Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu'à quel
degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce
sentiment du réel le munit; comme il rectifie les dates et les textes,
comme il vérifie les traditions et les généalogies; comme il visite
les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les
cultures, les prix, toute l'économie domestique et rurale, toutes les
circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie, quelle
précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et devant
nos yeux le tableau extérieur des objets et des affaires, le tableau
intérieur des idées et des émotions! Et ce n'est point simplement de
sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et passion. Sur
ce grand vide obscur du passé, ses yeux s'attachent aux rares points
lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l'oubli a englouti le
reste; les millions de pensées et d'actions de tant de millions
d'êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir
à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls, comme les têtes
des plus hauts rocs dans un continent submergé. De quelle ardeur, avec
quel profond sentiment des mondes détruits dont elles sont le
témoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes,
pour découvrir par leur nature et leur structure quelque révélation
des grands espaces noyés que nul oeil ne reverra plus! Un chiffre, un
détail de dépense, une misérable phrase de latin barbare est sans prix
aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il
entoure la chronique du moine Jocelyn[80] pour montrer l'impression
qu'un fait prouvé produit sur une telle âme, tout ce qu'un vieux mot
barbare, un compte de cuisine y soulève d'attention et d'émotion. «Le
roi Jean sans-Terre passa chez nous, écrit Jocelyn, laissant en tout
treize pence sterling pour la dépense (_tredecim sterlingii_).» «Il a
été là, il y a été, lui, véritablement. Voilà la grande particularité,
l'incommensurable,--celle qui distingue à un degré effectivement
infini le plus pauvre fait historique de toute espèce de fiction
quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la poésie imaginative,
quand elles ne sont pas le véhicule de quelque vérité, c'est-à-dire
d'un fait de quelque genre,--que sont-elles?--Regardez-y bien.--Cette
Angleterre de l'an 1200 n'était pas un vide chimérique, une terre de
songes, peuplée par de simples fantômes vaporeux, par les Foedera de
Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre
verte où poussaient le blé et diverses autres choses. Le soleil
luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes
humaines. On y tissait les étoffes, on s'en habillait; des fossés
étaient creusés, des sillons tracés, des maisons bâties; jour par
jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par
nuit, ils retournaient lassés chacun dans son gîte.--Ces vieux murs
menaçants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais
un fait sérieux; c'est pour un but bien réel et sérieux qu'ils ont été
bâtis.--Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines,
blanches dans leur nouveau mortier et dans leurs ciselures fraîches,
étaient des murailles et pour la première fois ont vu le soleil--il y
a longtemps.--Cette architecture, dis-tu, ces beffrois, ces charrues
de terre féodale? Oui. Mais ce n'est là qu'une petite portion de la
chose.--Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais réfléchir, cette
autre portion de la chose, je veux dire que ces hommes-là avaient une
_âme_,--non par ouï-dire seulement, et par figure de style,--mais
comme une vérité qu'ils savaient et d'après laquelle ils
agissaient[81].» Et là-dessus il essaye de faire revivre devant nous
cette âme; car c'est là son trait propre, le trait propre de tout
historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les
parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que
des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le
sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait
important est l'état et la structure de leur âme, qu'il s'agit avant
tout et uniquement d'arriver à lui, que de lui dépend le reste. Il
faut se dire et se répéter ce mot: l'histoire n'est que l'histoire du
coeur; nous avons à chercher les sentiments des générations passées,
et nous n'avons à chercher rien autre chose. Voilà ce qu'aperçoit
Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscité; il perce jusque dans son
intérieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la façon
particulière et personnelle, absolument perdue et éteinte, dont il a
senti, souffert et voulu. Et il assiste à ce spectacle, non pas
froidement, en homme qui voit les objets à demi, «dans une brume
grise,» indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de
son coeur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les
choses passées, une fois prouvées, sont aussi présentes et visibles
que les objets corporels que la main manie et palpe en ce même
instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y appuie toute sa
philosophie de l'histoire. À son avis, les grands hommes, rois,
écrivains, prophètes et poëtes, ne sont grands que par là. «Le
caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en toute
situation, est de revenir aux réalités, de prendre son point d'appui
sur les choses, non sur les apparences des choses[82].» Le grand homme
découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le proclame; on l'écoute, on
le suit, et voilà toute l'histoire. Et non-seulement il le découvre et
le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par
ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité simplement probable et
transmise. Il le voit personnellement et face à face, avec une foi
absolue et indomptable. Il a quitté l'opinion pour la conviction, la
tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré de son procédé,
qu'il l'attribue à tous les grands hommes. Et il n'a pas tort, car il
n'y en a pas de plus puissant. Partout où il entre avec cette lampe,
il porte une lumière inconnue. Il perce les montagnes de l'érudition
paperassière, et pénètre dans le coeur des hommes. Il dépasse partout
l'histoire politique et officielle. Il devine les caractères, il
comprend l'esprit des âges éteints, il sent mieux qu'aucun Anglais,
mieux que Macaulay lui-même, les grandes révolutions de l'âme. Il est
presque Allemand par sa force d'imagination, par sa perspicacité
d'antiquaire, par ses larges vues générales. Et néanmoins il n'est pas
faiseur de conjectures. Le bon sens national et l'énergique besoin de
croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en
fait, il les donne pour ce qu'elles sont. Il n'a pas de goût pour
l'histoire aventureuse. Il rejette les ouï-dire et les légendes; il
n'accepte que sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses
germaniques. Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active
pour lui-même et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les
additions incertaines et agréables que la curiosité scientifique et
l'imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation
parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi,
il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher,
il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si
âpre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images
extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en
dépit de nous-mêmes l'intensité de sa croyance et de sa vision.
Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par
cette imagination véhémente s'y fondent comme dans une flamme. Sous
cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en
hallucinations, perdent leur solidité; les êtres semblent des rêves; le
monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un cauchemar;
l'attestation des sens corporels perd son autorité devant des visions
intérieures aussi lucides qu'elle-même. L'homme ne trouve plus de
différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre
comme une fumée dans les parois surchauffées de l'intelligence qui
craque. C'est ainsi qu'il a pénétré autrefois dans les extases des
ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers siècles.
Partout le même état de l'imagination a produit la même doctrine. Les
puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle, s'y trouvaient tout
portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rêve
poétique, et Carlyle répète sans cesse d'après lui «que nous sommes
faits de la même étoffe que nos songes.» Ce monde réel, ces événements
si âprement poursuivis, circonscrits et palpés, ne sont pour lui que des
apparitions; cet univers est divin. «Ton pain, tes habits, tout y est
miracle, la nature est surnaturelle.»--«Oui, il y a un sens divin,
ineffable, plein de splendeur, d'étonnement et de terreur, dans l'être
de chaque homme et de chaque chose; je veux dire la présence de Dieu qui
a fait tout homme et toute chose[83].» Délivrons-nous de «ces pauvres
enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques»
qui nous empêchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le
redoutable mystère des choses. «La science athée bavarde misérablement
du monde, avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais quoi
encore, comme si le monde était une misérable chose morte, bonne pour
être fourrée en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs.
C'est une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle
notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous plaira, est
toujours la vénération, le prosternement pieux, l'humilité de l'âme,
l'adoration du silence, sinon des paroles[84].» En effet, telle est
l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est à la stupeur[85] qu'il aboutit.
Au delà et au-dessous des choses, il aperçoit comme un abîme, et
s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans
l'histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne son
récit et qui rêve. L'immensité de la nuit noire où surgissent pour un
instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois
commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer, la
conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but
ignoré et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres images qui
l'obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l'Être, dont nous ne
sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi ce peuple
d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble à la pensée que
ces fantômes humains ont leur substance _ailleurs_ et répondront
éternellement de leur court passage. Il s'écrie et frémit à l'idée de ce
monde immobile, dont le nôtre n'est que la figure changeante. Il y
devine je ne sais quoi d'auguste et de terrible. Car il le façonne et
façonne le nôtre à l'image de son propre esprit; il le définit par les
émotions qu'il en tire et le figure par les impressions qu'il en reçoit.
Un chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s'émeut
et bouillonne en lui au moindre événement qu'il touche; les idées
affluent, violentes, entrechoquées, précipitées de tous les coins de
l'horizon parmi les ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête:
et ce sont les magnificences, les obscurités et les terreurs d'une
tempête qu'il attribue à l'univers. Une telle conception est la source
véritable du sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pénétré
passe sa vie comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe
sa vie à exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses
livres sont des prédications.
[Note 80: _Past and present._]
[Note 81: "For king Lackland _was_ there, verily he; there, we
say, is the grand peculiarity, the immeasurable one; distinguishing to
a really infinite degree the poorest historical fact from all fiction
whatsoever. Fiction, "imagination, imaginative poetry," etc., etc.,
except as the vehicle for truth, or fact of some sort... what is
it?... Behold therefore; this England of the year 1200 was no
chimerical vacuity or dream-land peopled with mere vaporous fantasms,
Rymer's Foedera, and Doctrines of the constitution, but a green solid
place, that grew corn and several other things. The sun shone on it;
the vicissitude of seasons and human fortunes. Cloth was woven and
worn, ditches were dug, furrow fields ploughed and houses built. Day
by day all men and cattle rose to labour, and night by night returned
home weary to their several lairs.... And yet these grim old walls are
not a dilettantism and dubiety; they are an earnest fact. It was a
most real and serious purpose they were built for. Yes, another world
it was, when these black ruins, white in their new mortar and fresh
chiselling, first saw the sun as walls, long ago.... Their
architecture, belfries, land-carucates? Yes, and that is but a small
item of the matter. Does it never give thee pause, this other strange
item of it, that men then had a _soul_,--not by hearsay alone, and as
a figure of speech,--but as a truth that they _knew_, and practically
went upon? (_Past and Present_, p. 65.)]
[Note 82: It is the property of the hero, in every time, in every
place, in every situation, that he comes back to reality; that he
stands upon things, and not shews of things. (_On Heroes_, p. 193.)]
[Note 83: Thy daily life is girt with wonder, and based on wonder;
thy very blankets and breeches are miracles....
The unspeakable divine signifiance full of splendour and wonder and
terror lies in the being of every man and of every thing: the presence
of God who made every man and thing.]
[Note 84: Atheistic science babbles poorly of it, with scientific
nomenclatures, experiments and what not, as if it were a poor dead
thing, to be bottled up in Leyden jars, and sold over counters. But
the natural sense of man, in all times, if he will honestly apply his
sense, proclaims it to be a living thing--ah, an unspeakable, godlike
thing, towards which the best attitude for us, after never so much
science, is awe, devout prostration and humility of soul, worship if
not in words, then in silence. (_On Heroes_, p. 3.)]
[Note 85: Wonder.]
V
Voilà certes un esprit étrange, et qui nous fait réfléchir. Rien de
plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne
sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et
d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer
ou atteindre la beauté et la vérité.
Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier
et distinct, c'est-à-dire un ensemble de détails liés entre eux et
séparés de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre, animal,
sentiment, événement, il en est toujours de même; il a toujours des
parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou
moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres, en
sorte que la plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier,
est un _groupe_. Ainsi tout l'emploi de la pensée humaine est de
reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre ou non, il est
capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des groupes grands
ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut produire des
groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est
complet ou partiel.
Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en séparer
toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs
ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le
tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les
classifications hiérarchiques des sciences. Mais la tâche n'est point
finie là; cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et
extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne
sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit
et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui
répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit
doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu'il la
sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le
groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle s'est développée
hors de lui, que la série des idées intérieures imite la série des
choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la conception, que la
vision achève l'analyse, que l'esprit devienne créateur comme la
nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons.
Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies.
Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent à des
tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les
vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles
classiques et les races latines; dans la seconde sont les poëtes, les
prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles
romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas,
d'une idée dans l'idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés;
ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils
divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments
préalables, pour épuiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes
droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais; ils procèdent
par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de
conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte
et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple
analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses;
parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modèle le plus
achevé de ce genre d'esprit.--Les autres, après avoir fouillé
violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un
saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils
sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par
divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus
expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le
décomposer en séries régulières, ils aperçoivent toujours en bloc. Ils
ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils
ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont
révélateurs ou poëtes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple
de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais.
Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une
vue du dedans (_insight_). «La méthode de Teufelsdroeckh, dit-il en
parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-même, n'est jamais
celle de la vulgaire logique des écoles, où toutes les vérités sont
rangées en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais
celle de la raison pratique, procédant par de larges intuitions qui
embrassent des groupes et des royaumes entiers systématiques; ce qui
fait régner une noble complexité, presque pareille à celle de la
nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la
nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas,
n'est pas dépourvu de plan[86].» Sans doute, mais les inconvénients
n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurité et la
barbarie. Il faut l'étudier laborieusement pour l'entendre, ou bien
avoir précisément le même genre d'esprit que lui; mais peu de gens
sont critiques de métier ou voyants de nature; en général, on écrit
pour être compris, et il est fâcheux d'aboutir aux énigmes.--D'autre
part, ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du
premier coup dans l'idée intime et génératrice, on court risque de
tomber à côté; la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre:
les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui
l'avantage de pouvoir vérifier tous leurs pas.--Ajoutez que ces
divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent
dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les
chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire
le devin sur parole.--Considérez encore que l'affectation entre
infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit inévitable,
puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain,
prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la
prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas
d'efforts. Au contraire, la prophétie est un état violent qui ne
soutient pas. Quand elle manque, ou la remplace par de grands gestes.
Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se démène, et cette
épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On
ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les
bizarreries et les exagérations qu'il a déjà osées, s'en fait un
jargon, déclame, s'exclame, et prend à tâche, comme un mauvais
comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs.--Enfin, quand ce genre
d'esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur
triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront
Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d'après ses
théories et aussi d'après sa façon de parler, qu'il se considère comme
un grand homme méconnu, de l'espèce des héros; qu'à son avis le genre
humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires.
Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque;
il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les
échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux ses adversaires ne
sont pas de sa taille. Il brutalise ses prédécesseurs; quand il parle
des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de génie égaré
parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance
résignée d'un héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier
à tue-tête, comme un plébéien mal appris.
Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. Il dit vrai:
les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les
seuls qui fassent les découvertes. Les purs classificateurs n'inventent
pas, ils sont trop secs. «Pour connaître une chose, ce que nous pouvons
appeler _connaître_, il faut d'abord aimer la chose, sympathiser avec
elle[87].»--«L'entendement est ta fenêtre; tu ne peux pas la rendre trop
nette, mais l'imagination est ton oeil.--L'imagination est l'organe par
lequel nous percevons le divin[88].» En langage plus simple, cela
signifie que tout objet, animé ou inanimé, est doué de forces qui
constituent sa nature et produisent son développement; que pour le
connaître, il faut le recréer en nous-mêmes avec le cortége de ses
puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu'en sentant
intérieurement toutes ses tendances et en _voyant_ intérieurement tous
ses effets. Et véritablement ce procédé, qui est l'imitation de la
nature, est le seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature;
Shakspeare l'avait pour instinct et Goethe pour méthode. Il n'y en a
point de si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité
des choses et à la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit
plus propre à renouveler nos idées, à nous retirer des formules, à nous
délivrer des préjugés dont l'éducation nous recouvre, à renverser les
barrières dont notre entourage nous enclôt. C'est par lui que Carlyle,
étant sorti des idées officielles anglaises, a pénétré dans la
philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour repenser à sa façon
les découvertes germaniques et donner une théorie originale de l'homme
et de l'univers.
[Note 86: Our professor's method is not, in any case, that of
common school logic, where the truths all stand in a row, each holding
by the skirts of the other; but at best that of practical reason,
proceeding by large intuition over whole systematic groups and
kingdoms; whereby, we might say, a noble complexity, almost like that
of Nature, reigns in his philosophy, or spiritual picture of Nature: a
mighty maze, yet, as faith whispers, not without a plan.]
[Note 87: To know a thing, what we can call knowing, a man must
first _love_ the thing, sympathize with it. (_On Heroes_, p. 167.)]
[Note 88: Fantasy is the organ of the Godlike; the understanding
is indeed thy window; too clear thou canst not make it, but fantasy is
thy eye, with its colour-giving retina, healthy or diseased.]
§ 2.