Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette
théorie est le chef-d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan
aussi dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction.
Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve
des propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons
que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de
toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai
en tout temps, les circonstances étant pareilles[153].» C'est le
raisonnement par lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre
plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme
mourra. Bref, l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme,
c'est-à-dire deux faits généraux ordinairement successifs, et déclare
que le premier est la _cause_ du second.
Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais
l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la
trouvons pas au commencement, mais à la fin de nos recherches[154]. Au
fond l'expérience ne présuppose rien hors d'elle-même. Nul principe à
priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette
pierre est tombée, que ce charbon rouge nous a brûlés, que cet homme
est mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que
l'addition et la comparaison de ces petits faits isolés et momentanés.
Nous apprenons par la simple pratique que le soleil éclaire, que les
corps tombent, que l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre
ressource pour étendre ou contrôler ces inductions que d'autres
inductions semblables. Chaque remarque, comme chaque induction, tire
sa valeur d'elle-même et de ses voisines. C'est toujours l'expérience
qui juge l'expérience, et l'induction qui juge l'induction. Le corps
de nos vérités n'a point une âme différente de lui-même qui lui
communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties
prises ensemble et par la vitalité de chacune de ses parties prises à
part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a
des hommes dont la tête est au-dessous des épaules. Vous ne refuseriez
pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs.
Et cependant votre expérience de la chose est la même dans les deux
cas; vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez
jamais vu que des hommes ayant la tête au-dessus des épaules. D'où
vient donc que le second témoignage vous paraît plus croyable que le
premier? «Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la
couleur des animaux que dans la structure générale de leurs parties
anatomiques. Mais comment savez-vous cela? Évidemment par
l'expérience[155]. Il est donc vrai que nous avons besoin de
l'expérience pour nous apprendre à quel degré, dans quels cas, dans
quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier à l'expérience.
L'expérience doit être consultée, pour apprendre d'elle dans quelles
circonstances les arguments qu'on tire d'elle sont solides. Nous
n'avons point une seconde pierre de touche d'après laquelle nous
puissions vérifier l'expérience; nous faisons de l'expérience la
pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et elle est
partout.
Considérons donc comment, sans autre secours que le sien, nous pouvons
former des propositions générales, particulièrement les plus
nombreuses et les plus importantes de toutes celles qui joignent deux
événements successifs en disant que le premier est la cause du second.
Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesons-le. Il porte dans son
sein toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend
toute votre idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est
transformer la pensée humaine; et vous allez voir, comment Mill, avec
Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte, à transformé cette
notion.
Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de
l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps,
il ne parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens
attachent la cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et
de la vertu génératrice que certaines philosophies insèrent entre le
producteur et le produit. «La seule notion, dit-il[156], dont
l'induction ait besoin à cet égard peut être donnée par l'expérience.
Nous apprenons par l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de
succession invariable, et que chaque fait y est toujours précédé par
un autre fait. Nous appelons cause l'_antécédent invariable_, effet le
_conséquent invariable_[157].» Au fond, nous ne mettons rien d'autre
sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours,
partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par
l'apparition de la rouille, l'application de la chaleur par la
dilatation du corps. «La cause réelle est la série des conditions,
l'ensemble des antécédents sans lesquels l'effet ne serait pas
arrivé[158].... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la
distinction que l'on fait entre la cause d'un phénomène et ses
conditions.... La distinction que l'on établit entre le patient et
l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des conditions
négatives et positives prises ensemble, la totalité des circonstances
et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois données, sont
invariablement suivies du conséquent[159].» On fait grand bruit du
mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne pas
être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que
nous puissions faire à propos de toutes les autres choses[160].» Voilà
tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause
enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est
suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre
que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle
autre condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la
notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les
philosophes se méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un
type différent de la cause, et déclarent que nous y voyons la force
efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable.
Nous n'apercevons là comme ailleurs que des successions constantes.
Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui
en accompagne un autre. «Notre volonté, dit Mill, produit nos actions
corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une étincelle
produit une explosion de poudre à canon.» Il y a là un antécédent
comme ailleurs, la résolution ou état de l'esprit, et un conséquent
comme ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'expérience les lie
et nous fait prévoir que l'effort suivra la résolution, comme elle
nous fait prévoir que l'explosion de la poudre suivra le contact de
l'étincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et cherchons
simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phénomènes, qui
_forment des couples sans exception ni condition_.
Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre
méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances[161],
celle des différences[162], celle des résidus[163], celle des
variations concomitantes[164]. Elles sont les seules voies par
lesquelles nous puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a qu'elles,
et elles sont partout. Et elles emploient toutes le même artifice. Cet
artifice est l'_élimination_; et en effet l'induction n'est pas autre
chose. Vous avez deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de
conséquents, chacun d'eux contenant plus ou moins d'éléments: dix,
par exemple. À quel antécédent chaque conséquent est-il joint? Le
premier conséquent est-il joint au premier antécédent, ou bien au
troisième, ou bien au sixième? Toute la difficulté et toute la
découverte sont là. Pour lever la difficulté et pour opérer la
découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire exclure les antécédents qui
ne sont point liés au conséquent que l'on considère[165]. Mais comme
effectivement on ne peut les exclure, et que, dans la nature, toujours
le couple est entouré de circonstances, on assemble divers cas qui,
par leur diversité, permettent à l'esprit de retrancher ces
circonstances, et de voir le couple à nu. En définitive, on n'induit
qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les isolant; on ne
les isole que par des comparaisons.
[Note 153: Induction, then, is that operation of the mind, by
which we infer that what we know to be true in a particular case or
cases, will be true in all cases which resemble the former in certain
assignable respects. In other words, Induction is the process by which
we conclude that what is true of certain individuals of a class is
true of the whole class, or that what is true at certain times will be
true in similar circumstances at all times.]
[Note 154: We must first observe, that there is a principle
implied in the very statement of what Induction is; an assumption with
regard to the course of nature and the order of universe: namely, that
there are such things in nature as parallel cases; that what happens
once, will, under a sufficient degree of similarity of circumstances,
happen again, and not only again, but as often as the same
circumstances recur. This, I say, is an assumption, involved in every
case of induction. And, if we consult the actual course of nature, we
find that the assumption is warranted. The universe, we find, is so
constituted, that whatever is true in any one case, is true at all
cases of a certain description; the only difficulty is, to find _what_
description.]
[Note 155: Why is it that, with exactly the same amount of
evidence, both negative and positive, we did not reject the assertion
that there are black swans while we should refuse credence to any
testimony which asserted there were men wearing their heads underneath
their shoulders? The first assertion was more credible than the
latter. But why more credible? So long as neither phenomenon had been
actually witnessed, what reason was there for finding the one harder
to be believed than the other? Apparently, because there is less
constancy in the colours of animals, than in the general structure of
their internal anatomy. But how do we know this? Doubtless, from
experience. It appears, then, that we need experience to inform us in
what degree, and in what cases, or sorts of cases, experience is to be
relied on. Experience must be consulted in order to learn from it
under what circumstances arguments from it will be valid. We have no
ulterior test to which we subject experience in general; but we make
experience its own test. Experience testifies that among the
uniformities which it exhibits or seems to exhibit, some are more to
be relied on than others; and uniformity, therefore, may be presumed,
from any given number of instances, with a greater degree of
assurance, in proportion as the case belongs to a class in which the
uniformities have hitherto been found more uniform.]
[Note 156: T. Ier, p. 338, 340, 341, 345, 351.]
[Note 157: The only notion of a cause, which the theory of
induction requires, is such a notion as can be gained from experience.
The Law of Causation, the recognition of which is the main pillar of
inductive science, is but the familiar truth, that invariability of
succession is found by observation to obtain between every fact in
nature and some other fact which has preceded it; independently of all
consideration respecting the ultimate mode of production of phenomena,
and of every other question regarding the nature of "Things in
themselves".]
[Note 158: The real cause, is the whole of these antecedents.]
[Note 159: The cause, then, philosophically speaking, is the sum
total of the conditions, positive and negative, taken together; the
whole of the contingencies of every description, which being realized,
the consequent invariably follows.]
[Note 160: If there be any meaning which confessedly belongs to
the term necessity, it is _unconditionalness_. That which is
necessary, that which _must_ be, means that which will be, whatever
supposition we may make in regard to all other things.]
[Note 161: 1º Prenons cinquante creusets de matière fondue qu'on
laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer;
toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les
substances, les températures, les circonstances sont aussi différentes
que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de
l'état liquide à l'état solide; nous concluons que ce passage est
l'antécédent invariable de la cristallisation. Voilà un exemple de la
_méthode de concordance_: sa règle fondamentale est que «si deux ou
plusieurs cas du phénomène en question n'ont qu'une circonstance
commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet.» (T. I, p.
396.)]
[Note 162: Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire;
plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La
suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas
dans le premier; du reste, les deux cas, sont aussi semblables que
possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du même oiseau et
presque au même instant; ils ne diffèrent que par une circonstance,
l'immersion dans l'acide carbonique substituée à l'immersion dans
l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antécédents
invariables de la suffocation. Voilà un exemple de la _méthode de
différence_; sa règle fondamentale est que «si un cas où le phénomène
en question se rencontre et un cas où il ne se rencontre pas ont
toutes leurs circonstances communes, sauf une, le phénomène a cette
circonstance pour cause ou pour effet.»]
[Note 163: Prenons deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de
conséquents. On a lié tous les antécédents, moins un, à leurs
conséquents, et tous les conséquents, moins un, à leurs antécédents.
On peut conclure que l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui
reste. Par exemple, les physiciens, ayant calculé, d'après les lois de
la propagation des ondes sonores, quelle doit être la vitesse du son,
trouvèrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble
l'indiquer. Ce surplus ou résidu de vitesse est un conséquent et
suppose un antécédent; Laplace trouva l'antécédent dans la chaleur que
développe la condensation de chaque onde sonore, et cet élément
nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voilà
un exemple de la _méthode des résidus_. Sa règle est que «si l'on
retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet de certains
antécédents, le résidu du phénomène est l'effet des antécédents qui
restent.»]
[Note 164: Prenons deux faits: la présence de la terre et
l'oscillation du pendule, ou bien encore la présence de la lune et le
mouvement des marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes
l'un à l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vérifier
si cette suppression entraînerait l'absence du second. Or cette
suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matériellement
impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les
deux phénomènes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un
correspondent à certaines variations de l'autre; que toutes les
oscillations du pendule correspondent aux diverses positions de la
terre; que toutes les circonstances des marées correspondent aux
diverses positions de la lune. Nous en concluons que le second fait
est l'antécédent du premier. Voilà un exemple de la _méthode des
variations concomitantes_: sa règle fondamentale est que: «si un
phénomène varie d'une façon quelconque toutes les fois qu'un autre
phénomène varie d'une certaine façon, le premier est une cause ou un
effet direct ou indirect du second.»]
[Note 165: «La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement,
que tout ce qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une
loi. La méthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut
être éliminé n'est point lié au phénomène par une loi.» La méthode des
résidus est un cas de la méthode de différence; la méthode des
variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction
qu'elle opère, non sur les deux phénomènes, mais sur leurs
variations.]