VII

Il suit de là que l'induction est la seule clef de la nature. Cette

théorie est le chef-d'oeuvre de Mill. Il n'y avait qu'un partisan

aussi dévoué de l'expérience qui pût faire la théorie de l'induction.

Qu'est-ce que l'induction? C'est l'opération «qui découvre et prouve

des propositions générales. C'est le procédé par lequel nous concluons

que ce qui est vrai de certains individus d'une classe est vrai de

toute la classe, ou que ce qui est vrai en certains temps, sera vrai

en tout temps, les circonstances étant pareilles[153].» C'est le

raisonnement par lequel, ayant remarqué que Pierre, Jean et un nombre

plus ou moins grand d'hommes sont morts, nous concluons que tout homme

mourra. Bref, l'induction lie la mortalité et la qualité d'homme,

c'est-à-dire deux faits généraux ordinairement successifs, et déclare

que le premier est la _cause_ du second.

Cela revient à dire que le cours de la nature est uniforme. Mais

l'induction ne part pas de cet axiome, elle y conduit; nous ne la

trouvons pas au commencement, mais à la fin de nos recherches[154]. Au

fond l'expérience ne présuppose rien hors d'elle-même. Nul principe à

priori ne vient l'autoriser ni la guider. Nous remarquons que cette

pierre est tombée, que ce charbon rouge nous a brûlés, que cet homme

est mort, et nous n'avons d'autre ressource pour induire que

l'addition et la comparaison de ces petits faits isolés et momentanés.

Nous apprenons par la simple pratique que le soleil éclaire, que les

corps tombent, que l'eau apaise la soif, et nous n'avons d'autre

ressource pour étendre ou contrôler ces inductions que d'autres

inductions semblables. Chaque remarque, comme chaque induction, tire

sa valeur d'elle-même et de ses voisines. C'est toujours l'expérience

qui juge l'expérience, et l'induction qui juge l'induction. Le corps

de nos vérités n'a point une âme différente de lui-même qui lui

communique la vie; il subsiste par l'harmonie de toutes ses parties

prises ensemble et par la vitalité de chacune de ses parties prises à

part. Vous refuseriez de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a

des hommes dont la tête est au-dessous des épaules. Vous ne refuseriez

pas de croire un voyageur qui vous dirait qu'il y a des cygnes noirs.

Et cependant votre expérience de la chose est la même dans les deux

cas; vous n'avez jamais vu que des cygnes blancs, comme vous n'avez

jamais vu que des hommes ayant la tête au-dessus des épaules. D'où

vient donc que le second témoignage vous paraît plus croyable que le

premier? «Apparemment, parce qu'il y a moins de constance dans la

couleur des animaux que dans la structure générale de leurs parties

anatomiques. Mais comment savez-vous cela? Évidemment par

l'expérience[155]. Il est donc vrai que nous avons besoin de

l'expérience pour nous apprendre à quel degré, dans quels cas, dans

quelles sortes de cas, nous pouvons nous fier à l'expérience.

L'expérience doit être consultée, pour apprendre d'elle dans quelles

circonstances les arguments qu'on tire d'elle sont solides. Nous

n'avons point une seconde pierre de touche d'après laquelle nous

puissions vérifier l'expérience; nous faisons de l'expérience la

pierre de touche de l'expérience.» Il n'y a qu'elle et elle est

partout.

Considérons donc comment, sans autre secours que le sien, nous pouvons

former des propositions générales, particulièrement les plus

nombreuses et les plus importantes de toutes celles qui joignent deux

événements successifs en disant que le premier est la cause du second.

Il y a là un grand mot, celui de cause. Pesons-le. Il porte dans son

sein toute une philosophie. De l'idée que vous y attachez, dépend

toute votre idée de la nature. Renouveler la notion de cause, c'est

transformer la pensée humaine; et vous allez voir, comment Mill, avec

Hume et M. Comte, mais mieux que Hume et M. Comte, à transformé cette

notion.

Qu'est-ce qu'une cause? Quand Mill dit que le contact du fer et de

l'air humide produit la rouille, ou que la chaleur dilate les corps,

il ne parle pas du lien mystérieux par lequel les métaphysiciens

attachent la cause à l'effet. Il ne s'occupe pas de la force intime et

de la vertu génératrice que certaines philosophies insèrent entre le

producteur et le produit. «La seule notion, dit-il[156], dont

l'induction ait besoin à cet égard peut être donnée par l'expérience.

Nous apprenons par l'expérience qu'il y a dans la nature un ordre de

succession invariable, et que chaque fait y est toujours précédé par

un autre fait. Nous appelons cause l'_antécédent invariable_, effet le

_conséquent invariable_[157].» Au fond, nous ne mettons rien d'autre

sous ces deux mots. Nous voulons dire simplement que toujours,

partout, le contact du fer et de l'air humide sera suivi par

l'apparition de la rouille, l'application de la chaleur par la

dilatation du corps. «La cause réelle est la série des conditions,

l'ensemble des antécédents sans lesquels l'effet ne serait pas

arrivé[158].... Il n'y a pas de fondement scientifique dans la

distinction que l'on fait entre la cause d'un phénomène et ses

conditions.... La distinction que l'on établit entre le patient et

l'agent est purement verbale.... La cause est la somme des conditions

négatives et positives prises ensemble, la totalité des circonstances

et contingences de toute espèce, lesquelles, une fois données, sont

invariablement suivies du conséquent[159].» On fait grand bruit du

mot nécessaire. «Ce qui est nécessaire, ce qui ne peut pas ne pas

être, est ce qui arrivera, quelles que soient les suppositions que

nous puissions faire à propos de toutes les autres choses[160].» Voilà

tout ce que l'on veut dire quand on prétend que la notion de cause

enferme la notion de nécessité. On veut dire que l'antécédent est

suffisant et complet, qu'il n'y a pas besoin d'en supposer un autre

que lui, qu'il contient toutes les conditions requises, que nulle

autre condition n'est exigée. Succéder sans condition, voilà toute la

notion d'effet et de cause. Nous n'en avons pas d'autre. Les

philosophes se méprennent quand ils découvrent dans notre volonté un

type différent de la cause, et déclarent que nous y voyons la force

efficiente en acte et en exercice. Nous n'y voyons rien de semblable.

Nous n'apercevons là comme ailleurs que des successions constantes.

Nous ne voyons pas un fait qui en engendre un autre, mais un fait qui

en accompagne un autre. «Notre volonté, dit Mill, produit nos actions

corporelles, comme le froid produit la glace, ou comme une étincelle

produit une explosion de poudre à canon.» Il y a là un antécédent

comme ailleurs, la résolution ou état de l'esprit, et un conséquent

comme ailleurs, l'effort ou sensation physique. L'expérience les lie

et nous fait prévoir que l'effort suivra la résolution, comme elle

nous fait prévoir que l'explosion de la poudre suivra le contact de

l'étincelle. Laissons donc ces illusions psychologiques, et cherchons

simplement, sous le nom d'effet et de cause, les phénomènes, qui

_forment des couples sans exception ni condition_.

Or, pour établir ces liaisons expérimentales, Mill découvre quatre

méthodes, et quatre méthodes seulement: celle des concordances[161],

celle des différences[162], celle des résidus[163], celle des

variations concomitantes[164]. Elles sont les seules voies par

lesquelles nous puissions pénétrer dans la nature. Il n'y a qu'elles,

et elles sont partout. Et elles emploient toutes le même artifice. Cet

artifice est l'_élimination_; et en effet l'induction n'est pas autre

chose. Vous avez deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de

conséquents, chacun d'eux contenant plus ou moins d'éléments: dix,

par exemple. À quel antécédent chaque conséquent est-il joint? Le

premier conséquent est-il joint au premier antécédent, ou bien au

troisième, ou bien au sixième? Toute la difficulté et toute la

découverte sont là. Pour lever la difficulté et pour opérer la

découverte, il faut éliminer, c'est-à-dire exclure les antécédents qui

ne sont point liés au conséquent que l'on considère[165]. Mais comme

effectivement on ne peut les exclure, et que, dans la nature, toujours

le couple est entouré de circonstances, on assemble divers cas qui,

par leur diversité, permettent à l'esprit de retrancher ces

circonstances, et de voir le couple à nu. En définitive, on n'induit

qu'en formant des couples; on ne les forme qu'en les isolant; on ne

les isole que par des comparaisons.

[Note 153: Induction, then, is that operation of the mind, by

which we infer that what we know to be true in a particular case or

cases, will be true in all cases which resemble the former in certain

assignable respects. In other words, Induction is the process by which

we conclude that what is true of certain individuals of a class is

true of the whole class, or that what is true at certain times will be

true in similar circumstances at all times.]

[Note 154: We must first observe, that there is a principle

implied in the very statement of what Induction is; an assumption with

regard to the course of nature and the order of universe: namely, that

there are such things in nature as parallel cases; that what happens

once, will, under a sufficient degree of similarity of circumstances,

happen again, and not only again, but as often as the same

circumstances recur. This, I say, is an assumption, involved in every

case of induction. And, if we consult the actual course of nature, we

find that the assumption is warranted. The universe, we find, is so

constituted, that whatever is true in any one case, is true at all

cases of a certain description; the only difficulty is, to find _what_

description.]

[Note 155: Why is it that, with exactly the same amount of

evidence, both negative and positive, we did not reject the assertion

that there are black swans while we should refuse credence to any

testimony which asserted there were men wearing their heads underneath

their shoulders? The first assertion was more credible than the

latter. But why more credible? So long as neither phenomenon had been

actually witnessed, what reason was there for finding the one harder

to be believed than the other? Apparently, because there is less

constancy in the colours of animals, than in the general structure of

their internal anatomy. But how do we know this? Doubtless, from

experience. It appears, then, that we need experience to inform us in

what degree, and in what cases, or sorts of cases, experience is to be

relied on. Experience must be consulted in order to learn from it

under what circumstances arguments from it will be valid. We have no

ulterior test to which we subject experience in general; but we make

experience its own test. Experience testifies that among the

uniformities which it exhibits or seems to exhibit, some are more to

be relied on than others; and uniformity, therefore, may be presumed,

from any given number of instances, with a greater degree of

assurance, in proportion as the case belongs to a class in which the

uniformities have hitherto been found more uniform.]

[Note 156: T. Ier, p. 338, 340, 341, 345, 351.]

[Note 157: The only notion of a cause, which the theory of

induction requires, is such a notion as can be gained from experience.

The Law of Causation, the recognition of which is the main pillar of

inductive science, is but the familiar truth, that invariability of

succession is found by observation to obtain between every fact in

nature and some other fact which has preceded it; independently of all

consideration respecting the ultimate mode of production of phenomena,

and of every other question regarding the nature of "Things in

themselves".]

[Note 158: The real cause, is the whole of these antecedents.]

[Note 159: The cause, then, philosophically speaking, is the sum

total of the conditions, positive and negative, taken together; the

whole of the contingencies of every description, which being realized,

the consequent invariably follows.]

[Note 160: If there be any meaning which confessedly belongs to

the term necessity, it is _unconditionalness_. That which is

necessary, that which _must_ be, means that which will be, whatever

supposition we may make in regard to all other things.]

[Note 161: 1º Prenons cinquante creusets de matière fondue qu'on

laisse refroidir, et cinquante dissolutions qu'on laisse évaporer;

toutes cristallisent. Soufre, sucre, alun, chlorure de sodium, les

substances, les températures, les circonstances sont aussi différentes

que possible. Nous y trouvons un fait commun et un seul, le passage de

l'état liquide à l'état solide; nous concluons que ce passage est

l'antécédent invariable de la cristallisation. Voilà un exemple de la

_méthode de concordance_: sa règle fondamentale est que «si deux ou

plusieurs cas du phénomène en question n'ont qu'une circonstance

commune, cette circonstance en est la cause ou l'effet.» (T. I, p.

396.)]

[Note 162: Prenons un oiseau qui est dans l'air et respire;

plongeons-le dans l'acide carbonique, il cesse de respirer. La

suffocation se rencontre dans le second cas, elle ne se rencontre pas

dans le premier; du reste, les deux cas, sont aussi semblables que

possible, puisqu'il s'agit dans tous les deux du même oiseau et

presque au même instant; ils ne diffèrent que par une circonstance,

l'immersion dans l'acide carbonique substituée à l'immersion dans

l'air. On en conclut que cette circonstance est un des antécédents

invariables de la suffocation. Voilà un exemple de la _méthode de

différence_; sa règle fondamentale est que «si un cas où le phénomène

en question se rencontre et un cas où il ne se rencontre pas ont

toutes leurs circonstances communes, sauf une, le phénomène a cette

circonstance pour cause ou pour effet.»]

[Note 163: Prenons deux groupes, l'un d'antécédents, l'autre de

conséquents. On a lié tous les antécédents, moins un, à leurs

conséquents, et tous les conséquents, moins un, à leurs antécédents.

On peut conclure que l'antécédent qui reste est lié au conséquent qui

reste. Par exemple, les physiciens, ayant calculé, d'après les lois de

la propagation des ondes sonores, quelle doit être la vitesse du son,

trouvèrent qu'en fait les sons vont plus vite que le calcul ne semble

l'indiquer. Ce surplus ou résidu de vitesse est un conséquent et

suppose un antécédent; Laplace trouva l'antécédent dans la chaleur que

développe la condensation de chaque onde sonore, et cet élément

nouveau introduit dans le calcul le rendit parfaitement exact. Voilà

un exemple de la _méthode des résidus_. Sa règle est que «si l'on

retranche d'un phénomène la partie qui est l'effet de certains

antécédents, le résidu du phénomène est l'effet des antécédents qui

restent.»]

[Note 164: Prenons deux faits: la présence de la terre et

l'oscillation du pendule, ou bien encore la présence de la lune et le

mouvement des marées. Pour joindre directement ces deux phénomènes

l'un à l'autre, il faudrait pouvoir supprimer le premier, et vérifier

si cette suppression entraînerait l'absence du second. Or cette

suppression est, dans l'un et l'autre de ces cas, matériellement

impossible. Alors nous employons une voie indirecte pour joindre les

deux phénomènes. Nous remarquons que toutes les variations de l'un

correspondent à certaines variations de l'autre; que toutes les

oscillations du pendule correspondent aux diverses positions de la

terre; que toutes les circonstances des marées correspondent aux

diverses positions de la lune. Nous en concluons que le second fait

est l'antécédent du premier. Voilà un exemple de la _méthode des

variations concomitantes_: sa règle fondamentale est que: «si un

phénomène varie d'une façon quelconque toutes les fois qu'un autre

phénomène varie d'une certaine façon, le premier est une cause ou un

effet direct ou indirect du second.»]

[Note 165: «La méthode de différence, dit Mill, a pour fondement,

que tout ce qui ne saurait être éliminé est lié au phénomène par une

loi. La méthode de concordance a pour fondement, que tout ce qui peut

être éliminé n'est point lié au phénomène par une loi.» La méthode des

résidus est un cas de la méthode de différence; la méthode des

variations concomitantes en est un autre cas, avec cette distinction

qu'elle opère, non sur les deux phénomènes, mais sur leurs

variations.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 82 / 109 题