IV

Cette histoire de Cromwell, son chef-d'oeuvre, n'est qu'une réunion de

lettres et de discours commentés et joints par un récit continu.

L'impression qu'elle laisse est extraordinaire. Les graves histoires

constitutionnelles languissent auprès de cette compilation. Il a voulu

faire comprendre une âme, l'âme de Cromwell, le plus grand des

puritains, leur chef, leur abrégé, leur héros et leur modèle. Son

récit ressemble à celui d'un témoin oculaire. Un covenantaire qui

aurait réuni des lettres, des morceaux de journal, et qui jour par

jour y aurait ajouté des réflexions, des interprétations, des notes et

des anecdotes, n'aurait point écrit un autre livre: Enfin nous voilà

face à face avec Cromwell. Nous avons ses paroles, nous pouvons

entendre son accent; nous saisissons autour de chaque action les

circonstances qui l'ont fait naître; nous le voyons sous sa tente, au

conseil, avec le paysage, avec sa physionomie, avec son costume; tout

le détail y est, jusqu'aux minuties. Et la sincérité est aussi grande

que la sympathie; le biographe avoue ses ignorances, le manque de

documents, l'incertitude; il est parfaitement loyal, quoique poëte et

sectaire. Avec lui nous restreignons et nous poussons tout à la fois

nos conjectures, et nous sentons à chaque pas, à travers nos

affirmations et nos réserves, que nous posons solidement le pied sur

la vérité. Je voudrais que toute histoire fût, comme celle-ci, un

choix de textes munis d'un commentaire; je donnerais pour une histoire

pareille tous les raisonnements réguliers, toutes les belles

narrations décolorées de Robertson et de Hume. Je puis vérifier, en

lisant celle-ci, le jugement de l'auteur; je ne pense plus d'après

lui, mais par moi-même: l'historien ne se place pas entre moi et les

choses; je vois un fait, et non le récit d'un fait; l'enveloppe

oratoire et personnelle dont le récit recouvre la vérité a disparu; je

puis toucher la vérité elle-même. Et ce Cromwell, avec ses puritains,

sort de cette épreuve réformé et renouvelé. Nous devinions bien déjà

qu'il n'était point un simple ambitieux, un hypocrite, mais nous le

prenions pour un fanatique disputeur et odieux. Nous considérions ces

puritains comme des fous tristes, cerveaux étroits et à scrupules.

Sortons de nos idées françaises et modernes, et entrons dans ces âmes;

nous y trouverons autre chose qu'une maladie noire. Il y a là un grand

sentiment.--Suis-je un homme juste? Et si Dieu, qui est la parfaite

justice, me jugeait en ce moment, quelle sentence porterait-il sur

moi?--Voilà l'idée originelle qui a fait les puritains, et par eux la

révolution d'Angleterre. «Le sentiment de la différence qu'il y a

entre le bien et le mal avait rempli pour eux tout le temps et tout

l'espace, et s'était incarné et exprimé pour eux par un ciel et un

enfer.» Ils ont été frappés de l'idée du devoir; ils se sont examinés

à cette lumière, sans pitié et sans relâche; ils ont conçu le modèle

sublime de la vertu infaillible et accomplie; ils s'en sont imbus; ils

ont englouti dans cette pensée absorbante toutes les préoccupations

mondaines et toutes les inclinations sensibles; ils ont pris en

horreur jusqu'aux fautes imperceptibles qu'un honnête homme se

pardonne; ils ont exigé d'eux-mêmes la perfection absolue et continue,

et ils se sont lancés dans la vie avec la fixe résolution de tout

souffrir et de tout faire plutôt que d'en dévier d'un pas. Vous vous

moquez d'une révolution faite à propos de surplis et de chasubles: il

y avait le sentiment du divin sous ces disputes d'habits. Ces pauvres

gens, boutiquiers et fermiers, croyaient de tout leur coeur à un Dieu

sublime et terrible, et ce n'était pas une petite chose pour eux que

la façon de l'adorer[128]. «Supposez qu'il s'agisse pour vous d'un

intérêt vital et infini, que votre âme tout entière, rendue muette par

l'excès de son émotion, ne puisse en aucune façon l'exprimer, en sorte

qu'elle préfère le silence à toute expression possible, que

diriez-vous d'un homme qui s'avancerait pour l'exprimer à votre place

au moyen d'une mascarade et à la façon d'un tapissier décorateur?--Cet

homme-là, qu'il s'en aille vite, s'il a souci de lui-même!--Vous avez

perdu votre fils unique; vous êtes muet, écrasé, vous n'avez pas même

de larmes; un importun, avec toutes sortes d'importunités, vous offre

de célébrer pour lui des jeux funéraires à la façon des anciens

Grecs[129]!» Voilà ce qui a soulevé la révolution, et non la taxe des

vaisseaux ou toute autre vexation politique: «Vous pouvez me prendre

ma bourse, mais non anéantir mon âme. Mon âme est à Dieu et à

moi[130].»--Et le même sentiment qui les a faits rebelles les a faits

vainqueurs[131]. On ne comprenait pas comment la discipline avait pu

subsister dans une armée où un caporal inspiré gourmandait un colonel

tiède. On trouvait étrange que des généraux qui cherchaient en

pleurant le Seigneur eussent appris dans la Bible l'administration et

la stratégie. On s'étonnait que des fous eussent été des hommes

d'affaires. C'est qu'ils n'étaient point des fous, mais des hommes

d'affaires; toute la différence entre eux et les gens pratiques que

nous connaissons, c'est qu'ils avaient une conscience: cette

conscience était leur flamme: le mysticisme et les rêves n'en étaient

que la fumée. Ils cherchaient le vrai, le juste, et leurs longues

prières, leurs prédications nasales, leurs citations bibliques, leurs

larmes, leurs angoisses, ne font que marquer la sincérité et l'ardeur

avec lesquelles ils s'y portaient. Ils lisaient leur devoir en

eux-mêmes; la Bible ne faisait que les y aider. Au besoin, ils la

violentaient quand ils voulaient vérifier par des textes les

suggestions de leur propre coeur. C'est ce sentiment du devoir qui les

réunit, les inspira et les soutint, qui fit leur discipline, leur

courage et leur audace, qui souleva jusqu'à l'héroïsme antique

Hutchinson, Milton et Cromwell, qui provoqua toutes les actions

décisives, toutes les résolutions grandioses, tous les succès

extraordinaires, la déclaration de la guerre, le jugement du roi, la

purgation du Parlement, l'humiliation de l'Europe, la protection du

protestantisme, la domination des mers. Ces hommes sont les véritables

héros de l'Angleterre; ils manifestent en haut relief les caractères

originels et les plus nobles traits de l'Angleterre, la piété

pratique, le gouvernement de la conscience, la volonté virile,

l'énergie indomptable. Ils ont fondé l'Angleterre à travers la

corruption des Stuarts et l'amollissement des moeurs modernes, par

l'exercice du devoir, par la pratique de la justice, par l'opiniâtreté

du travail, par la revendication du droit, par la résistance à

l'oppression, par la conquête de la liberté, par la répression du

vice. Ils ont fondé l'Écosse; ils ont fondé les États-Unis; ils

fondent aujourd'hui, par leurs descendants, l'Australie et colonisent

le monde. Carlyle est si bien leur frère, qu'il excuse ou admire leurs

excès, l'exécution du roi, la mutilation du Parlement, leur

intolérance, leur inquisition, le despotisme de Cromwell, la

théocratie de Knox. Il nous les impose pour modèles, et ne juge le

passé ou le présent que d'après eux.

[Note 128: _On Heroes_, p. 323.]

[Note 129: Suppose now it were some matter of vital concernment,

some transcendant matter (as Divine worship is) about which your whole

soul struck dumb with its excess of feeling knew not how to _form_

itself into utterance at all, and preferred formless silence to any

utterance there possible.--What should we say of a man coming forward

to represent or utter it for you in the way of upholsterer-mummery?

Such a man--let him depart swiftly, if he love himself!--You have lost

your only son, are mute, struck down, without even tears: an

importunate man importunately offers to celebrate funeral games for

him in the manner of the Greeks. (_On Heroes_, p. 323.)]

[Note 130: You may take my purse... but the self is mine and God

my maker's. (_On Heroes_, p. 330.)]

[Note 131: T. I, p. 120.]

V

C'est pour cela qu'il n'a vu que le mal dans la Révolution française.

Il la juge aussi injustement qu'il juge Voltaire, et pour les mêmes

raisons. Il n'entend pas mieux notre manière d'agir que notre manière

de penser. Il y cherche le sentiment puritain, et comme il ne l'y

trouve pas, il nous condamne. L'idée du devoir, l'esprit religieux, le

gouvernement de soi-même, l'autorité de la conscience austère, peuvent

seuls, à son gré, réformer une société gâtée, et rien de tout cela ne

se rencontrait dans la société française[132]. La philosophie qui a

produit et conduit la révolution était simplement destructive,

proclamant pour tout Évangile «que les mensonges sociaux doivent

tomber, et que dans les matières spirituelles suprasensibles, il n'y a

rien de croyable.» La théorie des droits de l'homme, empruntée à

Rousseau, n'était «qu'un jeu logique, une pédanterie, à peu près aussi

opportune qu'une théorie des verbes irréguliers.» Les moeurs en vogue

étaient l'épicurisme de Faublas. La morale en vogue était la promesse

du bonheur universel. Incrédulité, bavardage creux, sensualité, voilà

les ressorts de cette réforme. On déchaîna les instincts et l'on

renversa les barrières. On remplaça l'autorité corrompue par

l'anarchie effrénée. À quoi pouvait aboutir une jacquerie de paysans

abrutis, lâchés par des raisonneurs athées? «La destruction accomplie,

restèrent les cinq sens inassouvis, et le sixième sens insatiable, la

vanité; toute la nature démoniaque de l'homme apparut,» et avec elle

le cannibalisme[133].»--Ajoutez donc le bien à côté du mal, et

marquez les vertus à côté des vices! Ces sceptiques croyaient à la

vérité prouvée, et ne voulaient qu'elle pour maîtresse. Ces logiciens

ne fondaient la société que sur la justice, et risquaient leur vie

plutôt que de renoncer à un théorème établi. Ces épicuriens

embrassaient dans leurs sympathies l'humanité tout entière. Ces

furieux, ces ouvriers, ces Jacques sans pain, sans habits, se

battaient à la frontière pour des intérêts humanitaires et des

principes abstraits. La générosité et l'enthousiasme ont abondé ici

comme chez vous; reconnaissez-les sous une forme qui n'est point la

vôtre. Ils sont dévoués à la vérité abstraite comme vos puritains à la

vérité divine; ils ont suivi la philosophie comme vos puritains la

religion; ils ont eu pour but le salut universel comme vos puritains

le salut personnel. Ils ont combattu le mal dans la société comme vos

puritains dans l'âme. Ils ont été généreux comme vos puritains

vertueux. Ils ont eu comme eux un héroïsme, mais sympathique,

sociable, prompt à la propagande, et qui a réformé l'Europe pendant

que le vôtre ne servait qu'à vous.

[Note 132: _French Revolution_, t. I, p. 295, 20 et 77.]

[Note 133: For ourselves we answer that French Revolution means

here the open violent rebellion and victory of disimprisoned anarchy

against corrupt worn-out authority.

So thousandfold complex a Society ready to burst up from its infinite

depths; and these men its rulers and healers, without life-rule for

themselves--other life-rule than a Gospel according to Jean Jacques!

To the wisest of them, what we must call the wisest, man is properly

an accident under the sky. Man is without duty round him, except it be

to make the Constitution. He is without Heaven above him, or Hell

beneath him, he has no God in the world.

While hollow languor and vacuity is the lot of the upper and want and

stagnation of the lower, and universal misery is very certain, what

other thing is certain? That a lie cannot be believed! Philosophism

knows only this: Her other relief is mainly that in spiritual

suprasensual matters, no belief is possible.... What will remain? The

five unsatiated senses will remain, the sixth insatiable sense (of

vanity); the whole _dæmoniac_ nature of man will remain.

Man is not what we call a happy animal; his appetite for sweet victual

is too enormous.... (He cannot subsist) except by girding himself

together for continual endeavour and endurance.

(_French Revolution_, t. I, passim.)]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 66 / 109 题