Ce ne sont pas là tous les procédés des sciences, mais ceux-ci mènent
aux autres. Ils s'enchaînent tous, et personne, mieux que Mill, n'a
montré leur enchaînement. En beaucoup de cas les procédés d'isolement
sont impuissants, et ces cas sont ceux où l'effet, étant produit par
un concours de causes, ne peut être divisé en ses éléments. Les
méthodes d'isolement sont alors impraticables. Nous ne pouvons plus
éliminer, et par conséquent nous ne pouvons plus induire. Et cette
difficulté si grave se rencontre dans presque tous les cas du
mouvement, car presque tout mouvement est l'effet d'un concours de
forces, et les effets respectifs des diverses forces se trouvent en
lui mêlés à un tel point qu'on ne peut les séparer sans le détruire,
en sorte qu'il semble impossible de savoir quelle part chaque force a
dans la production de ce mouvement. Prenez un corps sollicité par deux
forces dont les directions font un angle, il se meut suivant la
diagonale; chaque partie, chaque moment, chaque position, chaque
élément de son mouvement est l'effet combiné de deux forces
sollicitantes. Les deux effets se pénètrent tellement qu'on n'en peut
isoler aucun et le rapporter à sa source. Pour apercevoir séparément
chaque effet, il faudrait considérer des mouvements différents,
c'est-à-dire supprimer le mouvement donné et le remplacer par
d'autres. Ni la méthode de concordance ou de différence, ni la méthode
des résidus ou des variations concomitantes, qui sont toutes
décomposantes et éliminatives, ne peuvent servir contre un phénomène
qui par nature exclut toute élimination et toute décomposition. Il
faut donc tourner l'obstacle, et c'est ici qu'apparaît la dernière
clef de la nature, la méthode de déduction. Nous quittons le
phénomène, nous nous reportons à côté de lui, nous en étudions
d'autres plus simples, nous établissons leurs lois, et nous lions
chacun d'eux à sa cause par les procédés de l'induction ordinaire;
puis, supposant le concours de deux ou plusieurs de ces causes, nous
concluons d'après leurs lois connues quel devra être leur effet total.
Nous vérifions ensuite si le mouvement donné est exactement semblable
au mouvement prédit, et si cela est, nous l'attribuons aux causes d'où
nous l'avons déduit. Ainsi, pour découvrir les causes des mouvements
des planètes, nous recherchons par des inductions simples les lois de
deux causes, l'une qui est la force d'impulsion primitive dirigée
selon la tangente, l'autre qui est la force accélératrice attractive.
De ces lois induites nous déduisons par le calcul le mouvement d'un
corps qui serait soumis à leurs sollicitations combinées, et,
vérifiant que les mouvements planétaires observés coïncident
exactement avec les mouvements prévus, nous concluons que les deux
forces en question sont effectivement les causes des mouvements
planétaires. «C'est à cette méthode, dit Mill, que l'esprit humain
doit ses plus grands triomphes. Nous lui devons toutes les théories
qui ont réuni des phénomènes vastes et compliqués sous quelques lois
simples.» Ses détours nous ont conduits plus loin que la voie directe;
elle a tiré son efficacité de son imperfection.
X
Que si nous comparons maintenant les deux méthodes, leur opportunité,
leur office, leur domaine, nous y trouverons comme en abrégé
l'histoire, les divisions, les espérances et les limites de la science
humaine. La première apparaît au début, la seconde à la fin. La
première a dû prendre l'empire au temps de Bacon[176], et commence à
le perdre; la seconde a dû perdre l'empire au temps de Bacon, et
commence à le prendre: en sorte que la science, après avoir passé de
l'état déductif à l'état expérimental, passe de l'état expérimental à
l'état déductif. La première a pour province les phénomènes
décomposables et sur lesquels nous pouvons expérimenter. La seconde a
pour domaine les phénomènes indécomposables, ou sur lesquels nous ne
pouvons expérimenter. La première est efficace en physique, en chimie,
en zoologie, en botanique, dans les premières démarches de toute
science, et aussi partout où les phénomènes sont médiocrement
compliqués, proportionnés à notre force, capables d'être transformés
par les moyens dont nous disposons. La seconde est puissante en
astronomie, dans les parties supérieures de la physique, en
physiologie, en histoire, dans les dernières démarches de toute
science, partout où les phénomènes sont fort compliqués, comme la vie
animale et sociale, ou placés hors de nos prises, comme le mouvement
des corps célestes et les révolutions de l'enveloppe terrestre. Quand
la méthode convenable n'est pas employée, la science s'arrête; quand
la méthode convenable est pratiquée, la science marche. Là est tout le
secret de son passé et de son présent. Si les sciences physiques sont
restées immobiles jusqu'à Bacon, c'est qu'on déduisait lorsqu'il
fallait induire. Si la physiologie et les sciences morales aujourd'hui
sont en retard, c'est qu'on y induit lorsqu'il faudrait déduire. C'est
par déduction et d'après les lois physiques et chimiques qu'on pourra
expliquer les phénomènes physiologiques. C'est par déduction et
d'après les lois mentales qu'on pourra expliquer les phénomènes
historiques[177]. Et ce qui est l'instrument de ces deux sciences se
trouve le but de toutes les autres. Toutes tendent à devenir
déductives; toutes aspirent à se résumer en quelques propositions
générales desquelles le reste puisse se déduire. Moins ces
propositions sont nombreuses, plus la science est avancée. Moins une
science exige de suppositions et de données, plus elle est parfaite.
Cette réduction est son état final. L'astronomie, l'acoustique,
l'optique, lui offrent son modèle. Nous connaîtrons la nature quand
nous aurons déduit ses millions de faits de deux ou trois lois.
J'ose dire que la théorie que vous venez d'entendre est parfaite. J'en
ai omis plusieurs traits, mais vous en avez assez vu pour reconnaître
que nulle part l'induction n'a été expliquée d'une façon si complète
et si précise, avec une telle abondance de distinctions fines et
justes, avec des applications si étendues et si exactes, avec une
telle connaissance des pratiques effectives et des découvertes
acquises, avec une plus entière exclusion des principes métaphysiques
et des suppositions arbitraires, dans un esprit plus conforme aux
procédés rigoureux de l'expérience moderne. Vous me demandiez tout à
l'heure ce que les Anglais ont fait en philosophie; je réponds: la
théorie de l'induction. Mill est le dernier d'une grande lignée qui
commence à Bacon, et qui, par Hobbes, Newton, Locke, Hume, Herschel,
s'est continuée jusqu'à nous. Ils ont porté dans la philosophie notre
esprit national; ils ont été positifs et pratiques; ils ne se sont
point envolés au-dessus des faits; ils n'ont point tenté des routes
extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain de ses illusions, de
ses ambitions, de ses fantaisies. Ils l'ont employé du seul côté où il
puisse agir; ils n'ont voulu que planter des barrières et des
flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences fructueuses. Ils
n'ont point voulu dépenser vainement leur travail hors de la voie
explorée et vérifiée. Ils ont aidé à la grande oeuvre moderne, la
découverte des lois applicables; ils ont contribué, comme les savants
spéciaux, à augmenter la puissance de l'homme. Trouvez-moi beaucoup de
philosophies qui en aient fait autant.
[Note 176: T. I, p. 500.]
[Note 177: T. II, liv. VI, chap. IX. T. I, p. 487. Explication,
d'après Liebig, de la décomposition, de la respiration, de
l'empoisonnement, etc. Il y a un livre entier sur la méthode des
sciences morales; je ne connais pas de meilleur traité sur ce sujet.]