De là une façon nouvelle d'écrire l'histoire. Puisque le sentiment
héroïque est la cause du reste, c'est à lui que l'historien doit
s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des
révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c'est en
lui qu'il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie
humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que
l'on comprendra tout mouvement. Libre aux métaphysiciens d'aligner des
déductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations
et des constitutions. L'homme n'est point un être inerte façonné par
une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une
âme active et vivante, capable d'agir, de découvrir, de créer, de se
dévouer et avant tout d'oser; la véritable histoire est l'épopée de
l'héroïsme.--Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car les
hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes émotions. Le
premier et souverain moteur d'une révolution extraordinaire est un
sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu paraître et s'enfler
une passion exaltée et toute-puissante qui a rompu les digues
anciennes et lancé le courant des choses dans un nouveau lit. Tout
part de là, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez de côté les
formules métaphysiques et les considérations politiques, et regardez
l'état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu, oubliez les
explications abstraites, et observez les âmes passionnées. Une
révolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est ce
sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degré, sa
source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement,
les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle
proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions
capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer
le désespoir calme des ascètes qui, amortis par la pensée du vide
infini et par l'attente de l'anéantissement final, atteignaient, dans
leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle.
Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'âme
d'un saint Jean où d'un saint Paul, le renouvellement subit de la
conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'âme
pénétrée par la présence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse,
de générosité, d'abnégation, de confiance et d'espérance qui vint
dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la décadence
romaine. Expliquer une révolution, c'est faire un morceau de
psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes
sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions
l'avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par
métier ou par génie, sont connaisseurs de l'âme, à Shakspeare, à
Saint-Simon, à Balzac, à Stendhal. Voilà pourquoi on peut la demander
quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui
demander mieux qu'à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour
source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'État, qui
imposa le devoir strict, qui provoqua l'héroïsme austère. Le meilleur
historien du puritanisme est un puritain.