VI

Reste une sorte de forteresse philosophique où se réfugient les

idéalistes. À l'origine de toutes les preuves il y a la source de

toutes les preuves, j'entends les axiomes. Deux lignes droites ne

peuvent enclore un espace, deux qualités égales à une troisième sont

égales entre elles; si l'on ajoute des quantités égales à des

quantités égales, les sommes ainsi formées sont encore égales: voilà

des propositions instructives, car elles expriment non des sens de

mots, mais des rapports de choses; et de plus, ce sont des

propositions fécondes, car toute l'arithmétique, l'algèbre et la

géométrie sont des suites de leur vérité. D'autre part, cependant,

elles ne sont point l'oeuvre de l'expérience, car nous n'avons pas

besoin de voir effectivement et avec nos yeux deux lignes droites pour

savoir qu'elles ne peuvent enclore un espace; il nous suffit de

consulter la conception intérieure que nous en avons: le témoignage de

nos sens à cet égard est inutile; notre croyance naît tout entière, et

avec toute sa force, de la simple comparaison de nos idées. De plus,

l'expérience ne suit ces deux lignes que jusqu'à une distance bornée,

dix, cent, mille pieds, et l'axiome est vrai pour mille, cent mille,

un million de lieues, et à l'infini; donc, à partir de l'endroit où

l'expérience cesse, ce n'est plus elle qui établit l'axiome. Enfin

l'axiome est nécessaire, c'est-à-dire que le contraire est

inconcevable. Nous ne pouvons imaginer un espace enclos par deux

lignes droites; sitôt que nous imaginons l'espace comme enclos, les

deux lignes cessent d'être droites; sitôt que nous imaginons les deux

lignes comme droites, l'espace cesse d'être enclos. Dans l'affirmation

des axiomes, les idées constitutives s'attirent invinciblement. Dans

la négation des axiomes, les idées constitutives se repoussent

invinciblement. Or cela n'a pas lieu dans ces propositions

d'expériences; elles constatent un rapport accidentel, et non un

rapport nécessaire; elles posent que deux faits sont liés et non que

les deux faits doivent être liés; elles établissent que les corps sont

pesants, et non que les corps doivent être pesants. Ainsi les axiomes

ne sont pas et ne peuvent pas être les produits de l'expérience. Ils

ne le sont pas, puisqu'on peut les former de tête et sans expérience.

Ils ne peuvent pas l'être, puisqu'ils dépassent, par la nature et la

portée de leurs vérités, les vérités de l'expérience. Ils ont une

autre source et une source plus profonde. Ils vont plus loin et ils

viennent d'ailleurs.

Point du tout, répond Mill. Ici, comme tout à l'heure, vous raisonnez

en scolastique; vous oubliez les faits cachés derrière les

conceptions. Car regardez d'abord votre premier argument. Sans doute

vous pouvez découvrir, sans employer vos yeux et par une pure

contemplation mentale, que deux lignes ne sauraient enclore un espace;

mais cette contemplation n'est que l'expérience déplacée. Les lignes

imaginaires remplacent ici les lignes réelles; vous reportez les

figures en vous-même, au lieu de les reporter sur le papier: votre

imagination fait le même office qu'un tableau; vous vous fiez à l'une

comme vous vous fiez à l'autre, et une substitution vaut l'autre, car,

en fait de figures et de lignes, l'imagination reproduit exactement la

sensation. Ce que vous avez vu les yeux ouverts, vous le voyez

exactement de même une minute après, les yeux fermés, et vous étudiez

les propriétés géométriques transplantées dans le champ de la vision

intérieure aussi sûrement que vous les étudieriez maintenues dans le

champ de la vision extérieure. Il y a donc une expérience de tête

comme il y en a une des yeux, et c'est justement d'après une

expérience pareille que vous refusez aux deux lignes droites, même

prolongées à l'infini, le pouvoir d'enclore un espace. Vous n'avez pas

besoin pour cela de les suivre à l'infini, vous n'avez qu'à vous

transporter par l'imagination à endroit où elles convergent, et vous

avez à cet endroit l'impression d'une ligne qui se courbe,

c'est-à-dire qui cesse d'être droite[152]. Cette présence imaginaire

tient lieu d'une présence réelle; vous affirmez par l'une ce que vous

affirmeriez par l'autre, et du même droit. La première n'est que la

seconde plus maniable, ayant plus de mobilité et de portée. C'est un

télescope au lieu d'un oeil. Or les témoignages du télescope sont des

propositions d'expérience, donc les témoignages de l'imagination en

sont aussi. Quant à l'argument qui distingue les axiomes et les

propositions d'expérience, sous prétexte que le contraire des unes est

concevable et le contraire des autres inconcevable, il est nul, car

cette distinction n'existe pas. Rien n'empêche que le contraire de

certaines propositions d'expérience soit concevable, et le contraire

de certaines autres inconcevable. Cela dépend de la structure de notre

esprit. Il se peut qu'en certains cas il puisse démentir son

expérience, et qu'en certains autres il ne le puisse pas. Il se peut

qu'en certains cas la conception diffère de la perception, et qu'en

certains autres elle n'en diffère pas. Il se peut qu'en certains cas

la vue extérieure s'oppose à la vue intérieure, et qu'en certains

autres elle ne s'y oppose pas. Or, on a déjà vu qu'en matière de

figures, la vue intérieure reproduit exactement la vue extérieure.

Donc, dans les axiomes de figure, la vue intérieure ne pourra

s'opposer à la vue extérieure; l'imagination ne pourra contredire la

sensation. En d'autres termes, le contraire des axiomes sera

inconcevable. Ainsi les axiomes, quoique leur contraire soit

inconcevable, sont des expériences d'une certaine classe, et c'est

parce qu'ils sont des expériences d'une certaine classe que leur

contraire est inconcevable. De toutes parts surnage cette conclusion,

qui est l'abrégé du système: toute proposition instructive ou féconde

vient d'une expérience, et n'est qu'une liaison de faits.

[Note 152: For though, in order actually to see that two given

lines never meet, it would be necessary to follow them to infinity;

yet without doing so, we may know that if they ever do meet, or if,

after diverging from one another, they begin again to approach, this

must take place not at an infinite, but at finite distance. Supposing,

therefore, such to be the case, we can transport ourselves thither in

imagination, and can frame a mental image of the appearance which one

or both of the lines must present at that point, which we may rely on

as being precisely similar to the reality. Now, whether we fix our

contemplation upon this imaginary picture, or call to aid the

generalizations we have had occasion to make from former ocular

observation, we learn by the evidence of experience, that a line

which, after diverging from another straight line, begins to approach

to it, produces the impression on our senses which we describe by the

expression "a bent line", not by the expression, "a straight line".]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 81 / 109 题