IV

Cette faculté d'apercevoir dans les choses le sens intérieur, et cette

disposition à rechercher dans les choses le sens moral, ont produit en

lui toutes ses doctrines, et d'abord son christianisme. Ce christianisme

est fort libre; Carlyle prend la religion à l'allemande, d'une façon

symbolique. C'est pourquoi on l'appelle panthéiste: ce qui, en bon

français moderne, signifie fou ou scélérat. En Angleterre aussi, on

l'exorcise. Son ami Sterling lui envoie de longues dissertations pour le

ramener au Dieu personnel. À chaque instant il blesse au vif les

théologiens qui font de la cause primitive un architecte ou un

administrateur. Il les choque encore bien mieux quand il entre dans le

dogme; il considère le christianisme comme un mythe, dont l'essence est

«l'adoration de la douleur. Son temple, fondé il y a dix-huit siècles,

gît en ruines maintenant, recouvert de végétations parasites, habité par

des créatures plaintives. Avance pourtant: dans une crypte basse, qui a

pour arche des fragments qui croulent, tu trouveras encore l'autel et

la lampe sacrée qui brûle éternellement[109].» Mais ses gardiens ne la

connaissent plus. Une friperie de décorations officielles la cache aux

regards des hommes. L'Église protestante au dix-neuvième siècle, comme

l'Église catholique au seizième siècle, a besoin d'une réforme. Il nous

faut un nouveau Luther. «Car, dit-il dans son livre du _Tailleur_,

l'Église est l'habit, le tissu spirituel et intérieur, qui administre la

vie et la chaude circulation à tout le reste; sans lui, le cadavre, et

jusqu'à la poussière de la société, finiraient par s'évaporer et

s'anéantir. Cependant, en notre âge du monde, ces habits ecclésiastiques

se sont misérablement percés aux coudes. Bien pis, la plupart d'entre

eux sont devenus de simples formes creuses, des masques sous lesquels

nulle figure vivante, nul esprit n'habite encore, où il n'y a plus que

des araignées et de sales scarabées, horrible amas, qui de leurs pattes

tracassent à leur métier. Et ce masque fixe encore sur vous ses yeux de

verre, avec un lugubre simulacre de vie. Depuis une génération ou deux,

la religion s'est retirée de lui, et, dans des coins que nul ne

remarque, elle se tisse silencieusement de nouveaux vêtements dans

lesquels elle apparaîtra de nouveau pour nous ranimer, nous, nos fils,

ou nos petits-fils[110].»--Une fois le christianisme réduit au

sentiment de l'abnégation, les autres religions reprennent par

contre-coup leur dignité et leur importance. Elles sont, comme le

christianisme, des formes de la religion universelle. «Elles renferment

toutes une vérité, autrement les hommes ne les auraient pas

embrassées[111].» Elles ne sont pas une imposture de charlatans ni un

jeu d'imaginations poétiques. Elles sont une vie plus ou moins trouble

du mystère auguste et infini qui est au fond de l'univers. «Le plus

grossier païen qui adora l'étoile Canope ou la pierre noire de la Caaba

y reconnaissait une beauté, un sens divin.... Canope luisant sur le

désert, avec son éclat de diamant bleuâtre (cet étrange éclat bleuâtre

qui semble celui d'un esprit), perçait jusqu'au coeur du sauvage

Ismaélite qu'elle guidait à travers le désert vide. Pour ce coeur

sauvage, plein de toutes les émotions, sans langage pour aucune émotion,

elle pouvait sembler un petit oeil, cette étoile Canope, qui le

regardait du plus profond de l'éternité et lui révélait la splendeur

intérieure.» Le culte du grand Lama, le papisme lui-même, interprètent à

leur façon le sentiment du divin; c'est pourquoi le papisme lui-même est

respectable. «Qu'il dure aussi longtemps «qu'il pourra» (ceci est bien

hardi en Angleterre), «aussi longtemps qu'il pourra guider une vie

pieuse.» On l'appelle idolâtrie, peu importe. Qu'est-ce qu'une idole,

sinon un symbole, une chose vue ou imaginée qui représente le divin?

«Toutes les religions sont des symboles. Le plus rigoureux puritain a sa

confession de foi; sa représentation intellectuelle des choses divines.

Toutes les croyances, les liturgies, les formes religieuses, les

conceptions dont se revêt le sentiment religieux, sont en ce sens des

idoles, des choses vues. Tout culte doit s'accomplir par des symboles,

des idoles; nous pouvons dire que toute idolâtrie est comparative, et

que la pire idolâtrie n'est qu'une idolâtrie plus grande.» La seule qui

soit détestable est celle d'où le sentiment s'est retiré, qui ne

consiste qu'en cérémonies apprises, en répétition machinale de prières,

en profession décente de formules qu'on n'entend pas. La vénération

profonde d'un moine du douzième siècle prosterné devant les reliques de

saint Edmond, valait mieux que la piété de convenance et la froide

religion philosophique d'un protestant d'aujourd'hui. Quel que soit le

culte, c'est le sentiment qui lui communique toute sa vertu. Et ce

sentiment est le sentiment moral. «La seule fin[112], la seule essence,

le seul usage de toute religion passée présente ou à venir, est de

garder vivante et ardente notre conscience morale, qui est notre lumière

intérieure. Toute religion est venue ici pour nous rappeler plus ou

moins bien ce que nous savons déjà plus ou moins bien, à savoir qu'il y

a une différence absolument _infinie_ entre un homme de bien et un homme

méchant, pour nous ordonner d'aimer l'un, infiniment, d'abhorrer et

d'éviter l'autre infiniment, de nous efforcer infiniment d'être l'un et

de n'être point l'autre[113].»--«Toute religion qui n'aboutit pas à

l'action, au travail, peut s'en aller et habiter parmi les brahmanes,

les antinomiens, les derviches tourneurs, partout où elle voudra; chez

moi, elle n'a pas de place[114].» Chez vous, fort bien, mais elle en

trouve ailleurs. Nous touchons ici le trait anglais et étroit de cette

conception allemande et si large. Il y a beaucoup de religions qui ne

sont point morales, il y en a beaucoup, plus encore qui ne sont point

pratiques. Carlyle veut réduire le coeur de l'homme au sentiment anglais

du devoir, et l'imagination de l'homme au sentiment anglais du respect.

La moitié de la poésie humaine échappe à ses prises. Car si une portion

de nous-même nous soulève jusqu'à l'abnégation et à la vertu, une autre

portion nous emmène vers la jouissance et le plaisir. L'homme est païen

aussi bien que chrétien; la nature a deux faces; plusieurs races,

l'Inde, la Grèce, l'Italie n'ont compris que la seconde, et n'ont eu

pour religions que l'adoration de la force dévergondée et l'extase de

l'imagination grandiose, ou bien encore l'admiration de la forme

harmonieuse avec le culte de la volupté, de la beauté et du bonheur.

[Note 109: Knowest thou that "_Worship of sorrow_?" The Temple

thereof, founded some eighteen centuries ago, now lies in ruins,

overgrown with jungle, the habitation of doleful creatures.

Nevertheless, venture forward: in a low crypt, arched out of falling

fragments, thou findest the altar still there, and its sacred lamp

perennially burning.]

[Note 110: For if Government is, so to speak, the outward SKIN of

the Body Politic, holding the whole together and protecting it; and if

all your craft-guilds, and Associations for industry, of hand or of

head, are the fleshy clothes, the muscular and osseous tissues (lying

_under_ such SKIN), whereby Society stands and Works;--then is

Religion the inmost pericardial and nervous tissue which ministers

life and warm circulation to the whole.

Meanwhile, in our era of the world, those church-clothes have gone

sorrowfully out at elbows: nay, far worse, many of them have become

mere hollow shapes, or masks, under which no living Figure or Spirit

any longer dwells; but only spiders and unclean beetles, in horrid

accumulation, drive their trade; and the mask still glares on you with

his glass-eyes, in ghastly affectation of life,--some generation and

half after Religion has quite withdrawn from it, and in unnoticed

nooks is weaving for herself new vestures, wherewith to reappear, and

bless us, or our sons and grandsons.]

[Note 111: _On Heroes_, 6, 191-92; 14, 217.--_Past and Present._

Canopus shining down over the desert, with its blue diamond brightness

(that wild blue spirit-like brightness far brighter than we ever

witness here) would pierce into the heart of the wild Ishmaelitish

man, whom it was guiding through that solitary waste there. To his

wild heart, with all feelings in it, with no _speech_ for any feeling,

it might seem a little eye, that Canopus, glancing out on him from the

great deep Eternity, revealing the inner splendour to him. (_On

Heroes_, p. 14.)]

[Note 112: _Past and Present_, p. 305, 270.]

[Note 113: The one end, essence and use of all religion past,

present, and to come, is this only: to keep the same moral conscience

or inner light of ours alive and shining.... All Religion was here to

remind us better or worse of what we already know better or worse of

the quite _infinite_ difference there is between a good man and a bad;

to bid us love infinitely the one, abhor and avoid infinitely the

other; strive infinitely to be the one and not to be the other. "All

religion issues in due practical Hero-worship."

(_Past and Present_, p. 305.)]

[Note 114: All true work is Religion; and whatsoever Religion is

not work may go and dwell among the Brahmins, Antinomians, spinning

Dervishes, or where it will; with me it shall have no harbour. (_Past

and Present_, p. 270.)]

V

Sa critique des oeuvres littéraires a la même chaleur et la même

violence, la même portée et les mêmes limites, le même principe et les

mêmes conclusions que sa critique des oeuvres religieuses. Il y a

introduit les grandes idées de Hegel et de Goethe, et les a resserrées

sous la discipline étroite du sentiment puritain[115]. Il considère le

poète, l'écrivain, l'artiste «comme un interprète de l'idée divine

qui est au fond de toute apparence, comme un révélateur de l'infini,»

comme un représentant de son siècle, de sa nation, de son âge; vous

reconnaissez ici toutes les formules germaniques. Elles signifient que

l'artiste démêle et exprime mieux que personne les traits saillants et

durables du monde qui l'entoure, en sorte qu'on peut extraire de son

oeuvre une théorie de l'homme et de la nature, en même temps qu'une

peinture de sa race et de son temps. Cette découverte a renouvelé la

critique. Carlyle lui doit ses plus belles vues, ses leçons sur

Shakspeare et sur Dante, ses études sur Goethe, sur Johnson, sur Burns

et sur Rousseau. Là-dessus et par un entraînement naturel, il est

devenu le héraut de la littérature allemande; il s'est fait l'apôtre

de Goethe; il l'a loué avec une ferveur de néophyte jusqu'à manquer à

son endroit d'adresse et de clairvoyance; il l'appelle héros, il

présente sa vie comme un exemple à tous les gens de notre siècle; il

ne veut point voir son paganisme, si visible, mais si contrariant pour

un puritain. Par un autre contre-coup des mêmes causes, il a fait de

Jean-Paul, le bouffon affecté, l'humoriste extravagant, «un géant,»

une sorte de prophète; il a comblé d'éloges Novalis et les rêveurs

mystiques; il a mis le démocrate Burns au-dessus de Byron; il a exalté

Johnson, ce brave pédant, le plus grotesque des taureaux littéraires.

Son principe est que dans une oeuvre d'esprit la forme est peu de

chose, le fond seul est important. Sitôt qu'un homme a un sentiment

profond, une conviction forte, son livre est beau. Un écrit, quel

qu'il soit, ne fait que manifester une âme; si cette âme est sérieuse,

si elle est intimement et habituellement ébranlée par les graves

pensées qui doivent préoccuper une âme, si elle aime le bien, si elle

est dévouée, si elle s'attache de tous ses efforts, sans

arrière-pensée d'intérêt ou d'amour-propre, à publier la vérité qui la

frappe, elle a touché le but: nous n'avons que faire du talent; nous

n'avons pas besoin d'être flattés par de belles formes; notre unique

objet est de nous trouver face à face avec le sublime; toute la

destinée de l'homme est de sentir l'héroïsme; la poésie et les arts

n'ont pas d'autre emploi ni d'autre mérite. Vous voyez à quel degré et

avec quel excès Carlyle a le sentiment germanique, pourquoi il aime

les mystiques, les humoristes, les prophètes, les écrivains illettrés

et hommes d'action, les poëtes primesautiers, tous ceux qui violentent

la beauté régulière par ignorance, par brutalité, par folie ou de

parti pris. Il va jusqu'à excuser la rhétorique de Johnson, parce que

Johnson fut loyal et sincère; il ne distingue pas en lui l'homme

littéraire de l'homme pratique; il cesse de voir le déclamateur

classique, étrange composé de Scaliger, de Boileau, et de La Harpe,

enharnaché majestueusement dans la défroque cicéronienne, pour ne

regarder que l'homme religieux et convaincu. Une pareille habitude

bouche les yeux sur la moitié des choses. Carlyle parle avec une

indifférence méprisante[116] du dilettantisme moderne, semble

mépriser les peintres, n'admet pas la beauté sensible. Tout entier aux

écrivains, il néglige les artistes; en effet, la source des arts est

le sentiment de la forme, et les plus grands artistes, les Italiens,

les Grecs, n'ont connu, comme leurs prêtres et leurs poëtes, que la

beauté de la volupté et de la force. De là vient encore qu'il n'a

point de goût pour la littérature française. Cet ordre exact, ces

belles proportions, ce perpétuel souci de l'agréable et du convenable,

cette architecture harmonieuse d'idées claires et suivies, cette

peinture délicate de la société, cette perfection du style, rien de ce

qui nous touche n'a de prise sur lui. Sa façon d'entendre la vie est

trop éloignée de la nôtre. Il a beau essayer de comprendre Voltaire,

il n'arrive qu'à le diffamer[117]. «Il n'y a pas une seule grande

pensée dans ses trente-six in-quartos.... Son regard s'arrête à la

superficie de la nature; le grand Tout, avec sa beauté et sa

mystérieuse grandeur infinie, ne lui a jamais été révélé; même un seul

instant; il a regardé et noté seulement tel atome, et puis tel autre,

leurs différences et leurs oppositions[118].... Sa théorie du monde,

sa peinture de l'homme et de la vie de l'homme, est mesquine,

pitoyable même, pour un poëte et un philosophe. Il lit l'histoire, non

pas avec les yeux d'un voyant pieux ou même d'un critique, mais avec

une simple paire de lunettes anticatholiques. Elle n'est point pour

lui un drame grandiose, joué sur le théâtre de l'infini, avec les

soleils pour lampes et l'éternité pour fond.... mais une pauvre

insipide dispute de club dévidée dix siècles durant entre

l'Encyclopédie et la Sorbonne. L'univers de Dieu est un patrimoine de

saint Pierre un peu plus grand que l'autre, duquel il serait agréable

et bon de chasser le pape.... La haute louange d'avoir poursuivi un

but juste ou noble ne peut lui être accordée sans beaucoup de

réserves, et peut même, avec assez d'apparence, lui être refusée. La

force qui lui était nécessaire n'était ni noble ni grande, mais

petite et à quelques égards de basse espèce. Seulement il en fait

usage avec dextérité et à propos. Pour bâtir le temple d'Éphèse, il

avait fallu le travail de bien des têtes sages et de bien des bras

robustes, pendant des vies entières; et ce même temple a pu être

détruit par un fou en une heure.» Voilà d'assez gros mots; nous n'en

emploierons pas de pareils. Je dirai seulement que si quelqu'un

jugeait Carlyle en Français, comme il juge Voltaire en Anglais, ce

quelqu'un ferait de Carlyle un portrait différent de celui que

j'essaye de tracer ici.

[Note 115: _Heroes_, p. 129, 245.--_Miscellanies_, passim.]

[Note 116: _Life of Sterling._]

[Note 117: _Miscellanies_, p. 11, 121, 148.]

[Note 118: We find no heroism of character in him, from first to

last; nay, there is not, that we know of, one great thought in all his

six and thirty quartos.... He sees but a little way into Nature; the

mighty All in its beauty and infinite mysterious grandeur, humbling

the small me into nothingness, has never even for moments been

revealed to him; only this and that other atom of it, and the

differences and discrepancies of these two, has he looked into and

noted down. His theory of the world, his picture of man and man's life

is little; for a poet and philosopher even pitiful. "The Divine Idea

that which lies at the bottom of appearance" was never more invisible

to any man. He reads history not with the eyes of a devout seer or

even of a critic, but through a pair of mere anti-catholic spectacles.

It is not a mighty drama enacted on the theater of Infinitude, with

suns for lamps and Eternity as back-ground... but a poor wearisome

debating-club dispute, spun through ten centuries, between the

_Encyclopédie_ and the _Sorbonne_.... God's Universe is a larger

patrimony of Saint Peter, from where it were pleasant and well to hunt

the Pope.... The still higher praise of having had a right or noble

aim cannot be conceded to him without many limitations, and may

plausibly enough be altogether denied.... The force necessary for him

was no wise a great and noble one; but a small, in some respects a

mean one, to be nimbly and seasonably put into use. The Ephesian

temple which it had employed many wise heads and strong arms, for a

life-time, to build, could be un-built by one madman, in a single

hour.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 60 / 109 题