C'est d'Allemagne que Carlyle a tiré ses plus grandes idées. Il y a
étudié. Il en connaît parfaitement la littérature et la langue. Il met
cette littérature au premier rang. Il a traduit Wilhelm Meister. Il a
composé sur les écrivains allemands une longue série d'articles
critiques. En ce moment, il écrit une histoire de Frédéric le Grand.
Il a été le plus accrédité et le plus original des interprètes qui ont
introduit l'esprit allemand en Angleterre. Ce n'est pas là une petite
oeuvre, car c'est à une oeuvre semblable que tout le monde pensant
travaille aujourd'hui.
I
De 1780 à 1830, l'Allemagne a produit toutes les idées de notre âge
historique, et pendant un demi-siècle encore, pendant un siècle
peut-être, notre grande affaire sera de les repenser. Les pensées qui
sont nées et qui ont bourgeonné dans un pays ne manquent pas de se
propager dans les pays voisins et de s'y greffer pour une saison; ce
qui nous arrive est déjà arrivé vingt fois dans le monde; la
végétation de l'esprit a toujours été la même, et nous pouvons, avec
quelque assurance, prévoir pour l'avenir ce que nous observons pour le
passé. À de certains moments paraît une _forme_ d'esprit originale,
qui produit une philosophie, une littérature, un art, une science, et
qui, ayant renouvelé la pensée de l'homme, renouvelle lentement,
infailliblement, toutes ses pensées. Tous les esprits qui cherchent et
trouvent sont dans le courant; ils n'avancent que par lui; s'ils s'y
opposent, ils sont arrêtés; s'ils en dévient, ils sont ralentis; s'ils
y aident, ils sont portés plus loin que les autres. Et le mouvement
continue, tant qu'il reste quelque chose à inventer. Quand l'art a
donné toutes ses oeuvres, la philosophie toutes ses théories, la
science toutes ses découvertes, il s'arrête; une autre forme d'esprit
prend l'empire, ou l'homme cesse de penser. Ainsi parut à la
Renaissance le génie artistique et poétique qui, né en Italie et porté
en Espagne, s'y éteignit au bout d'un siècle et demi dans l'extinction
universelle, et qui, avec d'autres caractères, transplanté en France
et en Angleterre, y finit au bout de cent ans parmi les raffinements
des maniéristes et les folies des sectaires, après avoir fait la
Réforme, assuré la libre pensée et fondé la science. Ainsi naquit avec
Dryden et Malherbe l'esprit oratoire et classique, qui, ayant produit
la littérature du dix-septième siècle et la philosophie du
dix-huitième, se dessécha sous les successeurs de Voltaire et de
Pope, et mourut au bout de deux cents ans, après avoir poli l'Europe
et soulevé la révolution française. Ainsi s'éleva, à la fin du dernier
siècle, le génie philosophique allemand, qui, ayant engendré une
métaphysique, une théologie, une poésie, une littérature, une
linguistique, une exégèse, une érudition nouvelles, descend en ce
moment dans les sciences et continue son évolution. Nul esprit plus
original, plus universel, plus fécond en conséquences de toute portée
et de toute sorte, plus capable de tout transformer et de tout
refaire, ne s'est montré depuis trois cents ans. Il est du même ordre
que celui de la Renaissance et celui de l'âge classique. Il se
rattache, comme eux, toutes les grandes oeuvres de l'intelligence
contemporaine. Il apparaît comme eux dans tous les pays civilisés. Il
se propage comme eux avec le même fonds et sous plusieurs formes. Il
est comme eux un des moments de l'histoire du monde. Il se rencontre
dans la même civilisation et dans les mêmes races. Nous pouvons donc,
sans trop de témérité, conjecturer qu'il aura une durée et une
destinée semblables. Nous arrivons par là à fixer avec quelque
précision notre place dans le fleuve infini des événements et des
choses. Nous savons que nous sommes à peu près au milieu de l'un des
courants partiels qui le composent. Nous pouvons démêler la forme
d'esprit qui le dirige et chercher d'avance vers quelles idées il
nous conduit.