Cette histoire de Cromwell, son chef-d'oeuvre, n'est qu'une réunion de
lettres et de discours commentés et joints par un récit continu.
L'impression qu'elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires
constitutionnelles languissent auprès de cette compilation. Il a voulu
faire comprendre une âme, l'âme de Cromwell, le plus grand des
puritains, leur chef, leur abrégé, leur héros et leur modèle. Son
récit ressemble à celui d'un témoin oculaire. Un covenantaire qui
aurait réuni des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par
jour y aurait ajouté des réflexions, des interprétations, des notes et
des anecdotes, n'aurait point écrit un autre livre: Enfin nous voilà
face à face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous pouvons
entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action les
circonstances qui l'ont fait naître; nous le voyons sous sa tente, au
conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume; tout
le détail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincérité est aussi grande
que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque de
documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique poëte et
sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout à la fois
nos conjectures, et nous sentons à chaque pas, à travers nos
affirmations et nos réserves, que nous posons solidement le pied sur
la vérité. Je voudrais que toute histoire fût, comme celle-ci, un
choix de textes munis d'un commentaire; je donnerais pour une histoire
pareille tous les raisonnements réguliers, toutes les belles
narrations décolorées de Robertson et de Hume. Je puis vérifier, en
lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'après
lui, mais par moi-même: l'historien ne se place pas entre moi et les
choses; je vois un fait, et non le récit d'un fait; l'enveloppe
oratoire et personnelle dont le récit recouvre la vérité a disparu; je
puis toucher la vérité elle-même. Et ce Cromwell, avec ses puritains,
sort de cette épreuve réformé et renouvelé. Nous devinions bien déjà
qu'il n'était point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le
prenions pour un fanatique disputeur et odieux. Nous considérions ces
puritains comme des fous tristes, cerveaux étroits et à scrupules.
Sortons de nos idées françaises et modernes, et entrons dans ces âmes;
nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il y a là un grand
sentiment.--Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui est la parfaite
justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence porterait-il sur
moi?--Voilà l'idée originelle qui a fait les puritains, et par eux la
révolution d'Angleterre. «Le sentiment de la différence qu'il y a
entre le bien et le mal avait rempli pour eux tout le temps et tout
l'espace, et s'était incarné et exprimé pour eux par un ciel et un
enfer.» Ils ont été frappés de l'idée du devoir; ils se sont examinés
à cette lumière, sans pitié et sans relâche; ils ont conçu le modèle
sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en sont imbus; ils
ont englouti dans cette pensée absorbante toutes les préoccupations
mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont pris en
horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnête homme se
pardonne; ils ont exigé d'eux-mêmes la perfection absolue et continue,
et ils se sont lancés dans la vie avec la fixe résolution de tout
souffrir et de tout faire plutôt que d'en dévier d'un pas. Vous vous
moquez d'une révolution faite à propos de surplis et de chasubles: il
y avait le sentiment du divin sous ces disputes d'habits. Ces pauvres
gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur coeur à un Dieu
sublime et terrible, et ce n'était pas une petite chose pour eux que
la façon de l'adorer[128]. «Supposez qu'il s'agisse pour vous d'un
intérêt vital et infini, que votre âme tout entière, rendue muette par
l'excès de son émotion, ne puisse en aucune façon l'exprimer, en sorte
qu'elle préfère le silence à toute expression possible, que
diriez-vous d'un homme qui s'avancerait pour l'exprimer à votre place
au moyen d'une mascarade et à la façon d'un tapissier décorateur?--Cet
homme-là, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de lui-même!--Vous avez
perdu votre fils unique; vous êtes muet, écrasé, vous n'avez pas même
de larmes; un importun, avec toutes sortes d'importunités, vous offre
de célébrer pour lui des jeux funéraires à la façon des anciens
Grecs[129]!» Voilà ce qui a soulevé la révolution, et non la taxe des
vaisseaux ou toute autre vexation politique: «Vous pouvez me prendre
ma bourse, mais non anéantir mon âme. Mon âme est à Dieu et à
moi[130].»--Et le même sentiment qui les a faits rebelles les a faits
vainqueurs[131]. On ne comprenait pas comment la discipline avait pu
subsister dans une armée où un caporal inspiré gourmandait un colonel
tiède. On trouvait étrange que des généraux qui cherchaient en
pleurant le Seigneur eussent appris dans la Bible l'administration et
la stratégie. On s'étonnait que des fous eussent été des hommes
d'affaires. C'est qu'ils n'étaient point des fous, mais des hommes
d'affaires; toute la différence entre eux et les gens pratiques que
nous connaissons, c'est qu'ils avaient une conscience: cette
conscience était leur flamme: le mysticisme et les rêves n'en étaient
que la fumée. Ils cherchaient le vrai, le juste, et leurs longues
prières, leurs prédications nasales, leurs citations bibliques, leurs
larmes, leurs angoisses, ne font que marquer la sincérité et l'ardeur
avec lesquelles ils s'y portaient. Ils lisaient leur devoir en
eux-mêmes; la Bible ne faisait que les y aider. Au besoin, ils la
violentaient quand ils voulaient vérifier par des textes les
suggestions de leur propre coeur. C'est ce sentiment du devoir qui les
réunit, les inspira et les soutint, qui fit leur discipline, leur
courage et leur audace, qui souleva jusqu'à l'héroïsme antique
Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes les actions
décisives, toutes les résolutions grandioses, tous les succès
extraordinaires, la déclaration de la guerre, le jugement du roi, la
purgation du Parlement, l'humiliation de l'Europe, la protection du
protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont les véritables
héros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief les caractères
originels et les plus nobles traits de l'Angleterre, la piété
pratique, le gouvernement de la conscience, la volonté virile,
l'énergie indomptable. Ils ont fondé l'Angleterre à travers la
corruption des Stuarts et l'amollissement des moeurs modernes, par
l'exercice du devoir, par la pratique de la justice, par l'opiniâtreté
du travail, par la revendication du droit, par la résistance à
l'oppression, par la conquête de la liberté, par la répression du
vice. Ils ont fondé l'Écosse; ils ont fondé les États-Unis; ils
fondent aujourd'hui, par leurs descendants, l'Australie et colonisent
le monde. Carlyle est si bien leur frère, qu'il excuse ou admire leurs
excès, l'exécution du roi, la mutilation du Parlement, leur
intolérance, leur inquisition, le despotisme de Cromwell, la
théocratie de Knox. Il nous les impose pour modèles, et ne juge le
passé ou le présent que d'après eux.
[Note 128: _On Heroes_, p. 323.]
[Note 129: Suppose now it were some matter of vital concernment,
some transcendant matter (as Divine worship is) about which your whole
soul struck dumb with its excess of feeling knew not how to _form_
itself into utterance at all, and preferred formless silence to any
utterance there possible.--What should we say of a man coming forward
to represent or utter it for you in the way of upholsterer-mummery?
Such a man--let him depart swiftly, if he love himself!--You have lost
your only son, are mute, struck down, without even tears: an
importunate man importunately offers to celebrate funeral games for
him in the manner of the Greeks. (_On Heroes_, p. 323.)]
[Note 130: You may take my purse... but the self is mine and God
my maker's. (_On Heroes_, p. 330.)]
[Note 131: T. I, p. 120.]
V
C'est pour cela qu'il n'a vu que le mal dans la Révolution française.
Il la juge aussi injustement qu'il juge Voltaire, et pour les mêmes
raisons. Il n'entend pas mieux notre manière d'agir que notre manière
de penser. Il y cherche le sentiment puritain, et comme il ne l'y
trouve pas, il nous condamne. L'idée du devoir, l'esprit religieux, le
gouvernement de soi-même, l'autorité de la conscience austère, peuvent
seuls, à son gré, réformer une société gâtée, et rien de tout cela ne
se rencontrait dans la société française[132]. La philosophie qui a
produit et conduit la révolution était simplement destructive,
proclamant pour tout Évangile «que les mensonges sociaux doivent
tomber, et que dans les matières spirituelles suprasensibles, il n'y a
rien de croyable.» La théorie des droits de l'homme, empruntée à
Rousseau, n'était «qu'un jeu logique, une pédanterie, à peu près aussi
opportune qu'une théorie des verbes irréguliers.» Les moeurs en vogue
étaient l'épicurisme de Faublas. La morale en vogue était la promesse
du bonheur universel. Incrédulité, bavardage creux, sensualité, voilà
les ressorts de cette réforme. On déchaîna les instincts et l'on
renversa les barrières. On remplaça l'autorité corrompue par
l'anarchie effrénée. À quoi pouvait aboutir une jacquerie de paysans
abrutis, lâchés par des raisonneurs athées? «La destruction accomplie,
restèrent les cinq sens inassouvis, et le sixième sens insatiable, la
vanité; toute la nature démoniaque de l'homme apparut,» et avec elle
le cannibalisme[133].»--Ajoutez donc le bien à côté du mal, et
marquez les vertus à côté des vices! Ces sceptiques croyaient à la
vérité prouvée, et ne voulaient qu'elle pour maîtresse. Ces logiciens
ne fondaient la société que sur la justice, et risquaient leur vie
plutôt que de renoncer à un théorème établi. Ces épicuriens
embrassaient dans leurs sympathies l'humanité tout entière. Ces
furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans pain, sans habits, se
battaient à la frontière pour des intérêts humanitaires et des
principes abstraits. La générosité et l'enthousiasme ont abondé ici
comme chez vous; reconnaissez-les sous une forme qui n'est point la
vôtre. Ils sont dévoués à la vérité abstraite comme vos puritains à la
vérité divine; ils ont suivi la philosophie comme vos puritains la
religion; ils ont eu pour but le salut universel comme vos puritains
le salut personnel. Ils ont combattu le mal dans la société comme vos
puritains dans l'âme. Ils ont été généreux comme vos puritains
vertueux. Ils ont eu comme eux un héroïsme, mais sympathique,
sociable, prompt à la propagande, et qui a réformé l'Europe pendant
que le vôtre ne servait qu'à vous.
[Note 132: _French Revolution_, t. I, p. 295, 20 et 77.]
[Note 133: For ourselves we answer that French Revolution means
here the open violent rebellion and victory of disimprisoned anarchy
against corrupt worn-out authority.
So thousandfold complex a Society ready to burst up from its infinite
depths; and these men its rulers and healers, without life-rule for
themselves--other life-rule than a Gospel according to Jean Jacques!
To the wisest of them, what we must call the wisest, man is properly
an accident under the sky. Man is without duty round him, except it be
to make the Constitution. He is without Heaven above him, or Hell
beneath him, he has no God in the world.
While hollow languor and vacuity is the lot of the upper and want and
stagnation of the lower, and universal misery is very certain, what
other thing is certain? That a lie cannot be believed! Philosophism
knows only this: Her other relief is mainly that in spiritual
suprasensual matters, no belief is possible.... What will remain? The
five unsatiated senses will remain, the sixth insatiable sense (of
vanity); the whole _dæmoniac_ nature of man will remain.
Man is not what we call a happy animal; his appetite for sweet victual
is too enormous.... (He cannot subsist) except by girding himself
together for continual endeavour and endurance.
(_French Revolution_, t. I, passim.)]