IV

Je sais bien qu'aujourd'hui on raille des gens qui raisonnent sur la

définition; ce sont les railleurs qui mériteraient la raillerie. Il

n'y a pas de théorie plus féconde en conséquences universelles et

capitales; elle est la racine par laquelle tout l'arbre de la science

humaine végète et se soutient. Car définir les choses, c'est marquer

leur nature. Apporter une idée neuve de la définition, c'est apporter

une idée neuve de la nature des choses; c'est dire ce que sont les

êtres, de quoi ils se composent, en quels éléments ils se réduisent.

Voilà le mérite de ces spéculations si sèches; le philosophe a l'air

d'aligner des formules; la vérité est qu'il y renferme l'univers.

Prenez, disent les logiciens, un animal, une plante, un sentiment, une

figure de géométrie, un objet ou un groupe d'objets quelconques. Sans

doute l'objet a ses propriétés, mais il a aussi son essence. Il se

manifeste au dehors par une multitude indéfinie d'effets et de

qualités, mais toutes ces manières d'être sont les suites ou les

oeuvres de sa nature intime. Il y a en lui un certain fonds caché,

seul primitif, seul important, sans lequel il ne peut ni exister ni

être conçu, et qui constitue son être et sa notion[145]. Ils appellent

définitions les propositions qui la désignent, et décident que le

meilleur de notre science consiste en ces sortes de propositions.

Au contraire, dit Mill, ces sortes de propositions n'apprennent rien;

elles enseignent le sens d'un mot et sont purement verbales[146].

Qu'est-ce que j'apprends quand vous me dites que l'homme est un animal

raisonnable, ou que le triangle est un espace compris entre trois

lignes? La première partie de votre phrase m'exprime par un mot

abréviatif ce que la seconde partie m'exprime par une locution

développée. Vous me dites deux fois la même chose; vous mettez le même

fait sous deux termes différents: vous n'ajoutez pas un fait à un

fait, vous allez du même au même. Votre proposition n'est pas

instructive. Vous pourriez en amasser un million de semblables, mon

esprit resterait aussi vide; j'aurais lu un dictionnaire, je n'aurais

pas acquis une connaissance. Au lieu de dire que les propositions qui

concernent l'essence sont importantes, et que les propositions qui

concernent les qualités sont accessoires, il faut dire que les

propositions qui concernent l'essence sont accessoires, et que les

propositions qui concernent les qualités sont importantes. Je

n'apprends rien quand on me dit qu'un cercle est la figure formée par

la révolution d'une droite autour d'un de ses points pris comme

centre; j'apprends quelque chose lorsqu'on me dit que les cordes qui

sous-tendent dans le cercle des arcs égaux sont égales, ou que trois

points suffisent pour déterminer la circonférence. Ce qu'on appelle la

nature d'un être est le réseau des faits qui constituent cet être. La

nature d'un mammifère carnassier consiste en ce que la propriété

d'allaiter, avec toutes les particularités de structure qui l'amènent,

se trouve jointe à la possession des dents à ciseaux ainsi qu'aux

instincts chasseurs et aux facultés correspondantes. Voilà les

éléments qui composent sa nature. Ce sont des faits liés l'un à

l'autre comme une maille à une maille. Nous en apercevons

quelques-unes, et nous savons qu'au delà de notre science présente et

de notre expérience future, le filet étend à l'infini ses fils

entrecroisés et multipliés. L'essence ou nature d'un être est la somme

indéfinie de ses propriétés. «Nulle définition, dit Mill, n'exprime

cette nature tout entière, et toute proposition exprime quelque partie

de cette nature[147].» Quittez donc la vaine espérance de démêler sous

les propriétés quelque être primitif et mystérieux, source et abrégé

du reste; laissez les entités à Duns Scott; ne croyez pas qu'en

sondant vos idées comme les Allemands, en classant les objets d'après

le genre et l'espèce comme les scolastiques, en renouvelant la science

nominale du moyen âge, ou les jeux d'esprit de la métaphysique

hégélienne, vous puissiez suppléer à l'expérience. Il n'y a pas de

définitions de choses; s'il y a des définitions, ce ne sont que des

définitions de noms. Nulle phrase ne me dira, ce que c'est qu'un

cheval, mais il y a des phrases qui me diront ce qu'on entend par ces

six lettres. Nulle phrase n'épuisera la totalité inépuisable des

qualités qui font un être, mais plusieurs phrases pourront désigner

les faits qui correspondent à un mot. Dans ce cas, la définition peut

se faire, parce qu'on peut toujours faire une analyse. Du terme

abstrait et sommaire elle nous fait remonter aux attributs qu'il

représente et de ces attributs aux expériences intérieures ou

sensibles qui leur servent de fondement. Du terme chien elle nous

fait remonter aux attributs mammifère, carnassier et autres qu'il

représente, et de ces attributs aux expériences de vue, de toucher, de

scalpel, qui leur servent de fondement. Elle réduit le composé au

simple, le dérivé au primitif. Elle ramène notre connaissance à ses

origines. Elle transforme les mots en faits. S'il y a des définitions

comme celles de la géométrie, qui semblent capables d'engendrer de

longues suites de vérités neuves[148], c'est qu'outre l'explication

d'un mot, elles contiennent l'affirmation d'une chose. Dans la

définition du triangle, il y a deux propositions distinctes, l'une

disant qu'il peut y avoir une figure terminée par trois lignes

droites; l'autre disant qu'une telle figure s'appelle un triangle. La

première est un postulat, la seconde est une définition. La première

est cachée, la seconde est visible; la première est susceptible de

vérité ou d'erreur, la seconde n'est susceptible ni de l'une ni de

l'autre. La première est la source de tous les théorèmes qu'on peut

faire sur les triangles, la seconde ne fait que résumer en un mot les

faits contenus dans l'autre. La première est une vérité, la seconde

une commodité; la première est une partie de la science, la seconde

un expédient du langage. La première exprime une relation possible

entre trois lignes droites, la seconde donne le nom de cette relation.

La première seule est fructueuse, parce que seule, conformément à

l'office de toute proposition fructueuse, elle lie deux faits.

Comprenons donc exactement la nature de notre connaissance: elle

s'applique ou aux mots, ou aux êtres, ou à tous les deux à la fois.

S'il s'agit de mots, comme dans les définitions de noms, tout son

effort est de ramener les mots aux expériences primitives,

c'est-à-dire aux faits qui leur servent d'éléments. S'il s'agit

d'êtres, comme dans les propositions de choses, tout son effort est de

joindre un fait à un fait, pour rapprocher la somme finie des

propriétés connues de la somme infinie des propriétés à connaître.

S'il s'agit des deux, comme dans les définitions de nom qui cachent

une proposition de chose, tout son effort est de faire l'un et

l'autre. Partout l'opération est la même. Il ne s'agit partout que de

s'entendre, c'est-à-dire de revenir aux faits, ou d'apprendre,

c'est-à-dire de joindre des faits.

[Note 145: Selon les logiciens idéalistes, on démêle cet être en

consultant cette notion, et l'idée décomposée met l'essence à nu.

Selon les logiciens classificateurs, on atteint cet être en logeant

l'objet dans son groupe, et l'on définit cette notion en nommant le

genre voisin et la différence propre. Les uns et les autres

s'accordent à croire que nous pouvons saisir l'essence.]

[Note 146: An essential proposition, then, in one which is purely

verbal; which asserts of a thing under a particular name only what is

asserted of it in the fact of calling it by that name; and which

therefore either gives no information, or gives it respecting the

name, not the thing. Non-essential, or accidental propositions, on the

contrary, may be called Real Propositions, in opposition to Verbal.

They predicate of a thing some fact not involved in the signification

of the name by which the proposition speaks of it; some attribute not

connoted by that name.]

[Note 147: The definition, they say, unfolds the nature of the

thing: but no definition can unfold its whole nature and every

proposition in which any quality whatever is predicated of the thing,

unfolds some part of its nature. The true state of the case we take to

be this. All definitions are of names, and of names only; but, in some

definitions, it is clearly apparent, that nothing is intended except

to explain the meaning of the word; while in others, besides

explaining the meaning of the word, it is intended to be implied that

there exists a thing, corresponding to the word.]

[Note 148: The definition above given of a triangle, obviously

comprises not one, but two propositions, perfectly distinguishable.

The one is, "There may exist a figure bounded by three straight

lines;" the other, "And this figure may be termed a triangle." The

former of these propositions is not a definition at all; the latter is

a mere nominal definition, or explanation of the use and application

of a term. The first is susceptible of truth or falsehood, and may

therefore be made the foundation of a train of reasoning. The latter

can neither be true nor false; the only character it is susceptible of

is that of conformity to the ordinary usage of language.]

V

Voilà un premier rempart détruit; les adversaires se réfugient

derrière le second, la théorie de la _preuve_. En effet, celle-ci,

depuis deux mille ans, passe pour une vérité acquise, définitive,

inattaquable. Plusieurs l'ont jugée inutile, mais personne n'a osé la

dire fausse. Chacun l'a considérée comme un théorème établi.

Regardons-la de près et avec toute notre attention. Qu'est-ce qu'une

preuve? Selon les logiciens, c'est un syllogisme. Et qu'est-ce qu'un

syllogisme? C'est un groupe de trois propositions comme celui-ci:

«Tous les hommes sont mortels; le prince Albert est un homme; donc le

prince Albert est mortel.» Voilà le modèle de la preuve, et toute

preuve complète se ramène à celle-là. Or, selon les logiciens, qu'y

a-t-il dans cette preuve? Une proposition générale concernant tous les

hommes qui aboutit à une proposition particulière concernant un

certain homme. De la première on passe à la seconde, parce que la

seconde est contenue dans la première. Du général on passe au

particulier, parce que le particulier est contenu dans le général. La

seconde n'est qu'un cas de la première; sa vérité est enfermée par

avance dans celle de la première, et c'est pour cela qu'elle est une

vérité. En effet, sitôt que la conclusion n'est plus contenue dans les

prémisses, le raisonnement est faux, et toutes les règles compliquées

du moyen âge ont été réduites par Port-Royal à cette seule règle, que

la conclusion doit être contenue dans les prémisses. Ainsi toute la

marche de l'esprit humain, quand il raisonne, consiste à reconnaître

dans les individus ce qu'il a connu de la classe, à affirmer en détail

ce qu'il a établi pour l'ensemble, à poser une seconde fois et pièce à

pièce ce qu'il a posé tout d'un coup une première fois.

Point du tout, répond Mill, car si cela est, le raisonnement ne sert

à rien. Il n'est point un progrès, mais une répétition. Quand j'ai

affirmé que tous les hommes sont mortels, j'ai affirmé par cela même

que le prince Albert est mortel. En parlant de la classe entière,

c'est-à-dire de tous les individus, j'ai parlé de chaque individu, et

notamment du prince Albert, qui est l'un d'eux. Je ne dis donc rien de

nouveau, maintenant que j'en parle. Ma conclusion ne m'apprend rien;

elle n'ajoute rien à ma connaissance positive; elle ne fait que mettre

sous une autre forme une connaissance que j'avais déjà. Elle n'est

point fructueuse, elle est purement verbale. Donc, si le raisonnement

est ce que disent les logiciens, le raisonnement n'est point

instructif. J'en sais autant en le commençant qu'après l'avoir fini.

J'ai transformé des mots en d'autres mots; j'ai piétiné sur place. Or

cela ne peut être, puisqu'en fait le raisonnement nous apprend des

vérités neuves. J'apprends une vérité neuve quand je découvre que le

prince Albert est mortel, et je la découvre par la vertu du

raisonnement, puisque le prince Albert étant encore en vie, je n'ai pu

l'apprendre par l'observation directe. Ainsi les logiciens se

trompent, et par delà la théorie toute scolastique du syllogisme qui

réduit le raisonnement à des substitutions de mots, il faut chercher

une théorie de la preuve, toute positive, qui démêle dans le

raisonnement des découvertes de faits.

Pour cela, il suffit de remarquer que la proposition générale n'est

point la véritable preuve de la proposition particulière. Elle le

paraît, elle ne l'est pas. Ce n'est pas de la mortalité de tous les

hommes que je conclus la mortalité du prince Albert; les prémisses

sont ailleurs, et par derrière. La proposition générale n'est qu'un

mémento, une sorte de registre abréviatif, où j'ai consigné le fruit

de mes expériences. Vous pouvez considérer ce mémento comme un livre

de notes où vous vous reportez quand vous voulez rafraîchir votre

mémoire; mais ce n'est point du livre que vous tirez votre science:

vous la tirez des objets que vous avez vus. Mon mémento n'a de valeur

que par les expériences qu'il rappelle. Ma proposition générale n'a de

valeur que par les faits particuliers qu'elle résume. «La mortalité de

Jean, Thomas et compagnie[149] est après tout la seule preuve que nous

ayons de la mortalité du prince Albert.»--«La vraie raison qui nous

fait croire que le prince Albert mourra, c'est que ses ancêtres, et

nos ancêtres et toutes les autres personnes qui leur étaient

contemporaines, sont morts. Ces faits sont les vraies prémisses du

raisonnement.» C'est d'eux que nous avons tiré la proposition général;

ce sont eux qui lui communiquent sa portée et la vérité; elle se

borne à les mentionner sous une forme plus courte; elle reçoit d'eux

toute sa substance; ils agissent par elle et à travers elle pour

amener la conclusion qu'elle semble engendrer. Elle n'est que leur

représentant, et à l'occasion ils se passent d'elle. Les enfants, les

ignorants, les animaux savent que le soleil se lèvera, que l'eau les

noiera, que le feu les brûlera, sans employer l'intermédiaire de cette

proposition. Ils raisonnent et nous raisonnons aussi, non du général

au particulier, mais du particulier au particulier. «L'esprit ne va

jamais que des cas observés aux cas non observés, avec ou sans

formules commémoratives. Nous ne nous en servons que pour la

commodité[150].»--«Si nous avions une mémoire assez ample et la

faculté de maintenir l'ordre dans une grosse masse de détails, nous

pourrions raisonner sans employer une seule proposition

générale[151].» Ici, comme plus haut, les logiciens se sont mépris:

ils ont donné le premier rang aux opérations verbales; ils ont laissé

sur l'arrière-plan les opérations fructueuses. Ils ont donné la

préférence aux mots sur les faits. Ils ont continué la science

nominale du moyen âge. Ils ont pris l'explication des noms pour la

nature des choses, et la transformation des idées pour le progrès de

l'esprit. C'est à nous de renverser cet ordre en logique, puisque nous

l'avons renversé dans les sciences, de relever les expériences

particulières et instructives, et de leur rendre dans nos théories la

primauté et l'importance que notre pratique leur confère depuis trois

cents ans.

[Note 149: The mortality of John, Thomas and company is, after

all, the whole evidence we have for the mortality of the duke of

Wellington. Not one iota is added to the proof by interpolating a

general proposition. Since the individual cases are all the evidence

we can possess, evidence which no logical form into which we choose to

throw it can make greater than it is; and since that evidence is

either sufficient in itself, or, if insufficient for the one purpose,

cannot be sufficient for the other; I am unable to see why we should

be forbidden to take the shortest cut from these sufficient premisses

to the conclusion, and constrained to travel the "high priori road",

by the arbitrary fiat of logicians.]

[Note 150: All inference is from particulars to particulars:

General propositions are merely registers of such inferences already

made, and short formulæ for making more. The major premiss of a

syllogism, consequently, is a formula of this description; and the

conclusion is not an inference drawn _from_ the formula, but an

inference drawn _according_ to the formula: the real logical

antecedent, or premisses, being the particular facts from which the

general proposition was collected by induction. Those facts, and the

individual instances which supplied them, may have been forgotten; but

a record remains, not indeed descriptive of the facts themselves, but

showing how those cases may be distinguished respecting which the

facts, when known, were considered to warrant a given inference.

According to the indications of this record we draw our conclusion,

which is, to all intents and purposes, a conclusion from the forgotten

facts. For this it is essential that we should read the record

correctly: and the rules of the syllogism are a set of precautions to

ensure our doing so.]

[Note 151: If we had sufficiently capacious memories, and a

sufficient power of maintaining order among a huge mass of details,

the reasoning could go on without any general propositions; they are

mere formulæ for inferring particulars from particulars.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 80 / 109 题