XI

Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour

fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience

borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but;

elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les

éléments qui la composent et les événements dont elle part pour

comprendre que sa portée est restreinte. Sa nature et son procédé

réduisent sa marche à quelques pas. Et d'abord[178] les lois dernières

de la nature ne peuvent être moins nombreuses que les espèces

distinctes de nos sensations. Nous pouvons bien réduire un mouvement à

un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur à la sensation

d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre à un mouvement.

Nous pouvons bien ramener l'un à l'autre des phénomènes de degré

différent, mais non des phénomènes d'espèce différente. Nous trouvons

les sensations distinctes au fond de toutes nos connaissances, comme

des éléments simples, indécomposables, absolument séparés les uns des

autres, absolument incapables d'être ramenés les uns aux autres.

L'expérience a beau faire, elle ne peut supprimer ces diversités qui

la fondent.--D'autre part, l'expérience a beau faire, elle ne peut se

soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit. Quel que soit son

domaine, il est limité dans le temps et dans l'espace; le fait qu'elle

observe est borné et amené par une infinité d'autres qu'elle ne peut

atteindre. Elle est obligée de supposer ou de reconnaître quelque état

primordial d'où elle part et qu'elle n'explique pas[179]. Tout

problème a ses données accidentelles ou arbitraires: on en déduit le

reste, mais on ne les déduit de rien. Le soleil, la terre, les

planètes, l'impulsion initiale des corps célestes, les propriétés

primitives des substances chimiques, sont de ces données[180]. Si nous

les possédions toutes, nous pourrions tout expliquer par elles, mais

nous ne saurions les expliquer elles-mêmes. Pourquoi, demande Mill,

ces agents naturels ont-ils existé à l'origine plutôt que d'autres?

Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles proportions? Pourquoi

ont-ils été distribués de telle ou telle manière dans l'espace? C'est

là une question à laquelle nous ne pouvons répondre. Bien plus, nous

ne pouvons découvrir rien de régulier dans cette distribution même;

nous ne pouvons la réduire à quelque uniformité, à quelque loi.

L'assemblage de ces agents n'est pour nous qu'un pur accident[181].

Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait le modèle de la

science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la science

limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de tous

les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre

l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa

loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons.

Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de

faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences

nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si

la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux

grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au

début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre

renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les

sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre

science, dit votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa

source la plus élevée.»

Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le

sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire

qu'elles ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les

causes? Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps

et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde, si

bien réglé, est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome,

sortir de notre enceinte si étroite, et affirmer quelque chose de

l'univers? En aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières

conséquences; car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a

pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre

expérience. Elle ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle

tire toute son autorité du grand nombre des cas où on l'a reconnue

vraie; elle ne fait que résumer une somme d'observations; elle lie

deux données qui, considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison

intime; elle joint l'antécédent et le conséquent pris en général,

comme la loi de la pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris

en particulier; elle constate un couple, comme font toutes les lois

expérimentales, et participe à leur incertitude comme à leurs

restrictions. Écoutez ces fortes paroles: «Je suis convaincu que si un

homme, habitué à l'abstraction et à l'analyse, exerçait loyalement ses

facultés à cet effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son

imagination aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits,

par exemple dans un des firmaments dont l'astronomie sidérale compose

à présent l'univers, les événements puissent se succéder au hasard,

sans aucune loi fixe; et rien, ni dans notre expérience, ni dans notre

constitution mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni même

une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part[182].»

Pratiquement, nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais

«dans les parties lointaines des régions stellaires, où les phénomènes

peuvent être entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce

serait folie d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale,

comme ce serait folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois

spéciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre

planète[183].» Nous sommes donc chassés irrévocablement de l'infini;

nos facultés et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous

restons confinés dans un tout petit cercle; notre esprit ne porte pas

au delà de son expérience; nous ne pouvons établir entre les faits

aucune liaison universelle et nécessaire; peut-être même n'existe-t-il

entre les faits aucune liaison universelle et nécessaire. Mill

s'arrête là; mais certainement, en menant son idée jusqu'au bout, on

arriverait à considérer le monde comme un simple monceau de faits.

Nulle nécessité intérieure ne produirait leur liaison ni leur

existence. Ils seraient de pures données, c'est-à-dire des accidents.

Quelquefois, comme dans notre système, ils se trouveraient assemblés

de façon à amener des retours réguliers; quelquefois ils seraient

assemblés de manière à n'en pas amener du tout. Le hasard, comme chez

Démocrite, serait au coeur des choses. Les lois en dériveraient, et

n'en dériveraient que çà et là. Il en serait des êtres comme des

nombres, comme des fractions, par exemple, qui, selon le hasard des

deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas en

périodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et

haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et

dominante que nous avons démêlée au commencement du système, qui a

transformé les théories de la définition, de la proposition et du

syllogisme; qui a réduit les axiomes à des vérités d'expérience; qui a

développé et perfectionné la théorie de l'induction; qui a établi le

but, les bornes, les provinces et les méthodes de la science; qui,

dans la nature et dans la science, a partout supprimé les liaisons

intérieures; qui a remplacé le nécessaire par l'accidentel, la cause

par l'antécédent, et qui consiste à prétendre que toute assertion

utile a pour effet de former un couple, c'est-à-dire de joindre deux

faits qui, par leur nature, sont séparés.

[Note 178: T. II, p. 4.]

[Note 179: There exists in nature a number of permanent causes,

which have subsisted ever since the human race has been in existence,

and for an undefinite and probably an enormous length of time

previous. The sun, the earth, and planets, with their various

constituents, air, water, and the other distinguishable substances,

whether simple or compound, of which nature is made up, are such

Permanent Causes. They have existed, and the effects or consequences

which they were fitted to produce have taken place (as often as the

other conditions of the production met), from the very beginning of

our experience. But we can give no account of the origin of the

Permanent Causes themselves.]

[Note 180: The resolution of the laws of the heavenly motions,

established the previously unknown ultimate property of a mutual

attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet

proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition,

electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately

inherent in the particles of which bodies are composed; the

comparative atomic weights of different kinds of bodies were

ascertained by resolving, into more general laws, the uniformities

observed in the proportions in which substances combine with one

another; and so forth. Thus although every resolution of a complex

uniformity into simpler and more elementary laws has an apparent

tendency to diminish the number of the ultimate properties, and really

does remove many properties from the list; yet (since the result of

this simplifying process is to trace up an ever greater variety of

different effects to the same agents), the further we advance in this

direction, the greater number of distinct properties we are forced to

recognise in one and the same object: the coexistences of which

properties must accordingly be ranked among the ultimate generalities

of nature.]

[Note 181: Why these particular natural agents existed originally

and no others, or why they are commingled in such and such

proportions, and distributed in such a manner throughout space, is a

question we cannot answer. More than this: we can discover nothing

regular in the distribution itself; we can reduce it to no uniformity,

to no law. There are no means by which, from the distribution of these

causes or agents in one part of space, we could conjecture whether a

similar distribution prevails in another.]

[Note 182: I am convinced that any one accustomed to abstraction

and analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose,

will, when his imagination has once learnt to entertain the notion,

find no difficulty in conceiving that in some one for instance of the

many firmaments into which sidereal astronomy now divides the

universe, events may succeed one another at random, without any fixed

law; nor can anything in our experience, or in our mental nature,

constitute a sufficient, or indeed any reason for believing that this

is nowhere the case. The grounds, therefore, which warrant us in

rejecting such a supposition with respect to any of the phenomena of

which we have experience, must be sought elsewhere than in any

supposed necessity of our intellectual faculties.]

[Note 183: In distant parts of the stellar regions, where the

phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted,

it would be folly to affirm confidently that this general law

prevails, any more than those special ones which we have found to hold

universally on our own planet. The uniformity in the succession of

events, otherwise called the law of causation, must be received not as

law of the universe, but of that portion of it only which is within

the range of our means of sure observation, with a reasonable degree

of extension to adjacent cases. To extend it further is to make a

supposition without evidence, and to which, in the absence of any

ground from experience for estimating its degree of probability, it

would be idle to attempt to assign any.]

§ 2.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 85 / 109 题