De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait
naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées
depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du
_développement_ (_entwickelung_), qui consiste à représenter toutes
les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte
que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles
manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité
intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent
rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement
cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme
que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les
rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur
intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le
monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en
eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans
leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation,
composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à
lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis
le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble par son
harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel.
Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et
les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés
entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce
qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les
littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines
comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en
allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le
reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à
volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits
des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Goethe. Ils s'en sont
servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de
toute chose, Goethe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en
sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments
intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les
considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne
a faits au genre humain.