IX

Ce ne sont pas là tous les procédés des sciences, mais ceux-ci mènent

aux autres. Ils s'enchaînent tous, et personne, mieux que Mill, n'a

montré leur enchaînement. En beaucoup de cas les procédés d'isolement

sont impuissants, et ces cas sont ceux où l'effet, étant produit par

un concours de causes, ne peut être divisé en ses éléments. Les

méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus

éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus induire. Et cette

difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du

mouvement, car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de

forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en

lui mêlés à un tel point qu'on ne peut les séparer sans le détruire,

en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a

dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicité par deux

forces dont les directions font un angle, il se meut suivant la

diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque

élément de son mouvement est l'effet combiné de deux forces

sollicitantes. Les deux effets se pénètrent tellement qu'on n'en peut

isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour apercevoir séparément

chaque effet, il faudrait considérer des mouvements différents,

c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le remplacer par

d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence, ni la méthode

des résidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes

décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir contre un phénomène

qui par nature exclut toute élimination et toute décomposition. Il

faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît la dernière

clef de la nature, la méthode de déduction. Nous quittons le

phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions

d'autres plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions

chacun d'eux à sa cause par les procédés de l'induction ordinaire;

puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous

concluons d'après leurs lois connues quel devra être leur effet total.

Nous vérifions ensuite si le mouvement donné est exactement semblable

au mouvement prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où

nous l'avons déduit. Ainsi, pour découvrir les causes des mouvements

des planètes, nous recherchons par des inductions simples les lois de

deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée

selon la tangente, l'autre qui est la force accélératrice attractive.

De ces lois induites nous déduisons par le calcul le mouvement d'un

corps qui serait soumis à leurs sollicitations combinées, et,

vérifiant que les mouvements planétaires observés coïncident

exactement avec les mouvements prévus, nous concluons que les deux

forces en question sont effectivement les causes des mouvements

planétaires. «C'est à cette méthode, dit Mill, que l'esprit humain

doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les théories

qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous quelques lois

simples.» Ses détours nous ont conduits plus loin que la voie directe;

elle a tiré son efficacité de son imperfection.

X

Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur opportunité,

leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé

l'histoire, les divisions, les espérances et les limites de la science

humaine. La première apparaît au début, la seconde à la fin. La

première a dû prendre l'empire au temps de Bacon[176], et commence à

le perdre; la seconde a dû perdre l'empire au temps de Bacon, et

commence à le prendre: en sorte que la science, après avoir passé de

l'état déductif à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à

l'état déductif. La première a pour province les phénomènes

décomposables et sur lesquels nous pouvons expérimenter. La seconde a

pour domaine les phénomènes indécomposables, ou sur lesquels nous ne

pouvons expérimenter. La première est efficace en physique, en chimie,

en zoologie, en botanique, dans les premières démarches de toute

science, et aussi partout où les phénomènes sont médiocrement

compliqués, proportionnés à notre force, capables d'être transformés

par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en

astronomie, dans les parties supérieures de la physique, en

physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute

science, partout où les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie

animale et sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement

des corps célestes et les révolutions de l'enveloppe terrestre. Quand

la méthode convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand

la méthode convenable est pratiquée, la science marche. Là est tout le

secret de son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont

restées immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il

fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui

sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait déduire. C'est

par déduction et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra

expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par déduction et

d'après les lois mentales qu'on pourra expliquer les phénomènes

historiques[177]. Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se

trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent à devenir

déductives; toutes aspirent à se résumer en quelques propositions

générales desquelles le reste puisse se déduire. Moins ces

propositions sont nombreuses, plus la science est avancée. Moins une

science exige de suppositions et de données, plus elle est parfaite.

Cette réduction est son état final. L'astronomie, l'acoustique,

l'optique, lui offrent son modèle. Nous connaîtrons la nature quand

nous aurons déduit ses millions de faits de deux ou trois lois.

J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en

ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnaître

que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète

et si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et

justes, avec des applications si étendues et si exactes, avec une

telle connaissance des pratiques effectives et des découvertes

acquises, avec une plus entière exclusion des principes métaphysiques

et des suppositions arbitraires, dans un esprit plus conforme aux

procédés rigoureux de l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à

l'heure ce que les Anglais ont fait en philosophie; je réponds: la

théorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande lignée qui

commence à Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel,

s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont porté dans la philosophie notre

esprit national; ils ont été positifs et pratiques; ils ne se sont

point envolés au-dessus des faits; ils n'ont point tenté des routes

extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain de ses illusions, de

ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé du seul côté où il

puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrières et des

flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences fructueuses. Ils

n'ont point voulu dépenser vainement leur travail hors de la voie

explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande oeuvre moderne, la

découverte des lois applicables; ils ont contribué, comme les savants

spéciaux, à augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi beaucoup de

philosophies qui en aient fait autant.

[Note 176: T. I, p. 500.]

[Note 177: T. II, liv. VI, chap. IX. T. I, p. 487. Explication,

d'après Liebig, de la décomposition, de la respiration, de

l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la méthode des

sciences morales; je ne connais pas de meilleur traité sur ce sujet.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 84 / 109 题