III

De là une façon nouvelle d'écrire l'histoire. Puisque le sentiment

héroïque est la cause du reste, c'est à lui que l'historien doit

s'attacher. Puisqu'il est la source de la civilisation, le moteur des

révolutions, le maître et le régénérateur de la vie humaine, c'est en

lui qu'il faut observer la civilisation, les révolutions et la vie

humaine. Puisqu'il est le ressort de tout mouvement, c'est par lui que

l'on comprendra tout mouvement. Libre aux métaphysiciens d'aligner des

déductions et des formules, ou aux politiques d'exposer des situations

et des constitutions. L'homme n'est point un être inerte façonné par

une constitution ni un être mort exprimé par une formule; il est une

âme active et vivante, capable d'agir, de découvrir, de créer, de se

dévouer et avant tout d'oser; la véritable histoire est l'épopée de

l'héroïsme.--Cette idée est, à mon avis, une vive lumière. Car les

hommes n'ont pas fait de grandes choses sans de grandes émotions. Le

premier et souverain moteur d'une révolution extraordinaire est un

sentiment extraordinaire. À ce moment, on a vu paraître et s'enfler

une passion exaltée et toute-puissante qui a rompu les digues

anciennes et lancé le courant des choses dans un nouveau lit. Tout

part de là, et c'est elle qu'il faut voir. Laissez de côté les

formules métaphysiques et les considérations politiques, et regardez

l'état intérieur de chaque esprit; quittez le récit nu, oubliez les

explications abstraites, et observez les âmes passionnées. Une

révolution n'est que la naissance d'un grand sentiment. Quel est ce

sentiment, comment il se lie aux autres, quel est son degré, sa

source, son effet, comment il transforme l'imagination, l'entendement,

les inclinations ordinaires, quelles passions l'alimentent, quelle

proportion de folie et de raison il renferme, ce sont là les questions

capitales. Pour me faire l'histoire du bouddhisme, il faut me montrer

le désespoir calme des ascètes qui, amortis par la pensée du vide

infini et par l'attente de l'anéantissement final, atteignaient, dans

leur quiétude monotone, le sentiment de la fraternité universelle.

Pour me faire l'histoire du christianisme, il faut me montrer l'âme

d'un saint Jean où d'un saint Paul, le renouvellement subit de la

conscience, la foi aux choses invisibles, la transformation de l'âme

pénétrée par la présence d'un Dieu paternel, l'irruption de tendresse,

de générosité, d'abnégation, de confiance et d'espérance qui vint

dégager les malheureux ensevelis sous la tyrannie et la décadence

romaine. Expliquer une révolution, c'est faire un morceau de

psychologie; l'analyse des critiques et la divination des artistes

sont les seuls instruments qui puissent l'atteindre; si nous voulions

l'avoir précise et profonde, il faudrait la demander à ceux qui, par

métier ou par génie, sont connaisseurs de l'âme, à Shakspeare, à

Saint-Simon, à Balzac, à Stendhal. Voilà pourquoi on peut la demander

quelquefois à Carlyle. Et il y a telle histoire qu'on peut lui

demander mieux qu'à tout autre, celle de la Révolution qui eut pour

source la conscience, qui mit Dieu dans les conseils d'État, qui

imposa le devoir strict, qui provoqua l'héroïsme austère. Le meilleur

historien du puritanisme est un puritain.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 65 / 109 题