles-ci les lois particulières et de ces lois les faits que nous
observons, ainsi qu'il y a en géométrie deux ou trois notions
primitives, desquelles dérivent les propriétés des lignes, et de
celles-ci les propriétés des surfaces, des solides, et des formes
innombrables que la nature peut effectuer ou l'esprit imaginer. Nous
pouvons maintenant comprendre la vertu et le sens de cet axiome des
causes qui régit toutes choses, et que Mill a mutilé. Il y a une force
intérieure et contraignante qui suscite tout événement, qui lie tout
composé, qui engendre toute donnée. Cela signifie, d'une part, qu'il
y a une raison à toute chose, que tout fait a sa loi; que tout composé
se réduit en simples; que tout produit implique des facteurs; que
toute qualité et toute existence doivent se réduire de quelque terme
supérieur et antérieur. Et cela signifie, d'autre part, que le produit
équivaut aux facteurs, que tous deux ne sont qu'une même chose sous
deux apparences; que la cause ne diffère pas de l'effet; que les
puissances génératrices ne sont que les propriétés élémentaires; que
la force active par laquelle nous figurons la nature, n'est que la
nécessité logique qui transforme l'un dans l'autre le composé et le
simple, le fait et la loi. Par là nous désignons d'avance le terme de
toute science, et nous tenons la puissante formule qui, établissant la
liaison invincible et la production spontanée des êtres, pose dans la
nature le ressort de la nature, en même temps qu'elle enfonce et serre
au coeur de toute chose vivante les tenailles d'acier de la nécessité.
[Note 185: «Un fait, me disait un physicien éminent, est une
superposition de lois.»]