Ce puritanisme outré qui a révolté Carlyle contre la Révolution
française le révolte contre l'Angleterre moderne. «Nous avons oublié
Dieu[134], dit-il, nous avons tranquillement fermé les yeux à la
substance éternelle des choses, et nous les avons ouverts à
l'apparence et à la fiction. Nous croyons tranquillement que cet
univers est au fond un grand Peut-être inintelligible; à l'extérieur,
la chose est assez claire: c'est un enclos à bétail et une maison de
correction fort considérable, avec des tables de cuisine et des tables
de restaurant non moins considérables, où celui-là est sage qui peut
trouver une place! Toute la vérité de cet univers est incertaine. Il
n'y a que le profit et la perte, le pudding et son éloge, qui soient
et restent visibles à l'homme pratique. Il n'y a plus de Dieu pour
nous! Les lois de Dieu sont transformées en principes du _plus grand
bonheur possible_, en expédients parlementaires; le ciel ne dresse sa
coupole au-dessus de nous que pour nous fournir une horloge
astronomique, un but aux télescopes d'Herschel, une matière à
formules, un prétexte à sentimentalités. Voilà véritablement la
partie empestée, le centre de l'universelle gangrène sociale qui
menace toutes les choses modernes d'une mort épouvantable. Pour celui
qui veut y penser, c'est là le mancenillier avec sa souche, ses
racines et son pivot, avec ses branches déployées sur tout l'univers,
avec ses exsudations maudites et empoisonnées, sous lequel le monde
gît et se tord dans l'atrophie et l'agonie. Vous touchez le foyer
central de nos maux, de notre horrible nosologie de maux, quand vous
posez votre main là. Il n'y a plus de religion, il n'y a plus de Dieu.
L'homme a perdu son âme et cherche en vain le sel antiputride qui
empêchera son corps de pourrir. C'est en vain qu'il emploie les
meurtres de rois, des bills de réforme, les révolutions françaises,
les insurrections de Manchester. Il découvre que ce ne sont point des
remèdes. L'ignoble éléphantiasis est allégée pour une heure, et sa
lèpre reparaît aussi âpre et aussi désespérée l'heure d'après[135].»
Depuis le retour des Stuarts, nous sommes utilitaires ou sceptiques.
Nous ne croyons qu'à l'observation, aux statistiques, aux vérités
grossières et sensibles; ou bien nous doutons, nous croyons à demi,
par ouï-dire, avec des réserves. Nous n'avons pas de convictions
morales, et nous n'avons que des convictions flottantes. Nous avons
perdu le ressort de l'action; nous n'enfonçons plus le devoir au
centre de notre volonté comme le fondement unique et inébranlable de
notre vie; nous nous accrochons à toutes sortes de petites recettes
expérimentales et positives, et nous nous amusons à toutes sortes de
jolis plaisirs, bien choisis et bien arrangés. Nous sommes égoïstes ou
dilettantes. Nous ne regardons plus la vie comme un temple auguste,
mais comme une machine à profits solides, ou comme une salle de
divertissements fins[NM]. Nous avons des richards, des industriels,
des banquiers qui prêchent l'évangile de l'or; et nous avons des
gentlemen, des dandies, des seigneurs qui prêchent l'évangile du
savoir-vivre. Nous nous surmenons pour entasser les guinées, ou bien
nous nous affadissons pour atteindre à la dignité élégante. Notre
enfer n'est plus, comme sous Cromwell, «la terreur d'être trouvés
coupables devant le juste juge,» mais la crainte de faire de mauvaises
affaires ou de manquer aux convenances. Nous avons pour aristocratie
des marchands rapaces qui réduisent leur vie au calcul du prix de
revient et du prix de vente, et des amateurs oisifs dont la grande
préoccupation est de bien garder le gibier de leurs terres. Nous ne
sommes plus gouvernés. Notre gouvernement n'a d'autre ambition que de
maintenir la paix publique et de faire rentrer l'impôt. Notre
constitution pose en principe que, pour découvrir le vrai et le bien,
il n'y a qu'à faire voter deux millions d'imbéciles. Notre parlement
est un grand moulin à paroles où les intrigants s'époumonent pour
arriver à faire du bruit[136]. Sous cette mince enveloppe de
conventions et de phrases gronde sourdement la démocratie
irrésistible. L'Angleterre périt si un jour elle cesse de pouvoir
vendre l'aune de coton un liard moins cher que les autres. Au moindre
arrêt des manufactures, quinze cent mille ouvriers[137] sans ouvrage
vivent de la charité publique. La formidable masse, livrée aux chances
de l'industrie, poussée par les convoitises, précipitée par la faim,
oscille entre les frêles barrières qui craquent; nous approchons de la
débâcle finale, qui sera l'anarchie ouverte, et la démocratie s'y
agitera parmi les ruines, jusqu'à ce que le sentiment du divin et du
devoir l'ait ralliée autour du culte de l'héroïsme, jusqu'à ce qu'elle
ait fondé son gouvernement et son Église, jusqu'à ce qu'elle ait
découvert le moyen d'appeler au pouvoir les plus vertueux et les plus
capables[138], jusqu'à ce qu'elle leur ait remis sa conduite au lieu
de leur imposer ses caprices, jusqu'à ce qu'elle ait reconnu et vénéré
son Luther et son Cromwell, son prêtre et son roi[139].
[Note 134: _Past and Present_, p. 185.]
[Note 135: We have forgotten God;--in the most modern dialect and
very truth of the matter, we have taken up the fact of this universe
as it _is not_. We have quietly closed our eyes to the eternal
substance of things, and opened them only to the shews and shams of
things. We quietly believe this universe to be intrinsically, a great
unintelligible PERHAPS; extrinsically, clear enough, it is a great,
most extensive cattlefold and workhouse, with most extensive
kitchen-ranges, dining-tables,--whereat he is wise who can find a
place! All the truth of this universe is uncertain; only the profit
and loss of it, the pudding and praise of it are and remain very
visible to the practical man.
There is no longer any God for us! God's laws are become a
greatest-happiness principle, a parliamentary expediency: the Heavens
overarch us only as an astronomical time-keeper; a butt for
Herschel-telescopes to shoot science at, to shoot sentimentalities
at:--in our and old Jonson's dialect, man has lost the _soul_ out of
him; and now, after the due period,--begins to find the want of it!
This is verily the plague-spot; centre of the universal social
gangrene, threatening all modern things with frightful death. To him
that will consider it, here is the stem with his roots and taproots,
with its world-wide Upas-boughs and accursed poison-exsudations, under
which the world lies writhing in atrophy and agony. You touch the
focal-centre of all our disease, of our frightful nosology of
diseases, when you lay your hand on this. There is no religion; there
is no God; man has lost his soul, and vainly seeks antiseptic salt.
Vainly: in killing kings, in passing Reform bills, in French
revolutions, Manchester insurrections, is found no remedy. The foul
elephantine leprosy, alleviated for an hour, reappears in new force
and desperateness next hour.
_Past and Present.--Latter-day Pamphlets. Chartism._]
[Note 136: It is his effort and desire to teach this and the other
thinking British man that said finale, the advent namely of actual
open Anarchy, cannot be distant now, when virtual disguised Anarchy,
long-continued, and waxing daily, has got to such a height; and that
the one method of staving off the fatal consummation, and steering
towards the continents of the future, lies not in the direction of
reforming Parliament, but of what he calls reforming Downing-street; a
thing infinitely urgent to be begun, and to be strenuously carried on.
To find a Parliament more and more the express image of the people,
could, unless the people chanced to be wise as well as miserable, give
him no satisfaction. Not this at all; but to find some sort of _King_,
made in the image of God, who could a little achieve for the people,
if not their spoken wishes, yet their dumb wants, and what they would
at last find to have been their instinctive _will_,--which is a far
different matter usually in this babbling world of ours.
A king or leader then, in all bodies of men, there must be; be their
work what it may, there is one man here who by character, faculty,
position, is fittest of all to do it.
He who is to be my ruler, whose will is to be higher than my will, was
chosen for me in Heaven. Neither except in such obedience to the
Heaven-chosen, is freedom so much as conceivable.]
[Note 137: 1842. Rapport officiel.]
[Note 138: _Latter-day Pamphlets_, t. I, Parliament.]
[Note 139: _Past and Present_, p. 323. «L'Europe demande une
aristocratie réelle, un clergé réel, ou bien elle ne peut continuer à
exister.»]