«Ceci n'est pas une métaphysique, ou quelque autre science abstraite,
ayant son origine dans la tête seule, mais une philosophie de la vie,
ayant son origine aussi dans le coeur, et parlant au coeur[93].»
Carlyle a conté, sous le nom de Teufelsdroeckh, toute la suite des
émotions qui y conduisent. Ce sont celles d'un puritain moderne; ce
sont les doutes, les désespoirs, les combats intérieurs, les
exaltations et les déchirements par lesquels les anciens puritains
arrivaient à la foi: c'est leur foi sous d'autres formes. Chez lui
comme chez eux, l'homme spirituel et intérieur se dégage de l'homme
extérieur et charnel, démêle le devoir à travers les sollicitations du
plaisir, découvre Dieu à travers les apparences de la nature, et, au
delà du monde et des instincts sensibles, aperçoit un monde et un
instinct surnaturels.
[Note 93: However it may be with Metaphysics, and other abstract
science originating in the head (_Verstand_) alone, no Life-Philosophy
(_Lebensphilosophie_), such as this of Clothes pretends to be, which
originates equally in the Character (_Gemüth_), and equally speaks
thereto, can attain its significance till the Character itself is
known and seen.]
I
Le propre de Carlyle, comme de tout mystique, c'est de voir en toute
chose un double sens. Pour lui, les textes et les objets sont capables
de deux interprétations: l'une grossière, ouverte à tous, bonne pour
la vie usuelle; l'autre sublime, ouverte à quelques-uns, propre à la
vie supérieure. «Aux yeux de la vulgaire logique, dit Carlyle,
qu'est-ce que l'homme? Un bipède omnivore qui porte des culottes. Aux
yeux de la pure raison, qu'est-il? Une âme, un esprit, une divine
apparition.»--«Il y a un moi mystérieux caché sous ce vêtement de
chair. Profond est son ensevelissement sous ce vêtement étrange, parmi
les sons, les couleurs et les formes, qui sont ses langes et son
linceul. Et pourtant ce vêtement est tissé dans le ciel et digne de
Dieu[94].»--«Car la matière est esprit, manifestation de l'esprit. La
chose visible, qu'est-elle, sinon un habit, le vêtement de quelque
chose de supérieur et d'invisible, d'inimaginable et sans forme,
obscurci par l'excès même de son éclat[95].... Toutes les choses
visibles sont des emblèmes: ce que tu vois n'est pas là pour son
propre compte. À proprement parler, il n'y a rien là. La matière
n'existe que spirituellement, pour représenter quelque idée et
l'incarner extérieurement. Est-ce que l'imagination n'est pas obligée
de tisser des vêtements, des corps visibles par lesquels les
inspirations et les créations invisibles de notre raison sont révélées
comme le seraient des esprits, et deviennent toutes-puissantes?» Le
langage, la poésie, les arts, l'Église, l'État ne sont que des
symboles. «Ainsi, c'est par des symboles[96] que l'homme est guidé et
commandé, heureux ou misérable; il se trouve de toutes parts enveloppé
des symboles reconnus comme tels ou non reconnus. Tout ce qu'il a fait
n'est-il pas symbolique? sa vie n'est-elle pas une révélation sensible
du don de Dieu, de la force mystique qui est en lui?» Montons plus
haut encore et regardons le Temps et l'Espace, ces deux abîmes que
rien ne semble pouvoir combler ni détruire, et sur lesquels flottent
notre vie et notre univers. «Ils ne sont que les formes de notre
pensée... Il n'y a ni temps ni espace, ce ne sont que de grandes
apparences», enveloppes de notre pensée et de notre monde[97]. Notre
racine est dans l'éternité; nous avons l'air de naître et de mourir,
mais véritablement _nous sommes_. «Sache bien que les ombres du temps
ont seules péri et sont seules périssables, que la substance réelle de
tout ce qui fut et de tout ce qui est existe en ce moment même et pour
toujours.» Tels que nous voilà, avec notre chair et nos sens, nous
nous croyons solides; mais tout cet extérieur n'est qu'un fantôme.
«Ces membres[98], cette forme tempêtueuse, ce sang vivant avec ses
passions ardentes, ce ne sont que poussières et ombres, un système
d'ombres rassemblées autour de notre moi. Nous y glapissons, nous
piaulons dans nos disputes et nos aigres récriminations de hiboux
criards; nous passons sinistres, et faibles, et craintifs, ou bien
nous hurlons et nous nous démenons dans notre folle danse des morts,
jusqu'à ce que l'odeur de l'air du matin nous rappelle à notre
demeure silencieuse et que la nuit pleine de songes s'éveille et
devienne le jour[99].»
Qu'y-a-t-il donc au-dessous de toutes ces vaines apparences? Quel est
cet être immobile dont la nature n'est que la «robe changeante et
vivante?» Nul ne le sait; si le coeur le devine, l'esprit ne
l'aperçoit pas. «La création s'étale devant nous comme un glorieux
arc-en-ciel; mais le soleil qui le fait reste derrière nous, hors de
notre vue[100].» Nous n'en avons que le sentiment, nous n'en avons
point l'idée. Nous sentons que cet univers est beau et terrible; «mais
son essence restera toujours sans nom[101].» Nous n'avons qu'à tomber
à genoux devant cette face voilée; la stupeur et l'adoration sont
notre véritable attitude. «La science sans vénération est stérile,
peut-être vénéneuse. L'homme qui ne peut pas vénérer, qui ne sait pas
habituellement vénérer et adorer, quand il serait le président de cent
Sociétés royales, et quand il porterait dans sa seule tête toute la
Mécanique céleste et toute la philosophie de Hegel, et l'abrégé de
tous les laboratoires et de tous les observatoires avec leurs
résultats,--n'est qu'une paire de lunettes derrière laquelle il n'y a
point d'yeux[102]. Vos Instituts, vos Académies des sciences luttent
bravement, et, parmi les myriades d'hiéroglyphes inextricablement
entassés et entrelacés, recueillent par des combinaisons adroites
quelques lettres en écriture vulgaire qu'ils mettent ensemble pour en
former une ou deux recettes économiques fort utiles dans la
pratique[103].» Croient-ils par hasard «que la nature n'est qu'un
monceau de ces sortes de recettes, quelque énorme livre de cuisine?»
Ôte les écailles de tes yeux, et regarde. «Tu verras que ce sublime
univers, dans la moindre de ses provinces, est, à la lettre, la cité
étoilée de Dieu; qu'à travers chaque étoile, à travers vers chaque
brin de gazon, surtout à travers chaque âme vivante rayonne la gloire
d'un Dieu présent.--Génération après génération, l'humanité prend la
forme d'un corps, et, s'élançant de la nuit cimmérienne, apparaît avec
une mission du ciel. Puis l'envoyé céleste est rappelé; son vêtement
de terre tombe, et bientôt devient pour les sens eux-mêmes une ombre
évanouie. Ainsi, comme une artillerie céleste pleine de foudroiements
et de flammes, cette mystérieuse humanité tonne et flamboie, en files
grandioses, en successions rapides, à travers l'abîme inconnu. Ainsi,
comme une armée d'esprits enflammés, créés par Dieu, nous sortons du
vide, nous nous hâtons orageusement à travers la terre, puis nous nous
replongeons dans le vide. Mais d'où venons-nous? ô Dieu, où
allons-nous? Les sens ne répondent pas, la foi ne répond pas;
seulement nous savons que c'est d'un mystère à un autre mystère, et de
Dieu à Dieu[104].»
[Note 94: _Sartor_, p. 75, 76, 83, 259.]
[Note 95: For Matter, were it never so despicable, is Spirit, the
manifestation of Spirit: were it never so honourable, can it be more?
The thing visible, nay the thing imagined, the thing in any way
conceived as visible, what is it but a garment, a clothing of the
higher, celestial invisible "unimaginable, formless, dark with excess
of bright?"
All visible things are emblems; what thou seest is not there on its
own account; strictly taken, is not there at all: Matter exists only
spiritually, and to represent some Idea, and _body_ it forth.]
[Note 96: In the Symbol proper, what we can call a Symbol, there
is ever, more or less distinctly, and directly, some embodiment and
revelation of the Infinite; the Infinite is made to blend itself with
the Finite, to stand visible, and as it were, attainable there. By
Symbols, accordingly, is man guided and commanded, made happy, made
wretched. He everywhere finds himself encompassed with Symbols,
recognised as such or not recognised: the Universe is but one vast
Symbol of God: nay if thou wilt have it, what is man himself but a
Symbol of God? Is not all that he does symbolical; a revelation to
Sense of the mystic god-given Force that is in him?]
[Note 97: But deepest of all illusory Appearances, for hiding
Wonder, as for many other ends, are your two grand fundamental
world-enveloping Appearances, SPACE and TIME. These, as spun and woven
for us from before Birth itself, to clothe our celestial ME for
dwelling here, and yet to blind it,--lie all-embracing, as the
universal canvass, or warp and woof, whereby all minor Illusions, in
this Phantasm Existence, weave and paint themselves.]
[Note 98: _Sartor_, p. 313, 412.]
[Note 99: O Heaven, it is mysterious, it is awful to consider that
we not only carry each a future Ghost within him; but are, in very
deed, Ghosts! These Limbs, whence had we them; this stormy Force; this
life-blood with its burning Passion? They are dust and shadow; a
shadow-system gathered round our ME; wherein, through some moments or
years, the Divine Essence is to be revealed in the flesh.
And again, do we not squeak and gibber (in our discordant,
screech-owlish debatings and recriminatings); and glide bodeful, and
feeble, and fearful; or uproar (poltern), and revel in our mad dance
of the Dead,--till the scent of the morning-air summons us to our
still home; and dreamy night becomes awake and day?]
[Note 100: Creation, says one, lies before us like a glorious
rainbow; but the sun that made it lies behind us, hidden from us.]
[Note 101: _Past and Present_, p. 76.--_Sartor_, p. 78, 304, 314.]
[Note 102: The man who cannot wonder, who does not habitually
wonder (and worship), were he president of innumerable Royal
Societies, and carried the whole _Mécanique céleste_ and _Hegel's
Philosophy_, and the epitome of all laboratories and observatories
with their results, in his single head,--is but a pair of spectacles
behind which there is no eye. Let those who have eyes look through
him, then he may be useful.
Thou wilt have no Mystery and Mysticism; wilt walk through thy world
by the sunshine of what thou callst Truth, or even by the Hand-lamp of
what I call Attorney-Logic: and "explain" all, "account" for all, or
believe nothing of it? Nay, thou wilt attempt laughter. Who so
recognises the unfathomable, all-pervading domain of Mystery, which is
everywhere, under, over feet and among our hands; to whom the Universe
is an oracle and temple, as well as a kitchen and cattle stall, he
shall be a delirious Mystic; to him thou, with sniffing charity, wilt
protusively proffer thy Hand-lamp, and shriek, as one injured, when he
kicks his foot through it?]
[Note 103: We speak of the volume of Nature: and truly a volume it
is,--whose author and writer is God. To read it! Dost thou, does man,
so much as well know the Alphabet thereof? With its words, sentences,
and grand descriptive pages, poetical and philosophical, spread out
through Solar systems, and thousands of years, we shall not try thee.
It is a volume written in celestial hieroglyphs, in the true Sacred
writing; of which even Prophets are happy that they can read here a
line and there a line. As for your Institutes, and Academies of
science, they strive bravely; and, from amid the thick-crowded,
inextricably intertwisted hieroglyphic writing, pick out, by dexterous
combination, some letters in the vulgar character, and therefrom put
together this and the other economic recipe, of high avail in
practice. That Nature is more than some boundless volume of such
recipes, or huge, well-nigh inexhaustible domestic cookery-book, of
which the whole secret will in this manner one day evolve itself.
And what is that Science, which the scientific head alone, were it
screwed off, and (like the Doctor's in the Arabian tale) set in a
basin, to keep it alive, could prosecute without shadow of a
heart,--but one other of the mechanical and menial handicrafts, for
which the Scientific Head (having a soul in it) is too noble an organ?
I mean that Thought without reverence is barren, perhaps poisonous.]
[Note 104: Generation after generation takes to itself the form of
a Body; and forth-issuing from Cimmerian night, on Heaven's mission
APPEARS. What force and Fire is in each he expends: one grinding in
the mill of Industry; one hunter-like climbing the giddy Alpine
heights of Science; one madly dashed in pieces on the rocks of Strife,
in war with his fellow:--and then the Heaven-sent is recalled; his
earthly vesture falls away, and soon even to Sense becomes a vanished
Shadow. Thus, like some wild-flaming, wild-thundering train of
Heaven's artillery, does this mysterious MANKIND thunder and flame, in
long-drawn, quick-succeeding grandeur, through the unknown Deep. Thus,
like a God-created, fire-breathing Spirit-host, we emerge from the
Inane; haste stormfully across the astonished Earth, then plunge again
into the Inane.
But whence?--O Heaven, whither? Sense knows not; Faith knows not; only
that it is through mystery to mystery, from God and to God.]