Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et
épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute
nation, toute période, toute civilisation a son _idée_, c'est-à-dire
son trait principal, duquel tous les autres dérivent; en sorte que la
philosophie, la religion, les arts et les moeurs, toutes les parties
de la pensée et de l'action peuvent être déduites de quelque qualité
originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout
aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un sentiment
héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir
du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a besoin de
donner aux abstractions un corps et une âme; il est mal à son aise
dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel.
Mais cet être, tel qu'il le conçoit, est un abrégé du reste. Car,
selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est
compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception
originale, et son siècle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment
héroïque donne ainsi la connaissance d'un âge tout entier. Par là
Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de
ses maîtres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si
dispersée qu'elle soit à travers le temps et l'espace, forme un tout
indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars
qu'Hegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les
événements que les Allemands déduisaient d'une définition commune. Il
a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui
rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les oeuvres
de la pensée accomplie aux bégayements de la pensée naissante, celles
qui enchaînent les savantes inventions des Constitutions modernes aux
fureurs désordonnées de la barbarie primitive[126]. «Ces vieux rois de
la mer, silencieux, les lèvres serrées, qui défiaient le sauvage Océan
avec ses monstres, et tous les hommes et toutes les choses, ont été
les ancêtres de nos Blakes et de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de
Normandie, a une part à cette heure-ci dans le gouvernement de
l'Angleterre[127].»--«S'il n'y avait pas eu de sauvages saints
Dominiques ni d'ermites de la Thébaïde, il n'y aurait point eu un
harmonieux Dante. Le rude effort pratique en Scandinavie et ailleurs,
depuis Odin jusqu'à Walter Raleigh, depuis Ulfila jusqu'à Cranmer, a
rendu Shakspeare capable de parler. Un poëte avec tout son charme,
qu'est-il, sinon le produit et l'achèvement définitif de la Réforme ou
de la Prophétie avec son âpreté? Bien plus, le poëte accompli, je le
remarque souvent, est un symptôme que son époque elle-même vient
d'atteindre la perfection et se trouve accomplie, qu'avant longtemps
on aura besoin d'une nouvelle époque et de nouveaux réformateurs. Car
chaque âge a son théorème ou représentation spirituelle de l'univers.»
Ses grandes oeuvres poétiques ou pratiques ne font que publier ou
appliquer cette idée maîtresse; l'historien se sert d'elle pour
retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la
conception d'ensemble qui les unit.
[Note 126: Silent, with closed lips, as I fancy them, unconscious
that they were specially brave, defying the wild Ocean with its
monsters and all men and things--progenitors of our own Blakes and
Nelsons.--Hrolf or Rollo, duke of Normandy, the wild sea-king, has a
share in governing England at this hour.
No wild saint Dominics and Thebaid ermites, there had been no
melodious Dante; rough practical endeavour, Scandinavian and other,
from Odin to Walter Raleigh, from Ulfila to Cranmer, enabled
Shakspeare to speak. Nay the finished poet, I remark sometimes, is a
symptom that his epoch itself has reached perfection and is finished;
that before long there will be a new epoch, new reformers needed. (_On
Heroes_, p. 184.)]
[Note 127: _On Heroes_, p. 51 et 184.]