II

Il y a là une théorie allemande, mais transformée, précisée et

épaissie à la manière anglaise. Les Allemands disaient que toute

nation, toute période, toute civilisation a son _idée_, c'est-à-dire

son trait principal, duquel tous les autres dérivent; en sorte que la

philosophie, la religion, les arts et les moeurs, toutes les parties

de la pensée et de l'action peuvent être déduites de quelque qualité

originelle et fondamentale de laquelle tout part et à laquelle tout

aboutit. Là où Hegel mettait une idée, Carlyle met un sentiment

héroïque. Cela est plus palpable et plus moral. Pour achever de sortir

du vague, il considère ce sentiment dans un héros. Il a besoin de

donner aux abstractions un corps et une âme; il est mal à son aise

dans les conceptions pures, et veut toucher un être réel.

Mais cet être, tel qu'il le conçoit, est un abrégé du reste. Car,

selon lui, le héros contient et représente la civilisation où il est

compris; il a découvert, proclamé ou pratiqué une conception

originale, et son siècle l'y a suivi. La connaissance d'un sentiment

héroïque donne ainsi la connaissance d'un âge tout entier. Par là

Carlyle est sorti des biographies. Il a retrouvé les grandes vues de

ses maîtres. Il a senti comme eux qu'une civilisation, si vaste et si

dispersée qu'elle soit à travers le temps et l'espace, forme un tout

indivisible. Il a rassemblé sous un héroïsme les fragments épars

qu'Hegel réunissait par une loi. Il a dérivé d'un sentiment commun les

événements que les Allemands déduisaient d'une définition commune. Il

a compris les profondes et lointaines liaisons des choses, celles qui

rattachent un grand homme à son temps, celles qui nouent les oeuvres

de la pensée accomplie aux bégayements de la pensée naissante, celles

qui enchaînent les savantes inventions des Constitutions modernes aux

fureurs désordonnées de la barbarie primitive[126]. «Ces vieux rois de

la mer, silencieux, les lèvres serrées, qui défiaient le sauvage Océan

avec ses monstres, et tous les hommes et toutes les choses, ont été

les ancêtres de nos Blakes et de nos Nelsons. Hrolf ou Rollo, duc de

Normandie, a une part à cette heure-ci dans le gouvernement de

l'Angleterre[127].»--«S'il n'y avait pas eu de sauvages saints

Dominiques ni d'ermites de la Thébaïde, il n'y aurait point eu un

harmonieux Dante. Le rude effort pratique en Scandinavie et ailleurs,

depuis Odin jusqu'à Walter Raleigh, depuis Ulfila jusqu'à Cranmer, a

rendu Shakspeare capable de parler. Un poëte avec tout son charme,

qu'est-il, sinon le produit et l'achèvement définitif de la Réforme ou

de la Prophétie avec son âpreté? Bien plus, le poëte accompli, je le

remarque souvent, est un symptôme que son époque elle-même vient

d'atteindre la perfection et se trouve accomplie, qu'avant longtemps

on aura besoin d'une nouvelle époque et de nouveaux réformateurs. Car

chaque âge a son théorème ou représentation spirituelle de l'univers.»

Ses grandes oeuvres poétiques ou pratiques ne font que publier ou

appliquer cette idée maîtresse; l'historien se sert d'elle pour

retrouver le sentiment primitif qui les engendre et pour former la

conception d'ensemble qui les unit.

[Note 126: Silent, with closed lips, as I fancy them, unconscious

that they were specially brave, defying the wild Ocean with its

monsters and all men and things--progenitors of our own Blakes and

Nelsons.--Hrolf or Rollo, duke of Normandy, the wild sea-king, has a

share in governing England at this hour.

No wild saint Dominics and Thebaid ermites, there had been no

melodious Dante; rough practical endeavour, Scandinavian and other,

from Odin to Walter Raleigh, from Ulfila to Cranmer, enabled

Shakspeare to speak. Nay the finished poet, I remark sometimes, is a

symptom that his epoch itself has reached perfection and is finished;

that before long there will be a new epoch, new reformers needed. (_On

Heroes_, p. 184.)]

[Note 127: _On Heroes_, p. 51 et 184.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 64 / 109 题