SON STYLE ET SON ESPRIT.

I

On est dérouté d'abord. Tout est nouveau ici, les idées, le style, le

ton, la coupe des phrases et jusqu'au dictionnaire. Il prend tout à

contre-pied, il violente tout, les expressions et les choses. Chez lui

les paradoxes sont posés en principe; le bon sens prend la forme de

l'absurde: on est comme transporté dans un monde inconnu dont les

habitants marchent la tête en bas, les pieds en l'air, en habits

d'arlequins, de grands seigneurs et de maniaques, avec des

contorsions, des soubresauts et des cris; on est étourdi

douloureusement de ces sons excessifs et discordants; on a envie de se

boucher les oreilles, on a mal à la tête, on est obligé de déchiffrer

une nouvelle langue. On regarde à la table des volumes qui doivent

être les plus clairs, l'_Histoire de la Révolution française_, par

exemple, et l'on y lit ces titres de chapitres: «Idéaux

réalisés--Viatique--_Astræa redux_--Pétitions en

hiéroglyphes--Outres--Mercure de Brézé--Broglie le dieu de la guerre.»

On se demande quelles liaisons il peut y avoir entre ces charades et

les événements si nets que nous connaissons tous. On s'aperçoit alors

qu'il parle toujours en énigmes. «Hacheurs de logique[59],» voilà

comme il désigne les analystes du dix-huitième siècle. «Sciences de

castors,» c'est là son mot pour les catalogues et les classifications

de nos savants modernes. «Le clair de lune transcendantal,» entendez

par là les rêveries philosophiques et sentimentales importées

d'Allemagne. Culte de la «calebasse rotatoire:» cela signifie la

religion extérieure et mécanique[60]. Il ne peut pas s'en tenir à

l'expression simple; il entre à chaque pas dans les figures; il donne

un corps à toutes ses idées; il a besoin de toucher des formes. On

voit qu'il est obsédé et hanté de visions éclatantes ou lugubres;

chaque pensée en lui est une secousse; un flot de passion fumeuse

arrive en bouillonnant dans ce cerveau qui regorge, et le torrent

d'images déborde et roule avec toutes les boues et toutes les

splendeurs. Il ne peut pas raisonner, il faut qu'il peigne. S'agit-il

d'expliquer l'embarras d'un jeune homme obligé de choisir une carrière

parmi les convoitises et les doutes de l'âge où nous vivons, il vous

montre[61] «un monde détraqué, ballotté, et plongeant comme le vieux

monde romain quand la mesure de ses iniquités fut comblée; les abîmes,

les déluges supérieurs et souterrains crevant de toutes parts, et dans

ce furieux chaos de clarté blafarde, toutes les étoiles du ciel

éteintes. À peine une étoile du ciel qu'un oeil humain puisse

maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures

exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus hauts sommets,

ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux follets, qui çà et là

courent avec des couleurs diverses, ont pris la place des étoiles. Sur

la houle sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n'y a que des

flamboiements brusques d'éclairs révolutionnaires; puis rien que les

ténèbres, avec les phosphorescences de la philanthropie, ce vain

météore; çà et là un luminaire ecclésiastique qui se balance encore,

suspendu à ses vieilles attaches vacillantes, prétendant être encore

une lune ou un soleil,--quoique visiblement ce ne soit plus qu'une

lanterne chinoise, composée surtout de papier, avec un bout de

chandelle qui meurt mal-proprement dans son coeur.»

Figurez-vous un volume, vingt volumes composés de tableaux pareils,

reliés par des exclamations et des apostrophes; l'histoire même, son

_Histoire de la Révolution française_, ressemble à un délire. Carlyle

est un _voyant_ puritain qui voit passer devant lui les échafauds, les

orgies, les massacres, les batailles, et qui, assiégé de fantômes

furieux ou sanglants, prophétise, encourage ou maudit. Si vous ne

jetez pas le livre de colère et de fatigue, vous perdez le jugement;

vos idées s'en vont, le cauchemar vous prend; un carnaval de figures

contractées et féroces tourbillonne dans votre tête; vous entendez des

hurlements d'insurrection, des acclamations de guerre; vous êtes

malade: vous ressemblez à ces auditeurs des covenantaires que la

prophétie remplissait de dégoût ou d'enthousiasme, et qui cassaient la

tête au prophète, s'ils ne le prenaient pour général.

Ces violentes saillies vous paraîtront encore plus violentes si vous

remarquez l'étendue du champ qu'elles parcourent. Du sublime à

l'ignoble, du pathétique au grotesque, il n'y a qu'un pas pour

Carlyle. Il touche du même coup les deux extrêmes. Ses adorations

finissent par des sarcasmes. «L'univers est pour lui aussi bien un

oracle et un temple qu'une cuisine et une écurie.» Il est à son aise

dans le mysticisme comme dans la brutalité.

«Un silence de mort, dit-il en parlant d'un coucher de soleil au cap

Nord[62]; rien que les roches de granit avec leurs teintes de pourpre

et le pacifique murmure de l'Océan polaire soulevé par une ondulation

lente, au-dessus duquel, dans l'extrême nord, pend le grand soleil,

bas et paresseux, comme si, lui aussi, il voulait s'assoupir. Pourtant

sa couche de nuages est tissue d'écarlate et de drap d'or; pourtant sa

lumière ruisselle sur le miroir des eaux comme un pilier de feu qui

vacille descendant vers l'abîme et se couchant sous mes pieds. En de

tels moments, la solitude est sans prix; qui voudrait parler ou être

vu, lorsque derrière lui gisent l'Europe et l'Afrique profondément

endormies, et que devant lui s'ouvrent l'immensité silencieuse et le

palais de l'Éternel, dont notre soleil est une lampe, une lampe du

porche[63]?» Voilà les magnificences qu'il rencontre toutes les fois

qu'il est face à face avec la nature. Nul n'a contemplé avec une

émotion plus puissante les astres muets qui roulent éternellement dans

le firmament pâle et enveloppent notre petit monde. Nul n'a contemplé

avec une terreur plus religieuse l'obscurité infinie où notre pauvre

pensée apparaît un instant comme une lueur, et tout à côté de nous le

morne abîme où «la chaude frénésie de la vie» va s'éteindre. Ses yeux

sont habituellement fixés sur ces grandes ténèbres, et il peint avec

un frémissement de vénération et d'espérance l'effort que les

religions ont fait pour les percer. «Au coeur des plus lointaines

montagnes[64], dit-il, s'élève la petite église. Les morts dorment

tous à l'entour sous leurs blanches pierres tumulaires, dans l'attente

d'une résurrection heureuse. Ton âme serait bien morte, si jamais, à

aucune heure, à l'heure gémissante de minuit, quand le spectre de

cette église pendait dans le ciel, et que l'être était comme englouti

dans les ténèbres; tu serais bien inerte, si elle ne t'a pas dit des

choses indicibles qui sont allées jusqu'à l'âme de ton âme. Celui-là

était fort qui avait une église, ce que nous pouvons appeler une

église. Il se tenait debout par elle, quoique, au centre des

immensités, au confluent des éternités; il se tenait debout comme un

homme devant Dieu et devant l'homme. Le vaste univers sans rivage

était devenu pour lui une ferme cité, une demeure qu'il

connaissait[65].» Rembrandt seul a rencontré ces sombres visions

noyées d'ombre, traversées de rayons mystiques; voilà l'Église qu'il a

peinte[66]; voilà la mystérieuse apparition flottante pleine de formes

radieuses qu'il a posée au plus haut du ciel, au-dessus de la nuit

orageuse et de la terreur qui secoue les êtres mortels. Les deux

imaginations ont la même grandeur douloureuse, les mêmes rayonnements

et les mêmes angoisses. Et toutes les deux s'abattent aussi facilement

dans la trivialité et la crudité. Nul ulcère, nulle fange n'est assez

repoussante pour dégoûter Carlyle. À l'occasion il comparera la

politique qui cherche la popularité[67] «au chien noyé de l'été

dernier qui monte et remonte la Tamise selon le courant et la marée,

que vous connaissez de vue, et aussi de nez, que vous trouvez là à

chaque voyage, et dont la puanteur devient chaque jour plus

intolérable.» Le saugrenu, les disparates abondent dans son style.

Quand le cardinal de Loménie, si frivole, propose de convoquer une

cour plénière, il le trouve semblable aux «serins dressés qui sont

capables de voler gaiement avec une mèche allumée entre leurs pattes,

et de mettre le feu à des canons, à des magasins de poudre[68].» Au

besoin, il tourne aux images drolatiques. Il finit un dithyrambe par

une caricature. Il éclabousse les magnificences avec des

polissonneries baroques. Il accouple la poésie au calembour. «Le génie

de l'Angleterre, dit-il à la fin de son livre sur Cromwell, ne plane

plus les yeux sur le soleil, défiant le monde, comme un aigle à

travers les tempêtes! Le génie de l'Angleterre, bien plus semblable à

une autruche vorace tout occupée de sa pâture et soigneuse de sa peau,

présente son _autre_ extrémité au soleil, sa tête d'autruche enfoncée

dans le premier buisson venu, sous de vieilles chapes ecclésiastiques,

sous des manteaux royaux, sous l'abri de toutes les défroques qui

peuvent se trouver là; c'est dans cette position qu'elle attend

l'issue. L'issue s'est fait attendre, mais on voit maintenant qu'elle

est inévitable. Il n'y a pas d'autruche tout occupée de sa grossière

pâture terrestre, et la tête enfoncée dans de vieilles défroques, qui

ne soit éveillée un jour d'une façon terrible, _à posteriori_, sinon

autrement[69].»

C'est par cette bouffonnerie qu'il conclut son meilleur livre, sans

quitter l'accent sérieux, douloureux, au milieu des anathèmes et des

prophéties. Il a besoin de ces grandes secousses. Il ne sait pas se

tenir en place, n'occuper à la fois qu'une province littéraire. Il

bondit par saccades effrénées d'un bout à l'autre du champ des idées;

il confond tous les styles, il entremêle toutes les formes; il

accumule les allusions païennes, les réminiscences de la Bible, les

abstractions allemandes, les termes techniques, la poésie, l'argot,

les mathématiques, la physiologie, les vieux mots, les néologismes. Il

n'est rien qu'il ne foule et ne ravage. Les constructions symétriques

de l'art et de la pensée humaine, dispersées et bouleversées,

s'amoncellent sous sa main en un gigantesque amas de débris informes,

au haut duquel, comme un conquérant barbare, il gesticule et il

combat.

[Note 59: _Logick-choppers._]

[Note 60: Parce que les Kalmoucks mettent des prières dans une

calebasse que le vent fait tourner, ce qui produit, à leur avis, une

adoration perpétuelle. De même les moulins à prière du Tibet.]

[Note 61: A world all rocking and plunging, like that old Roman

one, when the measure of its iniquities was full; the abysses, and

subterranean and supernal deluges, plainly broken loose; in the wild

dim lighted chaos all stars of heaven gone out. No star of heaven

visible, hardly now to any man; the pestiferous fogs and foul

exhalations grown continual, have, except on the highest mountain

tops, blotted out all stars; will-o'-wisps, of various course and

colour, take the place of stars. Over the wild-surging cahos, in the

leaden air, are only sudden glares of revolutionary lightning; then

mere darkness with philanthropistic phosphorescences, empty meteoric

lights; here and there an ecclesiastical luminary still hovering,

hanging on to its old quaking fixtures, pretending still to be a moon

or sun, though visibly it is but a chinese lantern made of _paper_

mainly with candle-end foully dying in the heart of it. (_Life of

Sterling_, p. 55).]

[Note 62: _Sartor resartus._]

[Note 63: "Silence as of death," writes he; "for midnight, even in

the arctic latitudes, has its character: nothing but the granite

cliffs ruddy-tinged, the peaceable gurgle of that slow-heaving polar

Ocean, over which in the utmost North the great sun hangs low and

lazy, as if he too were slumbering. Yet is his cloud-couch wrought of

crimson and cloth of gold; yet does his light stream over the mirror

of waters, like a tremulous fire-pillar, shooting downwards to the

abyss, and hide itself under my feet. In such moments, solitude also

is invaluable; for who would speak, or be looked on, when behind him

lies all Europe and Africa, fast asleep, except the watchmen; and

before him the silent immensity, and palace of the Eternal, whereof

our sun is but a porch-lamp?"]

[Note 64: _French Revolution_, t. I, p. 13.]

[Note 65: In the heart of the remotest mountains rises the little

kirk; the dead all slumbering round it, under their white

memorial-stones, "in hope of happy resurrection." Dull wert thou, o

reader, if never in any hour (say of moaning midnight, when such kirk

hung spectral in the sky, and being was as if swallowed up of

darkness), it spoke to thee things unspeakable that went to the soul's

soul. Strong was he that had a church, what we can call a church; he

stood thereby, though "in the centre of immensities, in the conflux of

eternities," yet manlike toward God and man; the vague shoreless

universe had become for him a firm city and dwelling which he knew.

(_History of the French Revolution_, chap. II.)]

[Note 66: Dans l'_Adoration des bergers_.]

[Note 67: _Latter day Pamphlets._]

[Note 68: _French Revolution_, t. I, p. 137.]

[Note 69: The genius of England no longer soars sunward, world

defiant, like an eagle through the storms, "mewing his mighty youth,"

as John Milton saw her do; the genius of England, much liker a greedy

ostrich intent on provender and a whole skin mainly, stands with its

_other_ extremity sunward, with its ostrich-head stuck into the

readiest bush, of old church-tippets, king-cloaks, or what other

"sheltering fallacy" there may be, and so awaits the issue. The issue

has been slow; but it is now seen to have been inevitable. No ostrich

intent on gross terrene provender, and sticking its head into

fallacies, but will be awakened one day in a terrible _a posteriori_

manner, if not otherwise.

(_Cromwell's Letters_, fin.)]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 48 / 109 题