IV

Il faut lire son histoire de Cromwell pour comprendre jusqu'à quel

degré ce sentiment du réel le pénètre, de quelles lumières ce

sentiment du réel le munit; comme il rectifie les dates et les textes,

comme il vérifie les traditions et les généalogies; comme il visite

les lieux, examine les arbres, regarde les ruisseaux, sait les

cultures, les prix, toute l'économie domestique et rurale, toutes les

circonstances politiques et littéraires; avec quelle minutie, quelle

précision et quelle véhémence il reconstruit devant ses yeux et devant

nos yeux le tableau extérieur des objets et des affaires, le tableau

intérieur des idées et des émotions! Et ce n'est point simplement de

sa part conscience, habitude ou prudence, mais besoin et passion. Sur

ce grand vide obscur du passé, ses yeux s'attachent aux rares points

lumineux, comme à un trésor. La noire marée de l'oubli a englouti le

reste; les millions de pensées et d'actions de tant de millions

d'êtres ont disparu, et nulle puissance ne les fera de nouveau surgir

à la lumière. Ces quelques points subsistent seuls, comme les têtes

des plus hauts rocs dans un continent submergé. De quelle ardeur, avec

quel profond sentiment des mondes détruits dont elles sont le

témoignage, l'historien va-t-il porter sur elles ses mains pressantes,

pour découvrir par leur nature et leur structure quelque révélation

des grands espaces noyés que nul oeil ne reverra plus! Un chiffre, un

détail de dépense, une misérable phrase de latin barbare est sans prix

aux yeux de Carlyle. Je voudrais faire lire le commentaire dont il

entoure la chronique du moine Jocelyn[80] pour montrer l'impression

qu'un fait prouvé produit sur une telle âme, tout ce qu'un vieux mot

barbare, un compte de cuisine y soulève d'attention et d'émotion. «Le

roi Jean sans-Terre passa chez nous, écrit Jocelyn, laissant en tout

treize pence sterling pour la dépense (_tredecim sterlingii_).» «Il a

été là, il y a été, lui, véritablement. Voilà la grande particularité,

l'incommensurable,--celle qui distingue à un degré effectivement

infini le plus pauvre fait historique de toute espèce de fiction

quelle qu'elle soit. La fiction, l'imagination, la poésie imaginative,

quand elles ne sont pas le véhicule de quelque vérité, c'est-à-dire

d'un fait de quelque genre,--que sont-elles?--Regardez-y bien.--Cette

Angleterre de l'an 1200 n'était pas un vide chimérique, une terre de

songes, peuplée par de simples fantômes vaporeux, par les Foedera de

Rymer, par des doctrines sur la constitution, mais une solide terre

verte où poussaient le blé et diverses autres choses. Le soleil

luisait sur elle avec les vicissitudes des saisons et des fortunes

humaines. On y tissait les étoffes, on s'en habillait; des fossés

étaient creusés, des sillons tracés, des maisons bâties; jour par

jour, hommes et animaux se levaient pour aller au travail; nuit par

nuit, ils retournaient lassés chacun dans son gîte.--Ces vieux murs

menaçants ne sont pas une conjecture, un amusement de dilettante, mais

un fait sérieux; c'est pour un but bien réel et sérieux qu'ils ont été

bâtis.--Oui, il y avait un autre monde quand ces noires ruines,

blanches dans leur nouveau mortier et dans leurs ciselures fraîches,

étaient des murailles et pour la première fois ont vu le soleil--il y

a longtemps.--Cette architecture, dis-tu, ces beffrois, ces charrues

de terre féodale? Oui. Mais ce n'est là qu'une petite portion de la

chose.--Mon ami, est-ce que cela ne te fait jamais réfléchir, cette

autre portion de la chose, je veux dire que ces hommes-là avaient une

_âme_,--non par ouï-dire seulement, et par figure de style,--mais

comme une vérité qu'ils savaient et d'après laquelle ils

agissaient[81].» Et là-dessus il essaye de faire revivre devant nous

cette âme; car c'est là son trait propre, le trait propre de tout

historien qui a le sentiment du réel, de comprendre que les

parchemins, les murailles, les habits, les corps eux-mêmes ne sont que

des enveloppes et des documents; que le fait véritable est le

sentiment intérieur des hommes qui ont vécu, que le seul fait

important est l'état et la structure de leur âme, qu'il s'agit avant

tout et uniquement d'arriver à lui, que de lui dépend le reste. Il

faut se dire et se répéter ce mot: l'histoire n'est que l'histoire du

coeur; nous avons à chercher les sentiments des générations passées,

et nous n'avons à chercher rien autre chose. Voilà ce qu'aperçoit

Carlyle; l'homme est devant lui, ressuscité; il perce jusque dans son

intérieur, il le voit sentir, souffrir et vouloir, de la façon

particulière et personnelle, absolument perdue et éteinte, dont il a

senti, souffert et voulu. Et il assiste à ce spectacle, non pas

froidement, en homme qui voit les objets à demi, «dans une brume

grise,» indistinctement et avec incertitude, mais de toute la force de

son coeur et de sa sympathie, en spectateur convaincu, pour qui les

choses passées, une fois prouvées, sont aussi présentes et visibles

que les objets corporels que la main manie et palpe en ce même

instant. Il a si bien ce sentiment du fait, qu'il y appuie toute sa

philosophie de l'histoire. À son avis, les grands hommes, rois,

écrivains, prophètes et poëtes, ne sont grands que par là. «Le

caractère de tout héros, en tout temps, en tout lieu, en toute

situation, est de revenir aux réalités, de prendre son point d'appui

sur les choses, non sur les apparences des choses[82].» Le grand homme

découvre quelque fait inconnu ou méconnu, le proclame; on l'écoute, on

le suit, et voilà toute l'histoire. Et non-seulement il le découvre et

le proclame, mais il y croit et il le voit. Il y croit non par

ouï-dire ou par conjecture, comme à une vérité simplement probable et

transmise. Il le voit personnellement et face à face, avec une foi

absolue et indomptable. Il a quitté l'opinion pour la conviction, la

tradition pour l'intuition. Carlyle est si pénétré de son procédé,

qu'il l'attribue à tous les grands hommes. Et il n'a pas tort, car il

n'y en a pas de plus puissant. Partout où il entre avec cette lampe,

il porte une lumière inconnue. Il perce les montagnes de l'érudition

paperassière, et pénètre dans le coeur des hommes. Il dépasse partout

l'histoire politique et officielle. Il devine les caractères, il

comprend l'esprit des âges éteints, il sent mieux qu'aucun Anglais,

mieux que Macaulay lui-même, les grandes révolutions de l'âme. Il est

presque Allemand par sa force d'imagination, par sa perspicacité

d'antiquaire, par ses larges vues générales. Et néanmoins il n'est pas

faiseur de conjectures. Le bon sens national et l'énergique besoin de

croyance profonde le retiennent au bord des suppositions; quand il en

fait, il les donne pour ce qu'elles sont. Il n'a pas de goût pour

l'histoire aventureuse. Il rejette les ouï-dire et les légendes; il

n'accepte que sous réserve et à demi les étymologies et les hypothèses

germaniques. Il veut tirer de l'histoire une loi positive et active

pour lui-même et pour nous. Il en chasse et en arrache toutes les

additions incertaines et agréables que la curiosité scientifique et

l'imagination romanesque y accumulent. Il écarte cette végétation

parasite, pour saisir le bois utile et solide. Et quand il l'a saisi,

il le traîne si énergiquement devant nous pour nous le faire toucher,

il le manie avec des mains si violentes, il le met sous une lumière si

âpre, il l'illumine par des contrastes si brutaux d'images

extraordinaires, que la contagion nous gagne et que nous atteignons en

dépit de nous-mêmes l'intensité de sa croyance et de sa vision.

Il va au delà, ou plutôt il est emporté au delà. Les faits saisis par

cette imagination véhémente s'y fondent comme dans une flamme. Sous

cette furie de la conception, tout vacille. Les idées, changées en

hallucinations, perdent leur solidité; les êtres semblent des rêves; le

monde apparaissant dans un cauchemar ne semble plus qu'un cauchemar;

l'attestation des sens corporels perd son autorité devant des visions

intérieures aussi lucides qu'elle-même. L'homme ne trouve plus de

différence entre ses songes et ses perceptions. Le mysticisme entre

comme une fumée dans les parois surchauffées de l'intelligence qui

craque. C'est ainsi qu'il a pénétré autrefois dans les extases des

ascètes indiens et dans les philosophies de nos deux premiers siècles.

Partout le même état de l'imagination a produit la même doctrine. Les

puritains, qui sont les vrais ancêtres de Carlyle, s'y trouvaient tout

portés. Shakspeare y arrivait par la prodigieuse tension de son rêve

poétique, et Carlyle répète sans cesse d'après lui «que nous sommes

faits de la même étoffe que nos songes.» Ce monde réel, ces événements

si âprement poursuivis, circonscrits et palpés, ne sont pour lui que des

apparitions; cet univers est divin. «Ton pain, tes habits, tout y est

miracle, la nature est surnaturelle.»--«Oui, il y a un sens divin,

ineffable, plein de splendeur, d'étonnement et de terreur, dans l'être

de chaque homme et de chaque chose; je veux dire la présence de Dieu qui

a fait tout homme et toute chose[83].» Délivrons-nous de «ces pauvres

enveloppes impies, de ces nomenclatures, de ces ouï-dire scientifiques»

qui nous empêchent d'ouvrir les yeux et de voir tel qu'il est le

redoutable mystère des choses. «La science athée bavarde misérablement

du monde, avec ses classifications, ses expériences, et je ne sais quoi

encore, comme si le monde était une misérable chose morte, bonne pour

être fourrée en des bouteilles de Leyde et vendue sur des comptoirs.

C'est une chose vivante, une chose ineffable et divine, devant laquelle

notre meilleure attitude, avec toute la science qu'il vous plaira, est

toujours la vénération, le prosternement pieux, l'humilité de l'âme,

l'adoration du silence, sinon des paroles[84].» En effet, telle est

l'attitude ordinaire de Carlyle. C'est à la stupeur[85] qu'il aboutit.

Au delà et au-dessous des choses, il aperçoit comme un abîme, et

s'interrompt par des tressaillements. Vingt fois, cent fois dans

l'histoire de la révolution française, on le voit qui abandonne son

récit et qui rêve. L'immensité de la nuit noire où surgissent pour un

instant les apparitions humaines, la fatalité du crime qui une fois

commis reste attaché à la chaîne des choses comme un chaînon de fer, la

conduite mystérieuse qui pousse toutes ces masses flottantes vers un but

ignoré et inévitable, ce sont là les grandes et sinistres images qui

l'obsèdent. Il songe anxieusement à ce foyer de l'Être, dont nous ne

sommes que les reflets. Il marche plein d'alarmes parmi ce peuple

d'ombres, et il se dit qu'il en est une. Il se trouble à la pensée que

ces fantômes humains ont leur substance _ailleurs_ et répondront

éternellement de leur court passage. Il s'écrie et frémit à l'idée de ce

monde immobile, dont le nôtre n'est que la figure changeante. Il y

devine je ne sais quoi d'auguste et de terrible. Car il le façonne et

façonne le nôtre à l'image de son propre esprit; il le définit par les

émotions qu'il en tire et le figure par les impressions qu'il en reçoit.

Un chaos mouvant de visions splendides, de perspectives infinies s'émeut

et bouillonne en lui au moindre événement qu'il touche; les idées

affluent, violentes, entrechoquées, précipitées de tous les coins de

l'horizon parmi les ténèbres et les éclairs; sa pensée est une tempête:

et ce sont les magnificences, les obscurités et les terreurs d'une

tempête qu'il attribue à l'univers. Une telle conception est la source

véritable du sentiment religieux et moral. L'homme qui en est pénétré

passe sa vie comme les puritains, à vénérer et à craindre. Carlyle passe

sa vie à exprimer et à imprimer la vénération et la crainte, et tous ses

livres sont des prédications.

[Note 80: _Past and present._]

[Note 81: "For king Lackland _was_ there, verily he; there, we

say, is the grand peculiarity, the immeasurable one; distinguishing to

a really infinite degree the poorest historical fact from all fiction

whatsoever. Fiction, "imagination, imaginative poetry," etc., etc.,

except as the vehicle for truth, or fact of some sort... what is

it?... Behold therefore; this England of the year 1200 was no

chimerical vacuity or dream-land peopled with mere vaporous fantasms,

Rymer's Foedera, and Doctrines of the constitution, but a green solid

place, that grew corn and several other things. The sun shone on it;

the vicissitude of seasons and human fortunes. Cloth was woven and

worn, ditches were dug, furrow fields ploughed and houses built. Day

by day all men and cattle rose to labour, and night by night returned

home weary to their several lairs.... And yet these grim old walls are

not a dilettantism and dubiety; they are an earnest fact. It was a

most real and serious purpose they were built for. Yes, another world

it was, when these black ruins, white in their new mortar and fresh

chiselling, first saw the sun as walls, long ago.... Their

architecture, belfries, land-carucates? Yes, and that is but a small

item of the matter. Does it never give thee pause, this other strange

item of it, that men then had a _soul_,--not by hearsay alone, and as

a figure of speech,--but as a truth that they _knew_, and practically

went upon? (_Past and Present_, p. 65.)]

[Note 82: It is the property of the hero, in every time, in every

place, in every situation, that he comes back to reality; that he

stands upon things, and not shews of things. (_On Heroes_, p. 193.)]

[Note 83: Thy daily life is girt with wonder, and based on wonder;

thy very blankets and breeches are miracles....

The unspeakable divine signifiance full of splendour and wonder and

terror lies in the being of every man and of every thing: the presence

of God who made every man and thing.]

[Note 84: Atheistic science babbles poorly of it, with scientific

nomenclatures, experiments and what not, as if it were a poor dead

thing, to be bottled up in Leyden jars, and sold over counters. But

the natural sense of man, in all times, if he will honestly apply his

sense, proclaims it to be a living thing--ah, an unspeakable, godlike

thing, towards which the best attitude for us, after never so much

science, is awe, devout prostration and humility of soul, worship if

not in words, then in silence. (_On Heroes_, p. 3.)]

[Note 85: Wonder.]

V

Voilà certes un esprit étrange, et qui nous fait réfléchir. Rien de

plus propre à manifester des vérités que ces êtres excentriques. Ce ne

sera pas mal employer le temps que de chercher à celui-ci sa place, et

d'expliquer par quelles raisons et dans quelle mesure il doit manquer

ou atteindre la beauté et la vérité.

Sitôt que vous voulez penser, vous avez devant vous un objet entier

et distinct, c'est-à-dire un ensemble de détails liés entre eux et

séparés de leurs alentours. Quel que soit l'objet, arbre, animal,

sentiment, événement, il en est toujours de même; il a toujours des

parties, et ces parties forment toujours un tout: ce groupe plus ou

moins vaste en comprend d'autres et se trouve compris en d'autres, en

sorte que la plus petite portion de l'univers, comme l'univers entier,

est un _groupe_. Ainsi tout l'emploi de la pensée humaine est de

reproduire des groupes. Selon qu'un esprit y est propre ou non, il est

capable, ou incapable. Selon qu'il peut reproduire des groupes grands

ou petits, il est grand ou petit. Selon qu'il peut produire des

groupes complets ou seulement certaines de leurs parties, il est

complet ou partiel.

Qu'est-ce donc que reproduire un groupe? C'est d'abord en séparer

toutes les parties, puis les ranger en files selon leurs

ressemblances, ensuite former ces files en familles, enfin réunir le

tout sous quelque caractère général et dominateur; bref, imiter les

classifications hiérarchiques des sciences. Mais la tâche n'est point

finie là; cette hiérarchie n'est point un arrangement artificiel et

extérieur, mais une nécessité naturelle et intérieure. Les choses ne

sont point mortes, elles sont vivantes; il y a une force qui produit

et organise ce groupe, qui rattache les détails et l'ensemble, qui

répète le type dans toutes ses parties. C'est cette force que l'esprit

doit reproduire en lui-même avec tous ses effets; il faut qu'il la

sente par contre-coup et par sympathie, qu'elle engendre en lui le

groupe entier, qu'elle se développe en lui comme elle s'est développée

hors de lui, que la série des idées intérieures imite la série des

choses extérieures, que l'émotion s'ajoute à la conception, que la

vision achève l'analyse, que l'esprit devienne créateur comme la

nature. Alors seulement nous pourrons dire que nous connaissons.

Tous les esprits entrent dans l'une ou l'autre de ces deux voies.

Elles les divisent en deux grandes classes, et correspondent à des

tempéraments opposés. Dans la première sont les simples savants, les

vulgarisateurs, les orateurs, les écrivains, en général les siècles

classiques et les races latines; dans la seconde sont les poëtes, les

prophètes, ordinairement les inventeurs, en général les siècles

romantiques et les races germaniques. Les premiers vont pas à pas,

d'une idée dans l'idée voisine; ils sont méthodiques et précautionnés;

ils parlent pour tout le monde et prouvent tout ce qu'ils disent; ils

divisent le champ qu'ils veulent parcourir en compartiments

préalables, pour épuiser tout leur sujet; ils marchent sur des routes

droites et unies, pour être sûrs de ne tomber jamais; ils procèdent

par transitions, par énumérations, par résumés; ils avancent de

conclusions générales en conclusions plus générales; ils font l'exacte

et complète classification du groupe. Quand ils dépassent la simple

analyse, tout leur talent consiste à plaider éloquemment des thèses;

parmi les contemporains de Carlyle, Macaulay est le modèle le plus

achevé de ce genre d'esprit.--Les autres, après avoir fouillé

violemment et confusément dans les détails du groupe, s'élancent d'un

saut brusque dans l'idée mère. Ils le voient alors tout entier; ils

sentent les puissances qui l'organisent; ils le reproduisent par

divination; ils le peignent en raccourci par les mots les plus

expressifs et les plus étranges; ils ne sont pas capables de le

décomposer en séries régulières, ils aperçoivent toujours en bloc. Ils

ne pensent que par des concentrations brusques d'idées véhémentes. Ils

ont la vision d'effets lointains ou d'actions vivantes; ils sont

révélateurs ou poëtes. M. Michelet chez nous est le meilleur exemple

de cette forme d'intelligence, et Carlyle est un Michelet anglais.

Il le sait, et prétend fort bien que le génie est une intuition, une

vue du dedans (_insight_). «La méthode de Teufelsdroeckh, dit-il en

parlant d'un personnage dans lequel il se peint lui-même, n'est jamais

celle de la vulgaire logique des écoles, où toutes les vérités sont

rangées en file, chacune tenant le pan de l'habit de l'autre, mais

celle de la raison pratique, procédant par de larges intuitions qui

embrassent des groupes et des royaumes entiers systématiques; ce qui

fait régner une noble complexité, presque pareille à celle de la

nature, dans sa philosophie; elle est une peinture spirituelle de la

nature, un fouillis grandiose, mais qui, comme la foi le dit tout bas,

n'est pas dépourvu de plan[86].» Sans doute, mais les inconvénients

n'y manquent pas non plus, et en premier lieu l'obscurité et la

barbarie. Il faut l'étudier laborieusement pour l'entendre, ou bien

avoir précisément le même genre d'esprit que lui; mais peu de gens

sont critiques de métier ou voyants de nature; en général, on écrit

pour être compris, et il est fâcheux d'aboutir aux énigmes.--D'autre

part, ce procédé de visionnaire est hasardeux; quand on veut sauter du

premier coup dans l'idée intime et génératrice, on court risque de

tomber à côté; la démarche progressive est plus lente, mais plus sûre:

les méthodiques, tant raillés par Carlyle, ont au moins sur lui

l'avantage de pouvoir vérifier tous leurs pas.--Ajoutez que ces

divinations et ces affirmations véhémentes sont fort souvent

dépourvues de preuves; Carlyle laisse au lecteur le soin de les

chercher; souvent le lecteur ne les cherche pas, et refuse de croire

le devin sur parole.--Considérez encore que l'affectation entre

infailliblement dans ce style. Il faut bien qu'elle soit inévitable,

puisqu'un homme comme Shakspeare en est rempli. Le simple écrivain,

prosateur et raisonneur, peut toujours raisonner et rester dans la

prose; son inspiration n'a pas d'intermittences et n'exige pas

d'efforts. Au contraire, la prophétie est un état violent qui ne

soutient pas. Quand elle manque, ou la remplace par de grands gestes.

Carlyle se chauffe pour rester ardent. Il se démène, et cette

épilepsie voulue, perpétuelle, est le spectacle le plus choquant. On

ne peut souffrir un homme qui divague, se répète, revient sur les

bizarreries et les exagérations qu'il a déjà osées, s'en fait un

jargon, déclame, s'exclame, et prend à tâche, comme un mauvais

comédien ampoulé, de nous faire mal aux nerfs.--Enfin, quand ce genre

d'esprit rencontre dans une âme orgueilleuse des habitudes de prêcheur

triste, il produit les mauvaises manières. Bien des gens trouveront

Carlyle outrecuidant, grossier; ils soupçonneront, d'après ses

théories et aussi d'après sa façon de parler, qu'il se considère comme

un grand homme méconnu, de l'espèce des héros; qu'à son avis le genre

humain devrait se remettre entre ses mains, lui confier ses affaires.

Certainement il nous fait la leçon et de haut. Il méprise son époque;

il a le ton maussade et aigre; il se tient volontiers sur les

échasses. Il dédaigne les objections. À ses yeux ses adversaires ne

sont pas de sa taille. Il brutalise ses prédécesseurs; quand il parle

des biographes de Cromwell, il prend l'air d'un homme de génie égaré

parmi des cuistres. Il a le suprême sourire, la condescendance

résignée d'un héros qui se sait martyr, et il n'en sort que pour crier

à tue-tête, comme un plébéien mal appris.

Tout cela est racheté et au delà par des avantages rares. Il dit vrai:

les esprits comme le sien sont les plus féconds. Ils sont presque les

seuls qui fassent les découvertes. Les purs classificateurs n'inventent

pas, ils sont trop secs. «Pour connaître une chose, ce que nous pouvons

appeler _connaître_, il faut d'abord aimer la chose, sympathiser avec

elle[87].»--«L'entendement est ta fenêtre; tu ne peux pas la rendre trop

nette, mais l'imagination est ton oeil.--L'imagination est l'organe par

lequel nous percevons le divin[88].» En langage plus simple, cela

signifie que tout objet, animé ou inanimé, est doué de forces qui

constituent sa nature et produisent son développement; que pour le

connaître, il faut le recréer en nous-mêmes avec le cortége de ses

puissances, et que nous ne le comprenons tout entier qu'en sentant

intérieurement toutes ses tendances et en _voyant_ intérieurement tous

ses effets. Et véritablement ce procédé, qui est l'imitation de la

nature, est le seul par lequel nous puissions pénétrer dans la nature;

Shakspeare l'avait pour instinct et Goethe pour méthode. Il n'y en a

point de si puissant ni de si délicat, de si accommodé à la complexité

des choses et à la structure de notre esprit. Il n'y en a point qui soit

plus propre à renouveler nos idées, à nous retirer des formules, à nous

délivrer des préjugés dont l'éducation nous recouvre, à renverser les

barrières dont notre entourage nous enclôt. C'est par lui que Carlyle,

étant sorti des idées officielles anglaises, a pénétré dans la

philosophie et dans la science de l'Allemagne, pour repenser à sa façon

les découvertes germaniques et donner une théorie originale de l'homme

et de l'univers.

[Note 86: Our professor's method is not, in any case, that of

common school logic, where the truths all stand in a row, each holding

by the skirts of the other; but at best that of practical reason,

proceeding by large intuition over whole systematic groups and

kingdoms; whereby, we might say, a noble complexity, almost like that

of Nature, reigns in his philosophy, or spiritual picture of Nature: a

mighty maze, yet, as faith whispers, not without a plan.]

[Note 87: To know a thing, what we can call knowing, a man must

first _love_ the thing, sympathize with it. (_On Heroes_, p. 167.)]

[Note 88: Fantasy is the organ of the Godlike; the understanding

is indeed thy window; too clear thou canst not make it, but fantasy is

thy eye, with its colour-giving retina, healthy or diseased.]

§ 2.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 51 / 109 题