Vous allez me dire que mon philosophe s'est coupé les ailes pour
fortifier les jambes. Certainement, et il a bien fait. L'expérience
borne la carrière qu'elle nous ouvre; elle nous a donné notre but;
elle nous donne aussi nos limites. Nous n'avons qu'à regarder les
éléments qui la composent et les événements dont elle part pour
comprendre que sa portée est restreinte. Sa nature et son procédé
réduisent sa marche à quelques pas. Et d'abord[178] les lois dernières
de la nature ne peuvent être moins nombreuses que les espèces
distinctes de nos sensations. Nous pouvons bien réduire un mouvement à
un autre mouvement, mais non la sensation de chaleur à la sensation
d'odeur, ou de couleur, ou de son, ni l'une ou l'autre à un mouvement.
Nous pouvons bien ramener l'un à l'autre des phénomènes de degré
différent, mais non des phénomènes d'espèce différente. Nous trouvons
les sensations distinctes au fond de toutes nos connaissances, comme
des éléments simples, indécomposables, absolument séparés les uns des
autres, absolument incapables d'être ramenés les uns aux autres.
L'expérience a beau faire, elle ne peut supprimer ces diversités qui
la fondent.--D'autre part, l'expérience a beau faire, elle ne peut se
soustraire aux conditions dans lesquelles elle agit. Quel que soit son
domaine, il est limité dans le temps et dans l'espace; le fait qu'elle
observe est borné et amené par une infinité d'autres qu'elle ne peut
atteindre. Elle est obligée de supposer ou de reconnaître quelque état
primordial d'où elle part et qu'elle n'explique pas[179]. Tout
problème a ses données accidentelles ou arbitraires: on en déduit le
reste, mais on ne les déduit de rien. Le soleil, la terre, les
planètes, l'impulsion initiale des corps célestes, les propriétés
primitives des substances chimiques, sont de ces données[180]. Si nous
les possédions toutes, nous pourrions tout expliquer par elles, mais
nous ne saurions les expliquer elles-mêmes. Pourquoi, demande Mill,
ces agents naturels ont-ils existé à l'origine plutôt que d'autres?
Pourquoi ont-ils été mêlés en telles ou telles proportions? Pourquoi
ont-ils été distribués de telle ou telle manière dans l'espace? C'est
là une question à laquelle nous ne pouvons répondre. Bien plus, nous
ne pouvons découvrir rien de régulier dans cette distribution même;
nous ne pouvons la réduire à quelque uniformité, à quelque loi.
L'assemblage de ces agents n'est pour nous qu'un pur accident[181].
Et l'astronomie, qui tout à l'heure nous offrait le modèle de la
science achevée, nous offre maintenant l'exemple de la science
limitée. Nous pouvons bien prédire les innombrables positions de tous
les corps planétaires; mais nous sommes obligés de supposer, outre
l'impulsion primitive et son degré, outre la force attractive et sa
loi, les masses et les distances de tous les corps dont nous parlons.
Nous comprenons des millions de faits, mais au moyen d'une centaine de
faits que nous ne comprenons pas; nous atteignons des conséquences
nécessaires, mais au moyen d'antécédents accidentels, en sorte que, si
la théorie de notre univers était achevée, elle aurait encore deux
grandes lacunes: l'une au commencement du monde physique, l'autre au
début du monde moral; l'une comprenant les éléments de l'être, l'autre
renfermant les éléments de l'expérience; l'une contenant les
sensations primitives, l'autre contenant les agents primitifs. «Notre
science, dit votre Royer-Collard, consiste à puiser l'ignorance à sa
source la plus élevée.»
Pouvons-nous au moins affirmer que ces données irréductibles ne le
sont qu'en apparence et au regard de notre esprit? Pouvons-nous dire
qu'elles ont des causes comme les faits dérivés dont elles sont les
causes? Pouvons-nous décider que tout événement à tout point du temps
et de l'espace arrive selon des lois, et que notre petit monde, si
bien réglé, est un abrégé du grand? Pouvons-nous, par quelque axiome,
sortir de notre enceinte si étroite, et affirmer quelque chose de
l'univers? En aucune façon, et c'est ici que Mill pousse aux dernières
conséquences; car la loi qui attribue une cause à tout événement n'a
pour lui d'autre fondement, d'autre valeur et d'autre portée que notre
expérience. Elle ne renferme point sa nécessité en elle-même; elle
tire toute son autorité du grand nombre des cas où on l'a reconnue
vraie; elle ne fait que résumer une somme d'observations; elle lie
deux données qui, considérées en elles-mêmes, n'ont point de liaison
intime; elle joint l'antécédent et le conséquent pris en général,
comme la loi de la pesanteur joint un antécédent et un conséquent pris
en particulier; elle constate un couple, comme font toutes les lois
expérimentales, et participe à leur incertitude comme à leurs
restrictions. Écoutez ces fortes paroles: «Je suis convaincu que si un
homme, habitué à l'abstraction et à l'analyse, exerçait loyalement ses
facultés à cet effet, il ne trouverait point de difficulté, quand son
imagination aurait pris le pli, à concevoir qu'en certains endroits,
par exemple dans un des firmaments dont l'astronomie sidérale compose
à présent l'univers, les événements puissent se succéder au hasard,
sans aucune loi fixe; et rien, ni dans notre expérience, ni dans notre
constitution mentale, ne nous fournit une raison suffisante, ni même
une raison quelconque pour croire que cela n'a lieu nulle part[182].»
Pratiquement, nous pouvons nous fier à une loi si bien établie; mais
«dans les parties lointaines des régions stellaires, où les phénomènes
peuvent être entièrement différents de ceux que nous connaissons, ce
serait folie d'affirmer hardiment le règne de cette loi générale,
comme ce serait folie d'affirmer pour là-bas le règne des lois
spéciales qui se maintiennent universellement exactes sur notre
planète[183].» Nous sommes donc chassés irrévocablement de l'infini;
nos facultés et nos assertions n'y peuvent rien atteindre; nous
restons confinés dans un tout petit cercle; notre esprit ne porte pas
au delà de son expérience; nous ne pouvons établir entre les faits
aucune liaison universelle et nécessaire; peut-être même n'existe-t-il
entre les faits aucune liaison universelle et nécessaire. Mill
s'arrête là; mais certainement, en menant son idée jusqu'au bout, on
arriverait à considérer le monde comme un simple monceau de faits.
Nulle nécessité intérieure ne produirait leur liaison ni leur
existence. Ils seraient de pures données, c'est-à-dire des accidents.
Quelquefois, comme dans notre système, ils se trouveraient assemblés
de façon à amener des retours réguliers; quelquefois ils seraient
assemblés de manière à n'en pas amener du tout. Le hasard, comme chez
Démocrite, serait au coeur des choses. Les lois en dériveraient, et
n'en dériveraient que çà et là. Il en serait des êtres comme des
nombres, comme des fractions, par exemple, qui, selon le hasard des
deux facteurs primitifs, tantôt s'étalent, tantôt ne s'étalent pas en
périodes régulières. Voilà sans doute une conception originale et
haute. Elle est la dernière conséquence de l'idée primitive et
dominante que nous avons démêlée au commencement du système, qui a
transformé les théories de la définition, de la proposition et du
syllogisme; qui a réduit les axiomes à des vérités d'expérience; qui a
développé et perfectionné la théorie de l'induction; qui a établi le
but, les bornes, les provinces et les méthodes de la science; qui,
dans la nature et dans la science, a partout supprimé les liaisons
intérieures; qui a remplacé le nécessaire par l'accidentel, la cause
par l'antécédent, et qui consiste à prétendre que toute assertion
utile a pour effet de former un couple, c'est-à-dire de joindre deux
faits qui, par leur nature, sont séparés.
[Note 178: T. II, p. 4.]
[Note 179: There exists in nature a number of permanent causes,
which have subsisted ever since the human race has been in existence,
and for an undefinite and probably an enormous length of time
previous. The sun, the earth, and planets, with their various
constituents, air, water, and the other distinguishable substances,
whether simple or compound, of which nature is made up, are such
Permanent Causes. They have existed, and the effects or consequences
which they were fitted to produce have taken place (as often as the
other conditions of the production met), from the very beginning of
our experience. But we can give no account of the origin of the
Permanent Causes themselves.]
[Note 180: The resolution of the laws of the heavenly motions,
established the previously unknown ultimate property of a mutual
attraction between the bodies: the resolution, so far as it has yet
proceeded, of the laws of crystallization, or chemical composition,
electricity, magnetism, etc., points to various polarities, ultimately
inherent in the particles of which bodies are composed; the
comparative atomic weights of different kinds of bodies were
ascertained by resolving, into more general laws, the uniformities
observed in the proportions in which substances combine with one
another; and so forth. Thus although every resolution of a complex
uniformity into simpler and more elementary laws has an apparent
tendency to diminish the number of the ultimate properties, and really
does remove many properties from the list; yet (since the result of
this simplifying process is to trace up an ever greater variety of
different effects to the same agents), the further we advance in this
direction, the greater number of distinct properties we are forced to
recognise in one and the same object: the coexistences of which
properties must accordingly be ranked among the ultimate generalities
of nature.]
[Note 181: Why these particular natural agents existed originally
and no others, or why they are commingled in such and such
proportions, and distributed in such a manner throughout space, is a
question we cannot answer. More than this: we can discover nothing
regular in the distribution itself; we can reduce it to no uniformity,
to no law. There are no means by which, from the distribution of these
causes or agents in one part of space, we could conjecture whether a
similar distribution prevails in another.]
[Note 182: I am convinced that any one accustomed to abstraction
and analysis, who will fairly exert his faculties for the purpose,
will, when his imagination has once learnt to entertain the notion,
find no difficulty in conceiving that in some one for instance of the
many firmaments into which sidereal astronomy now divides the
universe, events may succeed one another at random, without any fixed
law; nor can anything in our experience, or in our mental nature,
constitute a sufficient, or indeed any reason for believing that this
is nowhere the case. The grounds, therefore, which warrant us in
rejecting such a supposition with respect to any of the phenomena of
which we have experience, must be sought elsewhere than in any
supposed necessity of our intellectual faculties.]
[Note 183: In distant parts of the stellar regions, where the
phenomena may be entirely unlike those with which we are acquainted,
it would be folly to affirm confidently that this general law
prevails, any more than those special ones which we have found to hold
universally on our own planet. The uniformity in the succession of
events, otherwise called the law of causation, must be received not as
law of the universe, but of that portion of it only which is within
the range of our means of sure observation, with a reasonable degree
of extension to adjacent cases. To extend it further is to make a
supposition without evidence, and to which, in the absence of any
ground from experience for estimating its degree of probability, it
would be idle to attempt to assign any.]
§ 2.