VI

La percée est plus difficile en Angleterre; car l'aptitude aux idées

générales y est moindre et la défiance contre les idées générales y

est plus grande; on y rejette de prime abord tout ce qui de près ou de

loin semble capable de nuire à la morale pratique ou au dogme établi.

L'esprit positif semble en devoir exclure toutes les idées allemandes;

et cependant c'est l'esprit positif qui les introduit. Par exemple,

les théologiens[91], ayant voulu se représenter avec une netteté et

une certitude entière les personnages du Nouveau Testament, ont

supprimé l'auréole et la brume dans lesquelles l'éloignement les

enveloppait; ils se les sont figurés avec leurs vêtements, leurs

gestes, leur accent, avec toutes les nuances d'émotion que leur style

a notées, avec le genre d'imagination que leur siècle leur a imposé,

parmi les paysages qu'ils ont regardés, parmi les monuments devant

lesquels ils ont parlé, avec toutes les circonstances physiques ou

morales que l'érudition et les voyages peuvent rendre sensibles, avec

tous les rapprochements que la physiologie et la psychologie modernes

peuvent suggérer; ils nous en ont donné l'idée précise et prouvée,

colorée et figurative[92]; ils les ont vus non pas à travers des idées

et comme des mythes, mais face à face et comme des hommes. Ils ont

appliqué l'art de Macaulay à l'exégèse, et si l'érudition allemande

pouvait tout entière repasser par ce creuset, sa solidité serait

double, et aussi son prix.

Mais il y a une autre voie toute germanique par laquelle les idées

allemandes peuvent devenir anglaises. C'est celle que Carlyle a prise;

c'est par elle que la religion et la poésie dans les deux pays se

correspondent; c'est par elle que les deux nations sont soeurs. Le

sentiment des choses intérieures (_insight_) est dans la race, et ce

sentiment est une sorte de divination philosophique. Au besoin, le

coeur tient lieu de cerveau. L'homme inspiré, passionné, pénètre dans

l'intérieur des choses; il aperçoit les causes par la secousse qu'il

en ressent; il embrasse les ensembles par la lucidité et la vélocité

de son imagination créatrice; il découvre l'unité d'un groupe par

l'unité de l'émotion qu'il en reçoit. Car sitôt que vous créez, vous

sentez en vous-même la force qui agit dans les objets que vous pensez;

votre sympathie vous révèle leur sens et leur lien; l'intuition est

une analyse achevée et vivante; les poëtes et les prophètes,

Shakspeare et Dante, saint Paul et Luther, ont été sans le vouloir des

théoriciens systématiques, et leurs visions renferment des conceptions

générales de l'homme et de l'univers. Le mysticisme de Carlyle est une

puissance du même genre. Il traduit en style poétique et religieux la

philosophie allemande. Il parle comme Fichte «de l'idée divine du

monde, de la réalité qui gît au fond de toute apparence.» Il parle

comme Goethe «de l'esprit qui tisse éternellement la robe vivante de

la Divinité.» Il emprunte leurs métaphores, seulement il les prend au

pied de la lettre. Il considère comme un être mystérieux et sublime le

Dieu qu'ils considèrent comme une forme ou comme une loi. Il conçoit

par l'exaltation, par la rêverie douloureuse, par le sentiment confus

de l'entrelacement des êtres, cette unité de la nature qu'ils démêlent

à force de raisonnements et d'abstractions. Voilà un dernier chemin,

escarpé sans doute et peu fréquenté, pour atteindre aux sommets où

s'est élancée du premier coup la pensée allemande. L'analyse

méthodique jointe à la coordination des sciences positives, la

critique française raffinée par le goût littéraire et l'observation

mondaine, la critique anglaise appuyée sur le bon sens pratique et

l'intuition positive; enfin, dans un recoin écarté, l'imagination

sympathique et poétique, ce sont là les quatre routes par lesquelles

l'esprit humain chemine aujourd'hui pour reconquérir les hauteurs

sublimes où il s'était cru porté et qu'il a perdues. Ces voies mènent

toutes sur la même cime, mais à des points de vue différents. Celle où

Carlyle a marché, étant la plus lointaine, l'a conduit vers la

perspective la plus étrange. Je le laisserai parler lui-même; il va

dire au lecteur ce qu'il a vu.

[Note 91: Principalement M. Stanley et M. Jowett.]

[Note 92: Graphic.]

§ 3.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 56 / 109 题