CRITICAL AND HISTORICAL ESSAYS.

I

Ceci est un recueil d'articles; j'aime, je l'avoue, ces sortes de

livres. D'abord on peut jeter le volume au bout de vingt pages,

commencer par la fin, ou au milieu; vous n'y êtes pas serviteur, mais

maître; vous pouvez le traiter comme journal; en effet, c'est le

journal d'un esprit.--En second lieu, il est varié; d'une page à

l'autre vous passez de la Renaissance au dix-neuvième siècle, de

l'Inde à l'Angleterre; cette diversité surprend et plaît.--Enfin,

involontairement, l'auteur y est indiscret; il se découvre à nous,

sans rien réserver de lui-même; c'est une conversation intime, et il

n'y en a point qui vaille celle du plus grand historien de

l'Angleterre. On est content d'observer les origines de ce généreux et

puissant esprit, de découvrir quelles facultés ont nourri son talent,

quelles recherches ont formé sa science, quelles opinions il s'est

faites sur la philosophie, sur la religion, sur l'État, sur les

lettres, ce qu'il était et ce qu'il est devenu, ce qu'il veut et ce

qu'il croit.

Assis sur un fauteuil, les pieds au feu, on voit peu à peu, en

tournant les feuillets, une physionomie animée et pensante se dessiner

comme sur la toile obscure; ce visage prend de l'expression et du

relief; ses divers traits s'expliquent et s'éclairent les uns les

autres; bientôt l'auteur revit pour nous et devant nous; nous sentons

les causes et la génération de toutes ses pensées, nous prévoyons ce

qu'il va dire; ses façons d'être et de parler nous sont aussi

familières que celles d'un homme que nous voyons tous les jours; ses

opinions corrigent et ébranlent les nôtres; il entre pour sa part dans

notre pensée et dans notre vie; il est à deux cents lieues de nous, et

son livre imprime en nous son image, comme la lumière réfléchie va

peindre au bout de l'horizon l'objet d'où elle est partie. Tel est le

charme de ces livres qui remuent tous les sujets, qui donnent

l'opinion de l'auteur sur toutes choses, qui nous promènent dans

toutes les parties de sa pensée, et, pour ainsi dire, nous font faire

le tour de son esprit.

Macaulay traite la philosophie à la façon des Anglais, en homme

pratique. Il est disciple de Bacon, et le met au-dessus de tous les

philosophes; il juge que la véritable science date de lui, que les

spéculations des anciens penseurs ne sont que des jeux d'esprit, que

pendant deux mille ans l'esprit humain a fait fausse route, que depuis

Bacon seulement il a découvert le but vers lequel il doit tendre et la

méthode par laquelle il peut y parvenir. Ce but est l'_utile_. L'objet

de la science n'est pas la théorie, mais l'application. L'objet des

mathématiques n'est pas la satisfaction d'une curiosité oisive, mais

l'invention de machines propres à alléger le travail de l'homme, à

augmenter sa puissance à dompter la nature, à rendre la vie plus sûre,

plus commode et plus heureuse. L'objet de l'astronomie n'est pas de

fournir matière à d'immenses calculs et à des cosmogonies poétiques,

mais de servir à la géographie, et de guider la navigation. L'objet de

l'anatomie et des sciences zoologiques n'est pas de suggérer

d'éloquents systèmes sur la nature de l'organisation, ou d'exposer aux

yeux l'ordre des animaux par une classification ingénieuse, mais de

conduire la main du chirurgien et les prévisions du médecin. L'objet

de toute recherche et de toute étude est de diminuer la douleur,

d'augmenter le bien-être, d'améliorer la condition de l'homme; les

lois théoriques ne valent que par leurs usages pratiques; les travaux

du laboratoire et du cabinet ne reçoivent leur sanction et leur prix

que par l'emploi qu'en font les ateliers et les usines; l'arbre de la

science ne doit s'estimer que par ses fruits. Si l'on veut juger d'une

philosophie, il faut regarder ses effets; ses oeuvres ne sont point

ses livres mais ses actes. Celle des anciens a produit de beaux

écrits, des phrases sublimes, des disputes infinies, des rêveries

creuses, des systèmes renversés par des systèmes, et a laissé le monde

aussi ignorant, aussi malheureux et aussi méchant qu'elle l'a trouvé.

Celle de Bacon a produit des observations, des expériences, des

découvertes, des machines, des arts et des industries entières. «Elle

a allongé la vie, elle a diminué la douleur, elle a éteint des

maladies; elle a accru la fertilité du sol; elle a enlevé la foudre au

ciel; elle a éclairé la nuit de toute la splendeur du jour; elle a

étendu la portée de la vue humaine; elle a accéléré le mouvement,

anéanti les distances; elle a rendu l'homme capable de pénétrer dans

les profondeurs de l'océan, de s'élever dans l'air, de traverser la

terre sur des chars qui roulent sans chevaux, et l'océan sur des

navires qui filent dix noeuds à l'heure contre le vent.» L'une s'est

consumée à déchiffrer des énigmes indéchiffrables, à fabriquer les

portraits d'un sage imaginaire, à se guinder d'hypothèses en

hypothèses, à rouler d'absurdités en absurdités; elle a méprisé ce qui

était praticable; elle a promis ce qui était impraticable, et, parce

qu'elle a méconnu les limites de l'esprit humain, elle en a ignoré la

puissance. L'autre, mesurant notre force et notre faiblesse, nous a

détournés des routes qui nous étaient fermées, pour nous lancer dans

les routes qui nous étaient ouvertes; elle a connu les faits et leurs

lois, parce qu'elle s'est résignée à ne point connaître leur essence

ni leurs principes; elle a rendu l'homme plus heureux, parce qu'elle

n'a point prétendu le rendre parfait; elle a découvert de grandes

vérités et produit de grands effets, parce qu'elle a eu le courage et

le bon sens d'étudier de petits objets et de se traîner longtemps sur

des expériences vulgaires; elle est devenue glorieuse et puissante,

parce qu'elle a daigné se faire humble et utile. La science autrefois

ne formait que des prétentions vaniteuses, et des conceptions

chimériques, lorsqu'elle se tenait à l'écart, loin de la vie pratique,

et se disait souveraine de l'homme. La science aujourd'hui possède des

vérités acquises, l'espérance de découvertes plus hautes, une autorité

sans cesse croissante, parce qu'elle est entrée dans la vie active, et

qu'elle s'est déclarée servante de l'homme. Qu'elle se renferme dans

ses fonctions nouvelles; qu'elle n'essaye pas de pénétrer dans le

domaine de l'invisible; qu'elle renonce à ce qu'il faut ignorer; elle

n'a point son but en elle-même, elle n'est qu'un moyen; l'homme n'est

point fait pour elle, elle est faite pour l'homme; elle ressemble à

ces thermomètres et à ces piles qu'elle construit pour ses

expériences; toute sa gloire, tout son mérite, tout son office est

d'être un instrument.

«Un disciple d'Épictète et un disciple de Bacon, compagnons de

route, arrivent ensemble dans un village où la petite vérole

vient d'éclater. Ils trouvent les maisons fermées, les

communications suspendues, les malades abandonnés, les mères

saisies de terreur et pleurant sur leurs enfants. Le stoïcien

assure à la population désolée qu'il n'y a rien de mauvais dans

la petite vérole, et que pour un homme sage la maladie, la

difformité, la mort, la perte des amis ne sont point des maux. Le

baconien tire sa lancette et commence à vacciner.--Ils trouvent

une troupe de mineurs dans un grand effroi. Une explosion de

vapeurs délétères a tué plusieurs de ceux qui étaient à

l'ouvrage, et les survivants n'osent entrer dans la caverne. Le

stoïcien leur assure qu'un tel accident n'est rien qu'un simple

[Grec: apoproêgmenon]. Le baconien, qui n'a pas de si beaux mots

à sa disposition, se contente de fabriquer une lampe de

sûreté.--Ils rencontrent sur le rivage un marchand naufragé qui

se tord les mains. Son navire vient de sombrer avec une cargaison

d'un prix énorme, et il se trouve réduit en un moment de

l'opulence à la mendicité. Le stoïcien l'exhorte à ne point

chercher le bonheur en des objets qui sont hors de lui-même, et

lui récite tout le chapitre d'Épictète: _à ceux qui craignent la

pauvreté_. Le baconien construit une cloche à plongeur, y entre,

descend et revient avec les objets les plus précieux de la

cargaison. Telle est la différence entre la philosophie des mots

et la philosophie des effets[32].»

Je n'ai point à discuter ces opinions; c'est au lecteur de les blâmer

ou de les louer, s'il le trouve à propos; je ne veux point juger des

doctrines, mais peindre un homme; et certainement rien de plus

frappant que ce mépris absolu de la spéculation et cet amour absolu de

la pratique. Une telle disposition d'esprit est tout à fait conforme

au génie de la nation; en Angleterre, un baromètre s'appelle encore un

instrument philosophique; aussi la philosophie y est-elle chose

inconnue. On y voit des moralistes, des psychologues, mais point de

métaphysiciens; si l'on en rencontre un, par exemple, M. Hamilton, il

est sceptique en métaphysique; il n'a lu les philosophes allemands que

pour les réfuter; il regarde la philosophie spéculative comme une

extravagance de cerveaux creux, et il est obligé de demander grâce à

ses lecteurs pour l'étrangeté de la matière, lorsqu'il essaye de

tâcher de leur faire entendre quelque chose des conceptions de Hegel.

Les Anglais, hommes positifs et pratiques, excellents pour la

politique, l'administration, la guerre et l'action, ne sont pas plus

propres que les anciens Romains aux abstractions de la dialectique

subtile et des systèmes grandioses; et Cicéron jadis s'excusait aussi,

lorsqu'il tentait d'exposer à son auditoire de sénateurs et d'hommes

publics les profondes et audacieuses déductions des stoïciens.

La seule partie de la philosophie qui plaise aux hommes de ce

caractère est la morale, parce qu'ainsi qu'eux elle est toute

pratique, et ne s'occupe que des actions. On n'étudiait point autre

chose à Rome, et chacun sait quelle part elle a dans la philosophie

anglaise: Hutcheson, Price, Ferguson, Wollaston, Adam Smith, Bentham,

Reid, et tant d'autres, ont rempli le siècle dernier de dissertations

et de discussions sur la règle qui fixe nos devoirs, et sur la faculté

qui les découvre; et les _Essais_ de Macaulay sont un nouvel exemple

de cette inclination nationale et dominante; ses biographies sont

moins des portraits que des jugements. Quel est au juste le degré

d'honnêteté et de malhonnêteté du personnage, voilà pour lui la

question importante; il y rapporte toutes les autres; il ne s'attache

partout qu'à justifier, excuser, accuser ou condamner. Qu'il parle de

lord Clive, de Warren Hastings, de sir William Temple, d'Addison, de

Milton, ou de tout autre, il s'applique avant tout à mesurer

exactement le nombre et la grandeur de leurs défauts ou de leurs

vertus; il s'interrompt au milieu d'une narration pour examiner si

l'action qu'il raconte est juste ou injuste; il la considère en

légiste et en moraliste, d'après la loi positive et d'après la loi

naturelle; il tient compte au prévenu de l'état de l'opinion publique,

des exemples qui l'entouraient, des principes qu'il professait, de

l'éducation qu'il avait reçue; il appuie son opinion sur des analogies

qu'il tire de la vie ordinaire, de l'histoire de tous les peuples, de

la législation de tous les pays; il apporte tant de preuves, des faits

si certains, des raisonnements si concluants, que le meilleur avocat

pourrait trouver en lui un modèle, et quand enfin il prononce la

sentence, on croit entendre le résumé d'un président de cour

d'assises. S'il analyse une littérature, par exemple celle de la

Restauration, il institue devant le lecteur une sorte de jury pour la

juger. Il la fait comparaître, et lit l'acte d'accusation; il présente

ensuite le plaidoyer des défenseurs, qui essayent d'excuser ses

légèretés et ses indécences; enfin, il prend la parole à son tour, et

prouve que les raisonnements exposés ne s'appliquent pas au cas en

question, que les écrivains inculpés ont travaillé avec effet et

préméditation à corrompre les moeurs, que non-seulement ils ont

employé des mots inconvenants, mais qu'ils ont à dessein et de propos

délibéré représenté des choses inconvenantes; qu'ils ont pris soin

partout d'effacer l'odieux du vice, de rendre la vertu ridicule, de

ranger l'adultère parmi les belles façons et les exploits obligés d'un

homme de goût, que cette intention est d'autant plus manifeste qu'elle

était dans l'esprit du temps, et qu'ils flattaient un travers de leur

siècle. Si j'osais employer, comme Macaulay, des comparaisons

religieuses, je dirais que sa critique ressemble au jugement dernier,

où la diversité des talents, des caractères, des rangs, des emplois,

disparaîtra devant la considération de la vertu et du vice, et où il

n'y aura plus d'artistes, mais un juge entre des justes et des

pécheurs.

La critique en France a des allures plus libres; elle est moins

asservie à la morale, et ressemble plus à l'art. Quand nous essayons

de raconter la vie ou de figurer le caractère d'un homme, nous le

considérons assez volontiers comme un simple objet de peinture ou de

science: nous ne songeons qu'à exposer les divers sentiments de son

coeur, la liaison de ses idées et la nécessité de ses actions; nous ne

le jugeons pas, nous ne voulons que le représenter aux yeux et le

faire comprendre à la raison. Nous sommes des curieux et rien de plus.

Que Pierre ou Paul soit un coquin, peu nous importe, c'était l'affaire

des contemporains; ils souffraient de ses vices, et ne devaient penser

qu'à le mépriser et à le condamner. Aujourd'hui nous sommes hors de

ses prises, et la haine a disparu avec le danger. À cette distance et

dans la perspective historique, je ne vois plus en lui qu'une machine

spirituelle, munie de ressorts donnés, lancée par une impulsion

première, heurtée par diverses circonstances: je calcule le jeu de ses

moteurs, je ressens avec elle les coups des obstacles, je vois

d'avance la courbe que son mouvement va décrire; je n'éprouve pour

elle ni aversion ni dégoût; j'ai laissé ces sentiments à la porte de

l'histoire, et je goûte le plaisir très-profond et très-pur de voir

agir une âme selon une loi définie, dans un milieu fixé, avec toute la

variété des passions humaines, avec la suite et l'enchaînement que la

construction intérieure de l'homme impose au développement extérieur

de ses passions.

Dans un pays où l'on s'occupe tant de morale et si peu de philosophie,

il y a beaucoup de religion. Faute d'une théologie naturelle, on s'en

tient à la théologie positive, et l'on demande à la Bible la

métaphysique que ne donne pas la raison[33]. Macaulay est protestant,

et quoique d'un esprit fort ouvert et fort libéral, il garde parfois

les préjugés anglais contre la religion catholique[34]. Le papisme

passe toujours en Angleterre pour une idolâtrie impie, et pour une

servitude dégradante. Depuis les deux révolutions, le protestantisme,

allié à la liberté, a paru la religion de la liberté, et le

catholicisme, allié au despotisme, a paru la religion du despotisme;

les deux doctrines ont pris, toutes les deux, le nom de la cause

qu'elles avaient soutenue. On a reporté sur la première l'amour et la

vénération qu'on avait pour les droits qu'elle défendait; on a versé

sur la seconde le mépris et la haine qu'on ressentait pour la

servitude qu'elle voulait introduire; les passions politiques ont

enflammé les croyances religieuses; le protestantisme s'est confondu

avec la patrie victorieuse, le catholicisme avec l'ennemi vaincu; le

préjugé a subsisté quand la lutte cessait, et aujourd'hui encore les

protestants d'Angleterre n'ont point pour les doctrines des

catholiques la bienveillance ou même l'impartialité que les

catholiques de France ont pour les doctrines des protestants.

Mais ces opinions anglaises sont tempérées dans Macaulay par l'amour

ardent de la justice. Il est libéral dans le plus large et le plus

beau sens du mot. Il demande que tous les citoyens soient égaux devant

la loi, que les hommes de toutes les sectes soient déclarés capables

de toutes les fonctions publiques, que les catholiques et les juifs

puissent, comme les luthériens, les anglicans et les calvinistes,

s'asseoir au parlement. Il réfute M. Gladstone et les partisans des

religions d'État avec une ardeur d'éloquence, une abondance de

preuves, une force de raisonnement incomparables; il démontre jusqu'à

l'évidence que l'État n'est qu'une association laïque, que son but est

tout temporel, que son seul objet est de protéger la vie, la liberté

et la propriété des citoyens; qu'en lui confiant la défense des

intérêts spirituels, on renverse l'ordre des choses, et que lui

attribuer une croyance religieuse, c'est ressembler à un homme qui,

non content de marcher avec ses pieds, confierait encore à ses pieds

le soin d'entendre et de voir. On a bien des fois traité cette

question en France; on la traite encore aujourd'hui; mais personne n'y

a porté plus de bon sens, des raisons plus pratiques, des arguments

plus palpables. Macaulay tire la discussion de la région métaphysique;

il la ramène sur terre; il la rend accessible à tous les esprits; il

prend ses preuves et ses exemples dans les faits les plus connus de la

vie ordinaire; il s'adresse au marchand, au bourgeois, à l'artiste, au

savant, à tout le monde; il attache la vérité qu'il démontre aux

vérités familières et intimes que personne ne peut s'empêcher

d'admettre, et qu'on croit avec toute la force de l'expérience et de

l'habitude; il emporte et maîtrise la croyance par des raisons si

solides que ses adversaires lui sauront bon gré de les avoir

convaincus; et si par hasard quelques personnes, chez nous, avaient

besoin d'une leçon de tolérance, c'est dans cet _Essai_ qu'elles

devraient la chercher.

Cet amour de la justice devient une passion quand il s'agit de la

liberté politique; c'est là le point sensible, et quand on la touche,

on touche l'écrivain au coeur. Macaulay l'aime par intérêt, parce

qu'elle est la seule garantie des biens, du bonheur et de la vie des

particuliers; il l'aime par orgueil, parce qu'elle est l'honneur de

l'homme; il l'aime par patriotisme, parce qu'elle est un héritage

légué par les générations précédentes, parce que, depuis deux cents

ans, une succession d'hommes honnêtes et de grands hommes l'ont

défendue contre toutes les attaques et sauvée de tous les dangers,

parce qu'elle fait la force et la gloire de l'Angleterre, parce qu'en

enseignant aux citoyens à vouloir et à juger par eux-mêmes, elle

accroît leur dignité et leur intelligence, parce qu'en assurant la

paix intérieure et le progrès continu, elle garantit le pays des

révolutions sanglantes et de la décadence tranquille. Tous ces biens

sont perpétuellement présents à ses yeux; et quiconque attaque la

liberté qui les fonde devient à l'instant son ennemi. Il ne peut voir

paisiblement l'oppression de l'homme; tout attentat à la volonté

humaine le blesse comme un outrage personnel. À chaque pas, les mots

amers lui échappent, et les plates adulations des courtisans qu'il

rencontre amènent sur ses lèvres des sarcasmes d'autant plus violents

qu'ils sont plus mérités. Pitt, dit-il, fit au collége des vers latins

sur la mort de George Ier. «Dans cette pièce, les Muses sont priées de

venir pleurer sur l'urne de César; car César, dit le poëte, aimait les

Muses, César qui n'était pas capable de lire un vers de Pope, et qui

n'aimait rien que le punch et les femmes grasses.»--Ailleurs, dans la

biographie de miss Burney, il raconte comment la pauvre jeune fille,

devenue célèbre par ses deux premiers romans, reçut en récompense, et

par grande faveur, une place de femme de chambre chez la reine

Charlotte; comment, épuisée de veilles, malade, presque mourante, elle

demanda en grâce la permission de s'en aller; comment «la douce reine»

s'indigna de cette impertinence, ne pouvant comprendre qu'on refusât

de mourir à son service et pour son service, ou qu'une femme de

lettres préférât la santé, la vie et la gloire, à l'honneur de plier

les robes de Sa Majesté. Mais c'est lorsque M. Macaulay arrive à

l'histoire de la révolution qu'il tire justice et vengeance de ceux

qui ont violé les droits du public, qui ont haï ou trahi la cause

nationale, qui ont attenté à la liberté. Il ne parle pas en historien,

mais en contemporain; il semble que sa vie et son honneur sont en jeu,

qu'il plaide pour lui-même, qu'il est membre du Long Parlement, qu'il

entend à la porte les mousquets et les épées des gardes envoyés pour

arrêter Pym et Hampden. M. Guizot a raconté la même histoire; mais

vous reconnaissez dans son livre le jugement calme et l'émotion

impartiale d'un philosophe. Il ne condamne point les actions de

Strafford ou de Charles; il les explique; il montre dans Strafford le

naturel impérieux, le génie dominateur qui se sent né pour commander

et briser les résistances, qu'un penchant invincible révolte contre la

loi ou le droit qui l'enchaîne, qui opprime par une sorte de nécessité

intérieure, et qui est fait pour gouverner comme une épée pour

frapper. Il montre dans Charles le respect inné de la royauté, la

croyance au droit divin, la conviction enracinée que toute remontrance

ou réclamation est une insulte à sa couronne, un attentat à sa

propriété, une sédition impie et criminelle: dès lors, vous ne voyez

plus dans la lutte du roi et du parlement que la lutte de deux

doctrines; vous cessez de prendre intérêt à une ou à l'autre pour

prendre intérêt à toutes les deux; vous êtes les spectateurs d'un

drame; vous n'êtes plus les juges d'un procès. C'est un procès que

Macaulay instruit devant nous; il y prend parti; son récit est un

réquisitoire, le plus entraînant, le plus âpre, le mieux raisonné

qu'on ait écrit. Il approuve la condamnation de Strafford; il honore

et admire Cromwell; il exalte le caractère des puritains; il loue

Hampden jusqu'à l'égaler à Washington; il n'a pas de paroles assez

méprisantes et assez insultantes pour Laud; et ce qu'il y a de plus

terrible, c'est que chacun de ses jugements est justifié par autant

de citations, d'autorités, de précédents historiques, de

raisonnements, de preuves concluantes, qu'en pourrait amasser la vaste

érudition de Hallam ou la calme dialectique de Mackintosh. Qu'on juge

de cette passion emportée et de cette logique accablante par un seul

passage:

Pendant plus de dix ans, le peuple avait vu les droits qui lui

appartenaient à double titre, par héritage immémorial et par

achat récent, brisés par le roi perfide qui les avait reconnus. À

la fin, les circonstances forçaient Charles de convoquer un

nouveau parlement; une chance nouvelle s'offrait à nos pères:

devaient-ils la rejeter comme ils avaient rejeté la première?

devaient-ils encore une fois se laisser duper par un _le roi le

veut?_ devaient-ils encore une fois avancer leur argent sur des

promesses violées, et puis violées encore? devaient-ils aller

déposer une seconde pétition des droits au pied du trône,

prodiguer une seconde fois des subsides en échange d'une seconde

cérémonie vaine, ensuite prendre leur congé, jusqu'à ce que,

après dix autres années de fraude et d'oppression, leur prince

demandât un nouveau subside et le payât d'un nouveau parjure? Ils

étaient forcés de choisir entre deux partis: se fier à un tyran

ou l'abattre. Nous pensons qu'ils choisirent sagement et

noblement.

Les avocats de Charles, comme les avocats d'autres malfaiteurs,

contre lesquels on produit des preuves accablantes, évitent

ordinairement toute discussion sur les faits, et se contentent

d'en appeler aux témoignages portés sur son caractère. Il avait

tant de vertus privées! Est-ce que Jacques II n'avait pas de

vertus privées? Et quelles sont, après tout, ces vertus

attribuées à Charles? un zèle religieux qui n'était pas plus

sincère que celui de son fils, et qui était tout aussi étroit et

tout aussi puéril, et un petit nombre de ces qualités ordinaires

de ménage et de bienséance, que la moitié des pierres tumulaires

réclament chez nous pour les morts qu'elles recouvrent! Bon père!

Bon mari! Grande apologie sans doute pour quinze ans de

persécution, de tyrannie et de mensonge!

Nous lui imputons d'avoir violé son voeu de couronnement, et on

nous répond qu'il a gardé son voeu de mariage! Nous l'accusons

d'avoir livré son peuple aux sévérités impitoyables des prélats

les plus fanatiques et les plus durs, et son excuse est qu'il

prit son petit garçon sur ses genoux pour l'embrasser! Nous lui

reprochons d'avoir violé les articles de la Pétition des droits,

après avoir, moyennant bonnes et solides compensations, promis de

les respecter, et on nous apprend qu'il avait coutume d'aller

écouter des prières dès six heures du matin! C'est à des

considérations de ce genre, et aussi à son habit par Van Dick, à

sa belle figure, à sa barbe en pointe, qu'il doit, nous le

croyons fermement, la popularité dont il jouit auprès de notre

génération.

Quant à nous, nous ne comprenons pas cette phrase banale: homme

de bien, mais mauvais roi. Nous concevrions aussi aisément qu'on

dît: homme de bien, et père dénaturé; homme de bien, et ami

déloyal. Nous ne pouvons, en appréciant le caractère d'un

individu, faire abstraction, dans l'examen de sa conduite, de

l'office le plus important de l'homme; et si, dans cet office,

nous le trouvons égoïste, cruel et trompeur, nous prendrons la

liberté de l'appeler méchant homme; en dépit de toute sa

tempérance à table et de toute sa régularité à la chapelle[35].

Voilà pour le père; voici pour le fils. Le lecteur sentira, à la

fureur de l'invective, quel excès de rancune le gouvernement des

Stuarts a laissé dans le coeur d'un patriote, d'un whig, d'un

protestant et d'un Anglais:

Alors vinrent ces jours dont on ne se souviendra jamais sans

rougir, jours de servitude sans fidélité, de sensualité sans

amour, de talents imperceptibles et de vices gigantesques, le

paradis des coeurs froids et des esprits étroits, l'âge d'or des

lâches, des bigots et des esclaves. Le roi rampa devant son rival

pour obtenir les moyens de fouler aux pieds son peuple, descendit

jusqu'à être un vice-roi de France, et empocha, avec une infamie

complaisante, ses insultes dégradantes et son or plus dégradant

encore. Les caresses des prostituées et les plaisanteries des

bouffons réglèrent la politique de l'État; le gouvernement eut

juste assez d'habileté pour tromper, et juste assez de religion

pour persécuter; les principes de la liberté furent la dérision

de tout arlequin de cour et l'anathème de tout valet d'église.

Dans tous les hauts lieux, on rendit culte et hommage à Charles

et à Jacques, à Bélial et à Moloch; et l'Angleterre apaisa ces

obscènes et cruelles idoles avec le sang des meilleurs et des

plus braves de ses enfants. Le crime succéda au crime, la honte à

la honte, jusqu'à ce que la race maudite de Dieu et des hommes

fût une seconde fois chassée pour errer sur la face de la terre,

pour servir de proverbe aux peuples et pour être montrée au doigt

par les nations[36].

Je n'ai pu traduire toutes les métaphores bibliques de ce morceau, qui

a gardé quelque chose de l'accent de Milton et des prophètes

puritains; il suffit cependant pour montrer vers quelle issue se

portent les diverses tendances de ce grand esprit, quelle est sa

pente, comment l'esprit pratique, la science et le talent historique,

la présence incessante des idées morales et religieuses, l'amour de la

patrie et de la justice, concourent à faire de lui l'historien de la

liberté.

[Note 32: We have sometimes thought that an amusing fiction might

be written, in which a disciple of Epictetus and a disciple of Bacon

should be introduced as fellow travellers. They come to a village

where the small-pox has just begun to rage, and find houses shut up,

intercourse suspended, the sick abandoned, mothers weeping in terror

over their children. The Stoic assures the dismayed population that

there is nothing bad in the small-pox, and that to a wise man disease,

deformity, death, the loss of friends are not evils. The Baconian

takes out a lancet and begins to vaccinate. They find a body of miners

in great dismay. An explosion of noisome vapours has just killed many

of these who were at work; and the survivors are afraid to venture

into the cavern. The Stoic assures them that such an accident is

nothing but a mere [Grec: apoproêgmenon]. The Baconian, who has no

such fine word at his command, contents himself with devising a

safety-lamp. They find a shipwrecked merchant wringing his hands on

the shore. His vessel with an inestimable cargo has just gone down,

and he is reduced in a moment from opulence to beggary. The Stoic

exhorts him not to seek happiness in things which lie without himself,

and repeats the whole chapter of Epictetus [Grec: Pros tous tên

aporian dediokotas]. The Baconian constructs a diving-bell, goes down

in it, and returns with the most precious effects from the wreck. It

would by easy to multiply illustrations of the difference between the

philosophy of words and the philosophy of works.

(_Critical and Historical Essays_, t. III, p. 118. Éd. Tauschnitz.)]

[Note 33: T. IV, p. 102.]

[Note 34: Charles himself and his creature Laud, while they

abjured the innocent badges of Popery, retained all his worst vices, a

complete subjection of reason to authority, a weak preference of form

to substance, a childish passion for mummeries, an idolatrous

veneration for the priestly character, and above all a merciless

intolerance. (T. I, p. 31. Éd. Tauschnitz.)

It is difficult to relate without a pitying smile, that, in the

sacrifice of the mass, Loyola saw transubstantiation take place, and

that, as he stood praying on the steps of St. Dominic, he saw the

Trinity in Unity and wept aloud with joy and wonder. (T. IV, p. 116.)]

[Note 35: For more than ten years the people had seen the rights

which were theirs by a double claim, by immemorial inheritance and by

recent purchase, infringed by the perfidious king who had recognised

them. At length circumstances compelled Charles to summon another

parliament: another chance was given to our fathers, were they to

throw it away as they had thrown away the former? Were they again to

be cozened by _le Roi le veut?_ Were they again to advance their money

on pledges which had been forfeited over and over again? Were they to

lay a second Petition of Right at the foot of the throne, to grant

another lavish aid in exchange for another unmeaning ceremony, and

then to take their departure, till, after ten years more of fraud and

oppression, their prince should again require a supply, and again

repay it with a perjury? They were compelled to choose whether they

would trust a tyrant or conquer him. We think that they chose wisely

and nobly.

The advocates of Charles, like the advocates of other malefactors

against whom overwhelming evidence is produced, generally decline all

controversy about the facts, and content themselves with calling

testimony to character. He had so many private virtues! And had James

the Second no private virtues? Was Oliver Cromwell, his bitterest

enemies themselves being judges, destitute of private virtues? And

what, after all, are the virtues ascribed to Charles? A religious

zeal, not more sincere than that of his son, and fully as weak and

narrow-minded, and a few of the ordinary household decencies which

half the tombstones in England claim for those who lie beneath them. A

good father! A good husband! Ample apologies indeed for fifteen years

of persecution, tyranny, and falsehood!

We charge him with having broken his coronation oath; and we are told

that he kept his marriage vow! We accuse him of having given up his

people to the merciless inflictions of the most hot-headed and

hard-hearted of prelates; and the defence is, that he took his little

son on his knee and kissed him! We censure him for having violated the

articles of the Petition of Right, after having, for good and valuable

consideration, promised to observe them; and we are informed that he

was accustomed to hear prayers at six o'clock, in the morning! It is

to such considerations as these, together with his Vandyke-dress, his

handsome face, and his peaked beard, that he owes, we verily believe,

most of his popularity with the present generation.

For ourselves, we own that we do not understand the common phrase, a

good man, but a bad king. We can as easily conceive a good man and an

unnatural father, or a good man and a treacherous friend. We cannot,

in estimating the character of an individual, leave out of our

consideration his conduct in the most important of all human

relations; and if in that relation we find him to have been selfish,

cruel, and deceitful, we shall take the liberty to call him a bad man,

in spite of all his temperance at table, and all his regularity at

chapel.

(_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 36.)]

[Note 36: Then came those days, never to be recalled without a

blush, the days of servitude without loyalty and sensuality without

love, of dwarfish talents and gigantic vices, the paradise of cold

hearts and narrow minds, the golden age of the coward, the bigot, and

the slave. The king cringed to his rival that he might trample on his

people, sank into a viceroy of France, and pocketed, with complacent

infamy, her degrading insults, and her more degrading gold. The

caresses of harlots, and the jests of buffoons, regulated the policy

of the State. The government had just ability enough to deceive, and

just religion enough to persecute. The principles of liberty were the

scoff of every grinning courtier, and the Anathema Maranatha of every

fawning dean. In every high place, worship was paid to Charles and

James, Belial and Moloch; and England propitiated those obscene and

cruel idols with the blood of her best and bravest children. Crime

succeeded to crime, and disgrace to disgrace, till the race, accursed

of God and man, was a second time driven forth, to wander on the face

of the earth, and to be a byword and a shaking of the head to the

nations.

(_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 46.)]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 41 / 109 题