IV

Mais ces legs n'ont point été purs, et cette passion pour les vues

d'ensemble a gâté ses propres oeuvres par son excès. Il est rare que

notre esprit puisse saisir les ensembles: nous sommes resserrés dans

un coin trop étroit du temps et de l'espace; nos sens n'aperçoivent

que la surface des choses; nos instruments n'ont qu'une petite portée;

nous n'expérimentons que depuis trois cents ans; notre mémoire est

courte, et les documents par lesquels nous plongeons dans le passé ne

sont que des flambeaux douteux, épars sur un champ immense, qu'ils

font entrevoir sans l'éclairer. Pour relier les petits fragments que

nous pouvons atteindre, il faut le plus souvent supposer des causes ou

employer des idées générales tellement vastes, qu'elles peuvent

convenir à tous les faits; il faut avoir recours à l'hypothèse ou à

l'abstraction, inventer des explications arbitraires ou se perdre dans

les explications vagues. Ce sont là, en effet, les deux vices qui ont

corrompu la pensée allemande. La conjecture et la formule y ont

abondé. Les systèmes ont pullulé les uns par-dessus les autres et

débordé en une végétation inextricable, où nul étranger n'osait

entrer, ayant éprouvé que chaque matin amenait une nouvelle pousse, et

que la découverte définitive proclamée la veille allait être étouffée

par une autre découverte infaillible, capable tout au plus de durer

jusqu'au lendemain matin. Le public européen s'étonnait de voir tant

d'imagination et si peu de bon sens, des prétentions si ambitieuses et

des théories si vides, une pareille invasion d'êtres chimériques et un

tel regorgement d'abstractions inutiles, un si étrange manque de

discernement et un si grand luxe de déraison. C'est que les folies et

le génie découlaient de la même source; une même faculté, démesurée et

toute-puissante, produisait les découvertes et les erreurs. Si

aujourd'hui on regarde l'atelier des idées humaines tout surchargé

qu'il est et encombré de ses oeuvres, on peut le comparer à quelque

haut fourneau, machine monstrueuse qui, jour et nuit, a flamboyé

infatigablement, à demi obscurcie par des vapeurs suffocantes, et où

le minerai brut, empilé par étages, a bouillonné pour descendre en

coulées ardentes dans les rigoles où il s'est figé. Nul autre engin

n'eût pu fondre la masse informe empâtée par les scories primitives;

il a fallu, pour la dompter, cette élaboration obstinée et cette

intense chaleur. Aujourd'hui les coulées inertes jonchent la terre;

leur poids rebute les mains qui les touchent; si on veut les ployer à

quelque usage, elles résistent ou cassent: telles que les voilà, elles

ne peuvent servir; et cependant telles que les voilà, elles sont la

matière de tout outil et l'instrument de toute oeuvre; c'est à nous de

les refondre. Il faut que chaque esprit les reporte à sa forge, les

épure, les assouplisse, les reforme et retire du bloc grossier le pur

métal.

V

Mais chaque esprit les reforgera selon la structure de son propre

foyer; car toute nation a son génie original dans lequel elle moule

les idées qu'elle prend ailleurs. Ainsi l'Espagne, au seizième et au

dix-septième siècle, a renouvelé avec un autre esprit la peinture et

la poésie italiennes. Ainsi les puritains et les jansénistes ont

repensé dans des cadres neufs le protestantisme primitif. Ainsi les

Français du dix-huitième siècle ont élargi et publié les idées

libérales que les Anglais avaient appliquées ou proposées en religion

et en politique. Il en est de même aujourd'hui. Les Français ne

peuvent atteindre du premier coup, comme les Allemands, les hautes

conceptions d'ensemble. Ils ne savent marcher que pas à pas, en

partant des idées sensibles, en s'élevant insensiblement aux idées

abstraites, selon les méthodes progressives et l'analyse graduelle de

Condillac et de Descartes. Mais cette voie plus lente conduit presque

aussi loin que l'autre, et par surcroît elle évite bien des faux pas.

C'est par elle que nous parviendrons à corriger et à comprendre les

vues de Hegel et de Goethe, et si l'on regarde autour de soi les idées

qui percent, on découvre que nous y arrivons déjà. Le positivisme,

appuyé sur toute l'expérience moderne, et allégé, depuis la mort de

son fondateur, de ses fantaisies sociales et religieuses, a repris une

nouvelle vie en se réduisant à marquer la liaison des groupes naturels

et l'enchaînement des sciences établies. D'autre part, l'histoire, le

roman et la critique, aiguisés par les raffinements de la culture

parisienne, ont fait toucher les lois des événements humains; la

nature s'est montrée comme un ordre de faits, l'homme comme une

continuation de la nature; et l'on a vu un esprit supérieur, le plus

délicat, le plus élevé qui se soit montré de nos jours, reprenant et

modérant les divinations allemandes, exposer en style français tout ce

que la science des mythes, des religions et des langues, emmagasine au

delà du Rhin depuis soixante ans[90].

[Note 90: M. Renan.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 55 / 109 题