Ce qui distingue ce mysticisme des autres, c'est qu'il est pratique.
Le puritain s'inquiète non-seulement de ce qu'il doit croire, mais
encore de ce qu'il doit faire; il veut une réponse à ses doutes, mais
surtout une règle à sa conduite; il est tourmenté par le sentiment de
son ignorance, mais aussi par l'horreur de ses vices; il cherche Dieu,
mais en même temps le devoir. À ses yeux, les deux n'en font qu'un; le
sens moral est le promoteur et le guide de la philosophie. «Est-ce
qu'il n'y a pas de Dieu, ou tout au plus un Dieu en voyage, oisif, qui
reste assis depuis le premier sabbat à la porte de son univers et le
regarde aller? Est-ce que le mot _devoir_ n'a pas de sens? Faut-il
dire que ce que nous appelons devoir n'est point un messager divin et
un guide, mais un fantôme terrestre et trompeur fabriqué avec le désir
et la crainte, avec les émanations de la potence et le lit céleste du
docteur Graham?--Le bonheur d'une conscience satisfaite? Est-ce que
Paul de Tarse, que l'admiration des hommes a déclaré saint, ne sentait
pas qu'il était le premier des pécheurs? Est-ce que Néron de Rome,
l'esprit joyeux, ne passait pas le meilleur de son temps à jouer de la
lyre? Malheureux pileur de mots et découpeur de motifs, qui, dans ton
moulin logique, possèdes un mécanisme pour le divin lui-même et
voudrais m'extraire la vertu des écorces du plaisir; je te dis
non[105]!» Il y a en nous un instinct qui dit non. Nous découvrons en
nous «quelque chose de plus haut que l'amour du bonheur,» l'amour du
sacrifice. Voilà la partie divine de notre âme. Nous apercevons en
elle et par elle le Dieu qui, autrement, nous resterait toujours
caché. Nous perçons par elle dans un monde inconnu et sublime. Il y a
un état extraordinaire de l'âme par lequel elle sort de l'égoïsme,
renonce au plaisir, ne se soucie plus d'elle-même, adore la douleur,
comprend la sainteté[106]. Cet obscur _au delà_ que les sens
n'atteignent point, que la raison ne peut définir, que l'imagination
figure comme un roi et comme une personne, c'est la sainteté, c'est le
sublime. Le héros y habite: «Il y vit[107] dans cette sphère
intérieure des choses, dans le vrai, dans le divin, dans l'éternel qui
existe toujours, invisible à la foule, sous le temporaire et le
trivial; son être est là, sa vie est un fragment du coeur immortel de
la nature[108].» La vertu est une révélation, l'héroïsme est une
lumière, la conscience une philosophie, et l'on exprimera en abrégé ce
mysticisme moral en disant que Dieu, pour Carlyle, est un mystère dont
le seul nom est l'idéal.
[Note 105: Is there no God, then; but at best an absentee God,
sitting idle, ever since the first Sabbath, at the outside of his
Universe, and seeing it go? Has the word Duty no meaning? Is what we
call Duty no divine messenger and guide, but a false earthly fantasm,
made up of desire and fear, of emanations from the gallows and from
Doctor Graham's celestial bed? Happiness of an approving conscience!
Did not Paul of Tarsus, whom admiring men have since named Saint, feel
that _he_ was the "chief of sinners;" and Nero of Rome, jocund in
spirit (_wohlgemuth_), spend much of his time in fiddling? Foolish
word-monger and motive-grinder, who in thy logic-mill hast an earthly
mechanism for the Godlike itself, and wouldst fain grind me out virtue
from the husks of pleasure,--I tell thee, Nay!]
[Note 106: Only this I know, if what thou namest Happiness be our
true aim, then are we all astray. With stupidity and sound digestion
man may front much. But what, in these dull unimaginative days, are
the terrors of Conscience to the diseases of the liver! Not on
Morality, but on cookery let us build our stronghold: there
brandishing our frying-pan, as censer, let us offer sweet incense to
the Devil, and live at ease on the fat things which he has provided
for his Elect!]
[Note 107: _On Heroes_, p. 244, 71.]
[Note 108: The hero is who lives in the inward sphere of things,
in the True, Divine, Eternal, which exists always, unseen to most,
under the Temporary, Trivial; his being is in that.... His life is a
piece of the everlasting heart of nature itself.
(_On Heroes_, p. 245.)]