Sans doute aujourd'hui, dans tout le monde civilisé, la démocratie
enfle ou déborde, et tous les moules dans lesquels elle se coule sont
fragiles ou passagers. Mais c'est une offre étrange que de lui
présenter pour issue le fanatisme et la tyrannie des puritains. La
société et l'esprit que Carlyle propose en modèles à la nature humaine
n'ont duré qu'une heure, et ne pouvaient pas durer plus longtemps.
L'ascétisme de la république a produit la débauche de la restauration;
les Harrisson ont amené les Rochester, les Bunyan ont suscité les
Hobbes, et les sectaires, en instituant le despotisme de
l'enthousiasme, ont établi par contre-coup l'autorité de l'esprit
positif et le culte du plaisir grossier. L'exaltation n'est pas
stable, et l'on ne peut la réclamer de l'homme sans injustice ou sans
danger. La générosité sympathique de la Révolution française a fini
par le cynisme du Directoire et par les carnages de l'Empire. La piété
chevaleresque et poétique de la grande monarchie espagnole a vidé
l'Espagne d'hommes et de pensées. La primauté du génie, du goût et de
l'intelligence a réduit l'Italie, au bout d'un siècle, à l'inertie
voluptueuse et à la servitude politique. «Qui fait l'ange fait la
bête,» et le parfait héroïsme, comme tous les excès, aboutit à la
stupeur. La nature humaine a ses explosions, mais par des
intervalles: le mysticisme est bon, mais quand il est court. Ce sont
les circonstances violentes qui produisent les états extrêmes; il faut
de grands maux pour susciter de grands hommes, et vous êtes obligé de
chercher des naufrages quand vous souhaitez contempler des sauveurs.
Si l'enthousiasme est beau, les suites et les origines en sont
tristes; il n'est qu'une crise, et la santé vaut mieux. À cet égard,
Carlyle lui-même peut servir de preuve. Il y a peut-être moins de
génie dans Macaulay que dans Carlyle; mais, quand on s'est nourri
pendant quelque temps de ce style exagéré et démoniaque, de cette
philosophie extraordinaire et maladive, de cette histoire grimaçante
et prophétique, de cette politique sinistre et forcenée, on revient
volontiers à l'éloquence continue, à la raison vigoureuse, aux
prévisions modérées, aux théories prouvées du généreux et solide
esprit que l'Europe vient de perdre, qui honorait l'Angleterre, et
que personne ne remplacera.