VI

Ce commerce de dénigrements était en vigueur il y a cinquante ans;

dans cinquante ans, il est probable qu'il aura cessé tout à fait. Nous

commençons à comprendre le sérieux des puritains; peut-être les

Anglais finiront-ils par comprendre la gaieté de Voltaire; nous

travaillons à goûter Shakspeare, ils essayeront sans doute de goûter

Racine. Goethe, le maître de tous les esprits modernes, a bien su

goûter tous les deux[119]. Il faut que le critique à son âme naturelle

et nationale ajoute cinq ou six âmes artificielles et acquises, et que

sa sympathie flexible l'introduise en des sentiments éteints ou

étrangers. Le meilleur fruit de la critique est de nous déprendre de

nous-mêmes, de nous contraindre à faire la part du milieu où nous

vivons plongés, de nous enseigner à démêler les objets eux-mêmes à

travers les apparences passagères dont notre caractère et notre siècle

ne manquent jamais de les revêtir. Chacun les regarde avec des

lunettes de portée et de couleur diverses, et nul ne peut atteindre la

vérité qu'en tenant compte de la forme et de la teinte que la

structure de ses verres impose aux objets qu'il aperçoit. Jusqu'ici

nous nous sommes disputés et battus, l'un disant que les choses sont

vertes, d'autres qu'elles sont jaunes, d'autres enfin qu'elles sont

rouges, chacun accusant son voisin de mal voir et d'être de mauvaise

foi. Voici enfin que nous apprenons l'optique morale; nous découvrons

que la couleur n'est point dans les objets, mais en nous-mêmes; nous

pardonnons à nos voisins de voir autrement que nous; nous

reconnaissons qu'ils doivent voir rouge ce qui nous paraît bleu, vert

ce qui nous paraît jaune; nous pouvons même définir l'espèce de

lunettes qui produit le jaune et l'espèce de lunettes qui produit le

vert, deviner leurs effets d'après leur nature, prédire aux gens la

teinte sous laquelle leur apparaîtra l'objet qu'on va leur présenter,

construire d'avance le système de tout esprit, et peut-être un jour

nous dégager de tout système. «Comme poëte, disait Goethe, je suis

polythéiste; comme naturaliste, panthéiste; comme être moral, déiste;

et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes.»

En effet, toutes ces lunettes sont bonnes, car elles nous montrent

toutes quelque aspect nouveau des choses. Le point important, c'est

d'en avoir non pas une, mais plusieurs, d'employer chacune d'elles au

moment convenable, de faire abstraction de la couleur qui lui est

particulière, de savoir que derrière ces milliers de teintes mouvantes

et poétiques, l'optique ne constate que des changements régis par une

loi.

[Note 119: Voyez ce double éloge dans Wilhelm Meister.]

§ 4.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 61 / 109 题