En quoi consiste cette forme? Dans la puissance de découvrir les idées
générales. Nulle nation et nul âge ne l'a possédée à un si haut degré
que ces Allemands. C'est là leur faculté dominante; c'est par cette
force qu'ils ont produit tout ce qu'ils ont fait. Ce don est
proprement le don de _comprendre_ (_begreifen_). Par lui, on trouve
des conceptions d'ensemble (_begriffe_); on réunit sous une idée
maîtresse toutes les parties éparses d'un sujet; on aperçoit sous les
divisions d'un groupe le lien commun qui les unit; on concilie les
oppositions; on ramène les contrastes apparents à une unité profonde.
C'est la faculté philosophique par excellence, et, en effet, c'est la
faculté philosophique qui, dans toutes leurs oeuvres, a imprimé son
sceau. Par elle, ils ont vivifié des études sèches qui ne semblaient
bonnes que pour occuper des pédants d'académie ou de séminaire. Par
elle, ils ont deviné la logique involontaire et primitive qui a créé
et organisé les langues, les grandes idées qui sont cachées au fond de
toute oeuvre d'art, les sourdes émotions poétiques et les vagues
intuitions métaphysiques qui ont engendré les religions et les mythes.
Par elle, ils ont aperçu l'esprit des siècles, des civilisations et
des races, et transformé en système de lois l'histoire qui n'était
qu'un monceau de faits. Par elle, ils ont retrouvé ou renouvelé le
sens des dogmes, relié Dieu au monde, l'homme à la nature, l'esprit à
la matière, aperçu l'enchaînement successif et la nécessité originelle
des formes dont l'ensemble est l'univers. Par elle, ils ont fait une
linguistique, une mythologie, une critique, une esthétique, une
exégèse, une histoire, une théologie et une métaphysique tellement
neuves, qu'elles sont restées longtemps inintelligibles et n'ont pu
s'exprimer que par un langage à part. Et ce penchant s'est trouvé
tellement souverain, qu'il a soumis à son empire les arts et la poésie
elle-même. Lès poëtes se sont faits érudits, philosophes; ils ont
construit leurs drames, leurs épopées et leurs odes d'après des
théories préalables, et pour manifester des idées générales. Ils ont
rendu sensibles des thèses morales, des périodes historiques; ils ont
fabriqué et appliqué des esthétiques; ils n'ont point eu de naïveté,
ou ils ont fait de leur naïveté un usage réfléchi; ils n'ont point
aimé leurs personnages pour eux-mêmes; ils ont fini par les
transformer en symboles; leurs idées philosophiques ont débordé à
chaque instant hors du moule poétique où ils voulaient les enfermer;
ils ont été tous des critiques[89], occupés à construire ou à
reconstruire, possesseurs d'érudition et de méthodes, conduits vers
l'imagination par l'art et l'étude, incapables de créer des êtres
vivants, sinon par science et par artifice, véritables systématiques
qui, pour exprimer leurs conceptions abstraites, ont employé, au lieu
de formules, les actions des personnages et la musique des vers.
[Note 89: Goethe au premier rang.]