II

En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées

générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré

que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette

force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est

proprement le don de _comprendre_ (_begreifen_). Par lui, on trouve

des conceptions d'ensemble (_begriffe_); on réunit sous une idée

maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les

divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les

oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde.

C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la

faculté philosophique qui, dans toutes leurs oeuvres, a imprimé son

sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient

bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par

elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé

et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de

toute oeuvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues

intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes.

Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et

des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était

qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le

sens des dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature, l'esprit à

la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité originelle

des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une

linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique, une

exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement

neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu

s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé

tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie

elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont

construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des

théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont

rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont

fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté,

ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point

aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les

transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à

chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer;

ils ont été tous des critiques[89], occupés à construire ou à

reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers

l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres

vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques

qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu

de formules, les actions des personnages et la musique des vers.

[Note 89: Goethe au premier rang.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 53 / 109 题