III

De cette aptitude à concevoir les ensembles une seule idée pouvait

naître, celle des ensembles. En effet, toutes les idées élaborées

depuis cinquante ans en Allemagne se réduisent à une seule, celle du

_développement_ (_entwickelung_), qui consiste à représenter toutes

les parties d'un groupe comme solidaires et complémentaires, en sorte

que chacune d'elles nécessite le reste, et que toutes réunies, elles

manifestent, par leur succession et leurs contrastes, la qualité

intérieure qui les assemble et les produit. Vingt systèmes, cent

rêveries, cent mille métaphores ont figuré ou défiguré diversement

cette idée fondamentale. Dépouillée de ses enveloppes, elle n'affirme

que la dépendance mutuelle qui joint les termes d'une série, et les

rattache toutes à quelque propriété abstraite située dans leur

intérieur. Si on l'applique à la Nature, on arrive à considérer le

monde comme une échelle de formes et comme une suite d'états ayant en

eux-mêmes la raison de leur succession et de leur être, enfermant dans

leur nature la nécessité de leur caducité et de leur limitation,

composant par leur ensemble un tout indivisible, qui, se suffisant à

lui-même, épuisant tous les possibles et reliant toutes choses depuis

le temps et l'espace jusqu'à la vie et la pensée, ressemble par son

harmonie et sa magnificence à quelque Dieu tout-puissant et immortel.

Si on l'applique à l'homme, on arrive à considérer les sentiments et

les pensées comme des produits naturels et nécessaires, enchaînés

entre eux comme les transformations d'un animal ou d'une plante; ce

qui conduit à concevoir les religions, les philosophies, les

littératures, toutes les conceptions et toutes les émotions humaines

comme les suites obligées d'un état d'esprit qui les emporte en s'en

allant, qui, s'il revient, les ramène, et qui, si nous pouvons le

reproduire, nous donne par contre-coup le moyen de les reproduire à

volonté. Voilà les deux doctrines qui circulent à travers les écrits

des deux premiers penseurs du siècle, Hegel et Goethe. Ils s'en sont

servis partout comme d'une méthode, Hegel pour saisir la formule de

toute chose, Goethe pour se donner la vision de toute chose; ils s'en

sont imbus si profondément, qu'ils en ont tiré leurs sentiments

intérieurs et habituels, leur morale et leur conduite. On peut les

considérer comme les deux legs philosophiques que l'Allemagne moderne

a faits au genre humain.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 54 / 109 题