Je sais bien qu'aujourd'hui on raille des gens qui raisonnent sur la
définition; ce sont les railleurs qui mériteraient la raillerie. Il
n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et
capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science
humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer
leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter
une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les
êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent.
Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air
d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers.
Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une
figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans
doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se
manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de
qualités, mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les
oeuvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché,
seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni exister ni
être conçu, et qui constitue son être et sa notion[145]. Ils appellent
définitions les propositions qui la désignent, et décident que le
meilleur de notre science consiste en ces sortes de propositions.
Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien;
elles enseignent le sens d'un mot et sont purement verbales[146].
Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal
raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois
lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot
abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution
développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même
fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un
fait, vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas
instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon
esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais
pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui
concernent l'essence sont importantes, et que les propositions qui
concernent les qualités sont accessoires, il faut dire que les
propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les
propositions qui concernent les qualités sont importantes. Je
n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure formée par
la révolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme
centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui
sous-tendent dans le cercle des arcs égaux sont égales, ou que trois
points suffisent pour déterminer la circonférence. Ce qu'on appelle la
nature d'un être est le réseau des faits qui constituent cet être. La
nature d'un mammifère carnassier consiste en ce que la propriété
d'allaiter, avec toutes les particularités de structure qui l'amènent,
se trouve jointe à la possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux
instincts chasseurs et aux facultés correspondantes. Voilà les
éléments qui composent sa nature. Ce sont des faits liés l'un à
l'autre comme une maille à une maille. Nous en apercevons
quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science présente et
de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses fils
entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la somme
indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill, n'exprime
cette nature tout entière, et toute proposition exprime quelque partie
de cette nature[147].» Quittez donc la vaine espérance de démêler sous
les propriétés quelque être primitif et mystérieux, source et abrégé
du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez pas qu'en
sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets d'après
le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la science
nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la métaphysique
hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. Il n'y a pas de
définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des
définitions de noms. Nulle phrase ne me dira, ce que c'est qu'un
cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces
six lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des
qualités qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner
les faits qui correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut
se faire, parce qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme
abstrait et sommaire elle nous fait remonter aux attributs qu'il
représente et de ces attributs aux expériences intérieures ou
sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien elle nous
fait remonter aux attributs mammifère, carnassier et autres qu'il
représente, et de ces attributs aux expériences de vue, de toucher, de
scalpel, qui leur servent de fondement. Elle réduit le composé au
simple, le dérivé au primitif. Elle ramène notre connaissance à ses
origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y a des définitions
comme celles de la géométrie, qui semblent capables d'engendrer de
longues suites de vérités neuves[148], c'est qu'outre l'explication
d'un mot, elles contiennent l'affirmation d'une chose. Dans la
définition du triangle, il y a deux propositions distinctes, l'une
disant qu'il peut y avoir une figure terminée par trois lignes
droites; l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un triangle. La
première est un postulat, la seconde est une définition. La première
est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible de
vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de
l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut
faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer en un mot les
faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde
une commodité; la première est une partie de la science, la seconde
un expédient du langage. La première exprime une relation possible
entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation.
La première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à
l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits.
Comprenons donc exactement la nature de notre connaissance: elle
s'applique ou aux mots, ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois.
S'il s'agit de mots, comme dans les définitions de noms, tout son
effort est de ramener les mots aux expériences primitives,
c'est-à-dire aux faits qui leur servent d'éléments. S'il s'agit
d'êtres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de
joindre un fait à un fait, pour rapprocher la somme finie des
propriétés connues de la somme infinie des propriétés à connaître.
S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui cachent
une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et
l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de
s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,
c'est-à-dire de joindre des faits.
[Note 145: Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en
consultant cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu.
Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant
l'objet dans son groupe, et l'on définit cette notion en nommant le
genre voisin et la différence propre. Les uns et les autres
s'accordent à croire que nous pouvons saisir l'essence.]
[Note 146: An essential proposition, then, in one which is purely
verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is
asserted of it in the fact of calling it by that name; and which
therefore either gives no information, or gives it respecting the
name, not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the
contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal.
They predicate of a thing some fact not involved in the signification
of the name by which the proposition speaks of it; some attribute not
connoted by that name.]
[Note 147: The definition, they say, unfolds the nature of the
thing: but no definition can unfold its whole nature and every
proposition in which any quality whatever is predicated of the thing,
unfolds some part of its nature. The true state of the case we take to
be this. All definitions are of names, and of names only; but, in some
definitions, it is clearly apparent, that nothing is intended except
to explain the meaning of the word; while in others, besides
explaining the meaning of the word, it is intended to be implied that
there exists a thing, corresponding to the word.]
[Note 148: The definition above given of a triangle, obviously
comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable.
The one is, "There may exist a figure bounded by three straight
lines;" the other, "And this figure may be termed a triangle." The
former of these propositions is not a definition at all; the latter is
a mere nominal definition, or explanation of the use and application
of a term. The first is susceptible of truth or falsehood, and may
therefore be made the foundation of a train of reasoning. The latter
can neither be true nor false; the only character it is susceptible of
is that of conformity to the ordinary usage of language.]
V
Voilà un premier rempart détruit; les adversaires se réfugient
derrière le second, la théorie de la _preuve_. En effet, celle-ci,
depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive,
inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la
dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème établi.
Regardons-la de près et avec toute notre attention. Qu'est-ce qu'une
preuve? Selon les logiciens, c'est un syllogisme. Et qu'est-ce qu'un
syllogisme? C'est un groupe de trois propositions comme celui-ci:
«Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le
prince Albert est mortel.» Voilà le modèle de la preuve, et toute
preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon les logiciens, qu'y
a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale concernant tous les
hommes qui aboutit à une proposition particulière concernant un
certain homme. De la première on passe à la seconde, parce que la
seconde est contenue dans la première. Du général on passe au
particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La
seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par
avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une
vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les
prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées
du moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que
la conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la
marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître
dans les individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail
ce qu'il a établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à
pièce ce qu'il a posé tout d'un coup une première fois.
Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert
à rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai
affirmé que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même
que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière,
c'est-à-dire de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et
notamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de
nouveau, maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien;
elle n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre
sous une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est
point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement
est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point
instructif. J'en sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini.
J'ai transformé des mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or
cela ne peut être, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des
vérités neuves. J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le
prince Albert est mortel, et je la découvre par la vertu du
raisonnement, puisque le prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu
l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se
trompent, et par delà la théorie toute scolastique du syllogisme qui
réduit le raisonnement à des substitutions de mots, il faut chercher
une théorie de la preuve, toute positive, qui démêle dans le
raisonnement des découvertes de faits.
Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est
point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le
paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les
hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses
sont ailleurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un
mémento, une sorte de registre abréviatif, où j'ai consigné le fruit
de mes expériences. Vous pouvez considérer ce mémento comme un livre
de notes où vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre
mémoire; mais ce n'est point du livre que vous tirez votre science:
vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur
que par les expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de
valeur que par les faits particuliers qu'elle résume. «La mortalité de
Jean, Thomas et compagnie[149] est après tout la seule preuve que nous
ayons de la mortalité du prince Albert.»--«La vraie raison qui nous
fait croire que le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et
nos ancêtres et toutes les autres personnes qui leur étaient
contemporaines, sont morts. Ces faits sont les vraies prémisses du
raisonnement.» C'est d'eux que nous avons tiré la proposition général;
ce sont eux qui lui communiquent sa portée et la vérité; elle se
borne à les mentionner sous une forme plus courte; elle reçoit d'eux
toute sa substance; ils agissent par elle et à travers elle pour
amener la conclusion qu'elle semble engendrer. Elle n'est que leur
représentant, et à l'occasion ils se passent d'elle. Les enfants, les
ignorants, les animaux savent que le soleil se lèvera, que l'eau les
noiera, que le feu les brûlera, sans employer l'intermédiaire de cette
proposition. Ils raisonnent et nous raisonnons aussi, non du général
au particulier, mais du particulier au particulier. «L'esprit ne va
jamais que des cas observés aux cas non observés, avec ou sans
formules commémoratives. Nous ne nous en servons que pour la
commodité[150].»--«Si nous avions une mémoire assez ample et la
faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous
pourrions raisonner sans employer une seule proposition
générale[151].» Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mépris:
ils ont donné le premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé
sur l'arrière-plan les opérations fructueuses. Ils ont donné la
préférence aux mots sur les faits. Ils ont continué la science
nominale du moyen âge. Ils ont pris l'explication des noms pour la
nature des choses, et la transformation des idées pour le progrès de
l'esprit. C'est à nous de renverser cet ordre en logique, puisque nous
l'avons renversé dans les sciences, de relever les expériences
particulières et instructives, et de leur rendre dans nos théories la
primauté et l'importance que notre pratique leur confère depuis trois
cents ans.
[Note 149: The mortality of John, Thomas and company is, after
all, the whole evidence we have for the mortality of the duke of
Wellington. Not one iota is added to the proof by interpolating a
general proposition. Since the individual cases are all the evidence
we can possess, evidence which no logical form into which we choose to
throw it can make greater than it is; and since that evidence is
either sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose,
cannot be sufficient for the other; I am unable to see why we should
be forbidden to take the shortest cut from these sufficient premisses
to the conclusion, and constrained to travel the "high priori road",
by the arbitrary fiat of logicians.]
[Note 150: All inference is from particulars to particulars:
General propositions are merely registers of such inferences already
made, and short formulæ for making more. The major premiss of a
syllogism, consequently, is a formula of this description; and the
conclusion is not an inference drawn _from_ the formula, but an
inference drawn _according_ to the formula: the real logical
antecedent, or premisses, being the particular facts from which the
general proposition was collected by induction. Those facts, and the
individual instances which supplied them, may have been forgotten; but
a record remains, not indeed descriptive of the facts themselves, but
showing how those cases may be distinguished respecting which the
facts, when known, were considered to warrant a given inference.
According to the indications of this record we draw our conclusion,
which is, to all intents and purposes, a conclusion from the forgotten
facts. For this it is essential that we should read the record
correctly: and the rules of the syllogism are a set of precautions to
ensure our doing so.]
[Note 151: If we had sufficiently capacious memories, and a
sufficient power of maintaining order among a huge mass of details,
the reasoning could go on without any general propositions; they are
mere formulæ for inferring particulars from particulars.]