Mais ces legs n'ont point été purs, et cette passion pour les vues
d'ensemble a gâté ses propres oeuvres par son excès. Il est rare que
notre esprit puisse saisir les ensembles: nous sommes resserrés dans
un coin trop étroit du temps et de l'espace; nos sens n'aperçoivent
que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une petite portée;
nous n'expérimentons que depuis trois cents ans; notre mémoire est
courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans le passé ne
sont que des flambeaux douteux, épars sur un champ immense, qu'ils
font entrevoir sans l'éclairer. Pour relier les petits fragments que
nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer des causes ou
employer des idées générales tellement vastes, qu'elles peuvent
convenir à tous les faits; il faut avoir recours à l'hypothèse ou à
l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre dans
les explications vagues. Ce sont là, en effet, les deux vices qui ont
corrompu la pensée allemande. La conjecture et la formule y ont
abondé. Les systèmes ont pullulé les uns par-dessus les autres et
débordé en une végétation inextricable, où nul étranger n'osait
entrer, ayant éprouvé que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et
que la découverte définitive proclamée la veille allait être étouffée
par une autre découverte infaillible, capable tout au plus de durer
jusqu'au lendemain matin. Le public européen s'étonnait de voir tant
d'imagination et si peu de bon sens, des prétentions si ambitieuses et
des théories si vides, une pareille invasion d'êtres chimériques et un
tel regorgement d'abstractions inutiles, un si étrange manque de
discernement et un si grand luxe de déraison. C'est que les folies et
le génie découlaient de la même source; une même faculté, démesurée et
toute-puissante, produisait les découvertes et les erreurs. Si
aujourd'hui on regarde l'atelier des idées humaines tout surchargé
qu'il est et encombré de ses oeuvres, on peut le comparer à quelque
haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a flamboyé
infatigablement, à demi obscurcie par des vapeurs suffocantes, et où
le minerai brut, empilé par étages, a bouillonné pour descendre en
coulées ardentes dans les rigoles où il s'est figé. Nul autre engin
n'eût pu fondre la masse informe empâtée par les scories primitives;
il a fallu, pour la dompter, cette élaboration obstinée et cette
intense chaleur. Aujourd'hui les coulées inertes jonchent la terre;
leur poids rebute les mains qui les touchent; si on veut les ployer à
quelque usage, elles résistent ou cassent: telles que les voilà, elles
ne peuvent servir; et cependant telles que les voilà, elles sont la
matière de tout outil et l'instrument de toute oeuvre; c'est à nous de
les refondre. Il faut que chaque esprit les reporte à sa forge, les
épure, les assouplisse, les reforme et retire du bloc grossier le pur
métal.
V
Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre
foyer; car toute nation a son génie original dans lequel elle moule
les idées qu'elle prend ailleurs. Ainsi l'Espagne, au seizième et au
dix-septième siècle, a renouvelé avec un autre esprit la peinture et
la poésie italiennes. Ainsi les puritains et les jansénistes ont
repensé dans des cadres neufs le protestantisme primitif. Ainsi les
Français du dix-huitième siècle ont élargi et publié les idées
libérales que les Anglais avaient appliquées ou proposées en religion
et en politique. Il en est de même aujourd'hui. Les Français ne
peuvent atteindre du premier coup, comme les Allemands, les hautes
conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher que pas à pas, en
partant des idées sensibles, en s'élevant insensiblement aux idées
abstraites, selon les méthodes progressives et l'analyse graduelle de
Condillac et de Descartes. Mais cette voie plus lente conduit presque
aussi loin que l'autre, et par surcroît elle évite bien des faux pas.
C'est par elle que nous parviendrons à corriger et à comprendre les
vues de Hegel et de Goethe, et si l'on regarde autour de soi les idées
qui percent, on découvre que nous y arrivons déjà. Le positivisme,
appuyé sur toute l'expérience moderne, et allégé, depuis la mort de
son fondateur, de ses fantaisies sociales et religieuses, a repris une
nouvelle vie en se réduisant à marquer la liaison des groupes naturels
et l'enchaînement des sciences établies. D'autre part, l'histoire, le
roman et la critique, aiguisés par les raffinements de la culture
parisienne, ont fait toucher les lois des événements humains; la
nature s'est montrée comme un ordre de faits, l'homme comme une
continuation de la nature; et l'on a vu un esprit supérieur, le plus
délicat, le plus élevé qui se soit montré de nos jours, reprenant et
modérant les divinations allemandes, exposer en style français tout ce
que la science des mythes, des religions et des langues, emmagasine au
delà du Rhin depuis soixante ans[90].
[Note 90: M. Renan.]