Cette véhémente poésie religieuse, toute remplie des souvenirs de
Milton et de Shakspeare, n'est qu'une _transcription_ anglaise des
idées allemandes. Il y a une règle fixe pour _transposer_,
c'est-à-dire pour convertir les unes dans les autres les idées d'un
positiviste, d'un panthéiste, d'un spiritualiste, d'un mystique, d'un
poëte, d'une tête à images et d'une tête à formules. On peut marquer
tous les pas qui conduisent la simple conception philosophique à
l'état extrême et violent. Prenez le monde tel que le montrent les
sciences: c'est un groupe régulier, ou, si vous voulez, une série qui
a sa loi; selon elles, ce n'est rien davantage. Comme de la loi on
déduit la série, vous pouvez dire qu'elle l'engendre, et considérer
cette loi comme une force. Si vous êtes artiste, vous saisirez
d'ensemble la force, la série des effets et la belle façon régulière
dont la force produit la série; à mon gré, cette représentation
sympathique est, de toutes, la plus exacte et la plus complète; la
connaissance est bornée tant qu'elle ne s'avance pas jusque-là, et la
connaissance est achevée quand elle est arrivée là. Mais au delà
commencent les fantômes que l'esprit crée, et par lesquels il se dupe
lui-même. Si vous avez un peu d'imagination, vous ferez de cette force
un être distinct, situé hors des prises de l'expérience, spirituel,
principe et substance des choses sensibles. Voilà un être
métaphysique. Ajoutez un degré à votre imagination et à votre
enthousiasme, vous direz que cet esprit, situé hors du temps et de
l'espace, se manifeste par le temps et par l'espace, qu'il subsiste en
toute chose, qu'il anime toute chose, que nous avons en lui le
mouvement, l'être et la vie. Poussez jusqu'au bout dans la vision et
l'extase, vous déclarerez que ce principe est seul réel, que le reste
n'est qu'apparence; dès lors vous voilà privé de tous les moyens de le
définir; vous n'en pouvez rien affirmer, sinon qu'il est la source des
choses et qu'on ne peut rien affirmer de lui; vous le considérez comme
un abîme grandiose et insondable; vous cherchez, pour arriver à lui,
une voie autre que les idées claires; vous préconisez le sentiment,
l'exaltation. Si vous avez le tempérament triste, vous le cherchez,
comme les sectaires, douloureusement, parmi les prosternements et les
angoisses. Par cette échelle de transformations, l'idée générale
devient un être poétique, puis un être philosophique, puis un être
mystique, et la métaphysique allemande, concentrée et échauffée, se
trouve changée en puritanisme anglais.