II

Son talent y a aidé; car ses opinions sont de la même famille que son

talent.

Ce qui frappe en lui d'abord, c'est l'extrême solidité de son esprit.

Il prouve tout ce qu'il dit, avec une force et une autorité

étonnantes. On est presque sûr de ne jamais s'égarer en le suivant.

S'il emprunte un témoignage, il commence par mesurer la véracité et

l'intelligence des auteurs qu'il cite, et par corriger les erreurs

qu'ils peuvent avoir commises par négligence ou partialité. S'il

prononce un jugement, il s'appuie sur les faits les plus certains, sur

les principes les plus clairs, sur les déductions les plus simples et

les mieux suivies. S'il développe un raisonnement, il ne se perd

jamais dans une digression; il a toujours son but devant les yeux; il

y marche par le chemin le plus sûr et le plus droit. S'il s'élève à

des considérations générales, il monte pas à pas tous les degrés de la

généralisation, sans en omettre un seul; il sonde à chaque instant le

terrain; il n'ajoute ni ne retranche rien aux faits; il veut, au prix

de toutes les précautions et de toutes les recherches, arriver à

l'exacte vérité. Il sait un nombre infini de détails de toute espèce;

il possède un très-grand nombre d'idées philosophiques et de tout

ordre; mais son érudition est d'aussi bon aloi que sa philosophie, et

l'une et l'autre forment une monnaie digne d'avoir cours auprès de

tous les esprits pensants. On sent qu'il ne croit rien sans raison;

que, si on révoquait en doute l'un des faits qu'il avance ou l'une des

vues qu'il propose, on verrait arriver à l'instant une multitude de

documents authentiques et un bataillon serré d'arguments convaincants.

Nous sommes trop habitués en France et en Allemagne à recevoir des

hypothèses sous le nom de lois historiques, et des anecdotes douteuses

sous le nom d'événements attestés. Nous voyons trop souvent des

systèmes entiers se fonder du jour au lendemain, au caprice d'un

écrivain, sortes de châteaux fantastiques dont l'ordonnance régulière

simule l'apparence des édifices véritables, et qui s'évanouissent d'un

souffle dès qu'on veut les toucher. Nous avons tous fait des théories,

au coin du feu, dans une discussion, pour le besoin de la cause,

lorsque, faute d'une raison, il nous fallait un argument postiche,

semblables à ces généraux chinois qui, pour effrayer les ennemis,

rangent parmi leurs troupes des monstres formidables de carton peint.

Nous avons jugé les hommes à la volée, sur l'impression du moment, sur

une action détachée, sur un document isolé, et nous les avons affublés

de vices ou de vertus, de sottise ou de génie, sans contrôler par la

logique ni par la critique les décisions aventureuses où notre

précipitation nous avait emportés. Aussi éprouve-t-on un contentement

profond et une sorte de paix intérieure, lorsqu'on quitte tant de

doctrines écloses au jour le jour dans nos livres ou dans nos revues,

pour suivre la marche assurée d'un guide si clairvoyant, si réfléchi,

si instruit, si capable de nous bien conduire. On comprend pourquoi

les Anglais accusent les Français d'être légers et les Allemands

d'être chimériques. Macaulay porte dans les sciences morales cet

esprit de circonspection, ce besoin de certitude et cet instinct du

vrai qui composent l'esprit pratique, et qui, depuis Bacon, font dans

les sciences le mérite et la puissance de sa nation. Si l'art et la

beauté y perdent, la vérité et la certitude y gagnent; et, par

exemple, personne n'ose lui savoir mauvais gré d'avoir inséré la

démonstration suivante dans la vie d'Addison:

Pope voulait refondre son poëme sur la _Boucle de cheveux

enlevée_. Addison essaya de l'en détourner, et Pope déclara dans

la suite que ce conseil insidieux lui avait fait deviner pour la

première fois la déloyauté de celui qui l'avait donné.

Aujourd'hui il ne peut y avoir de doute que le plan de Pope ne

fût très-ingénieux et qu'il ne l'ait exécuté avec une habileté et

un succès très-grands. Mais s'ensuit-il nécessairement que l'avis

d'Addison fût mauvais? Et si l'avis d'Addison était mauvais,

s'ensuit-il nécessairement qu'il ait été donné avec de mauvaises

intentions? Supposons qu'un ami vienne nous demander si nous lui

conseillons de risquer toute sa fortune dans une loterie où il

n'a qu'une chance contre dix, nous ferions de notre mieux pour

l'empêcher de courir un pareil risque. Quand il serait assez

heureux pour gagner le lot de trente mille guinées, nous

n'admettrions pas que notre conseil fût pour cela mauvais, et

nous croirions certainement que ce serait à lui le comble de

l'injustice de nous accuser d'avoir agi par méchanceté. Nous

pensons que l'avis d'Addison était un bon avis. Il était appuyé

sur un principe solide, fruit d'une longue et vaste expérience.

La règle générale est indubitablement que lorsqu'un ouvrage

d'imagination a réussi, on ne doit pas le refondre. Nous ne

pouvons en ce moment nous rappeler un seul exemple où cette règle

ait été transgressée avec un heureux effet, excepté l'exemple de

la _Boucle de cheveux_. Le Tasse refondit sa _Jérusalem_.

Akenside refondit ses _Plaisirs de l'imagination_ et son _Épître

à Curion_; Pope lui-même, enhardi sans doute par le succès avec

lequel il avait étendu et remanié la _Boucle de cheveux_, fit la

même expérience sur la _Dunciade_. Tous ces essais échouèrent.

Qui pouvait prévoir que Pope, une fois dans sa vie, serait

capable de faire ce qu'il ne put faire lui-même une seconde fois,

et ce que personne autre n'a jamais fait?

L'avis d'Addison était bon. Mais, quand même il eût été mauvais,

pourquoi le déclarerions-nous déloyal? Walter Scott nous dit

qu'un de ses meilleurs amis prédisait une chute à son _Waverley_.

Herder conjura Goethe de ne pas prendre un sujet si défavorable

que _Faust_. Hume voulut dissuader Robertson d'écrire l'_Histoire

de Charles-Quint_. Bien plus, Pope lui-même fut parmi ceux qui

prédisaient que _Caton_ ne réussirait jamais sur la scène, et il

engagea Addison à l'imprimer, sans risquer une représentation.

Mais Walter Scott, Goethe, Robertson, Addison, eurent le bon sens

et la générosité de supposer à leurs conseillers des intentions

pures. Pope n'avait point un coeur comme eux[37].

Que pense le lecteur de ce dilemme et de cette double série

d'inductions? La démonstration ne serait ni plus soignée, ni plus

rigoureuse, s'il s'agissait de prouver une loi de physique.

Ce talent de démontrer est accru par le talent de développer.

Macaulay porte la lumière dans les esprits inattentifs, comme il porte

la conviction dans les esprits rebelles; il fait voir aussi bien qu'il

fait croire, et répand autant d'évidence sur les questions obscures,

que de certitude sur les points douteux. Il est impossible de ne pas

le comprendre; il aborde son sujet par toutes les faces, il le

retourne de tous les côtés; il semble qu'il s'occupe de tous les

spectateurs, et songe à se faire entendre de chacun en particulier; il

calcule la portée de chaque esprit, et cherche, pour chacun d'eux, une

forme d'exposition convenable; il nous prend tous par la main et nous

conduit tour à tour au but qu'il s'est marqué. Il part des données les

plus simples, il descend à notre niveau, il se met de plain-pied avec

notre esprit; il nous épargne la peine du plus léger effort; puis il

nous emmène, et partout sur la route il nous aplanit le chemin; nous

montons peu à peu sans nous apercevoir de la pente, et à la fin, nous

nous trouvons sur la hauteur, après avoir marché aussi commodément

qu'en plaine. Lorsqu'un sujet est obscur, il ne se contente pas d'une

première explication, il en donne une seconde, puis une troisième; il

jette à profusion la lumière, il l'apporte de tous côtés, il va la

chercher dans toutes les parties de l'histoire; et ce qu'il y a de

merveilleux, c'est qu'il n'est jamais long. En le lisant, on se trouve

dans son naturel; on sent qu'on est fait pour comprendre; on se sait

mauvais gré d'avoir pris si longtemps le demi-jour pour le jour; on se

réjouit de voir sortir et jaillir à flots cette clarté surabondante;

le style exact, les antithèses d'idées, les constructions symétriques,

les paragraphes opposés avec art, les résumés énergiques, la suite

régulière des pensées, les comparaisons fréquentes, la belle

ordonnance de l'ensemble, il n'est pas une idée ni une phrase de ses

écrits où n'éclatent le talent et le besoin d'expliquer, qui sont le

propre de l'orateur. Il était membre du parlement, et parlait si bien,

dit-on, qu'on l'écoutait pour le seul plaisir de l'entendre.

L'habitude de la tribune est peut-être la cause de cette lucidité

incomparable. Pour convaincre une grande assemblée, il faut s'adresser

à tous ses membres; pour garder l'attention d'hommes distraits et

fatigués, il faut leur éviter toute fatigue; il faut qu'ils

comprennent trop pour comprendre assez. Parler en public, c'est

vulgariser les idées; c'est tirer la vérité des hauteurs où elle

habite avec quelques penseurs pour la faire descendre au milieu de la

foule; c'est la mettre au niveau des esprits communs qui, sans cette

intervention, ne l'auraient jamais aperçue que de loin, et bien

au-dessus d'eux. Aussi, lorsque les grands orateurs consentent à

écrire, ils sont les plus puissants des écrivains; ils rendent la

philosophie populaire; ils font monter tous les esprits d'un étage, et

semblent agrandir l'intelligence du genre humain. Entre les mains de

Cicéron les dogmes des stoïciens et la dialectique des académiciens

perdent leurs épines. Les subtils raisonnements des Grecs deviennent

unis et aisés; les difficiles problèmes de la providence, de

l'immortalité, du souverain bien, entrent dans le domaine public. Les

sénateurs, hommes d'affaires, les jurisconsultes, amateurs des

formules et de la procédure, les massives et étroites intelligences

des publicains comprennent les déductions de Chrysippe; et le livre

des Devoirs a rendu vulgaire la morale de Panætius. Aujourd'hui M.

Thiers, dans ses deux grandes histoires, a mis à la portée du premier

venu les questions les plus embrouillées de stratégie et de finances;

s'il voulait faire un cours d'économie politique au commissionnaire du

coin, je suis sûr qu'il se ferait comprendre; et des écoliers de

seconde ont pu lire l'_Histoire de la civilisation_ par M. Guizot.

Lorsqu'avec la faculté de prouver et d'expliquer, on en ressent le

désir, on arrive à la véhémence. Ces raisonnements serrés et

multipliés qui se portent tous vers un seul but, ces coups répétés de

logique qui viennent à chaque instant, et l'un sur l'autre, ébranler

l'adversaire, communiquent au style la chaleur et la passion. Rarement

éloquence fut plus entraînante que celle de Macaulay. Il a le souffle

oratoire; toutes ses phrases ont un accent; on sent qu'il veut

gouverner les esprits, qu'il s'irrite de la résistance, qu'il combat

en dissertant. Toujours, dans ses livres, la discussion saisit et

emporte le lecteur; elle avance d'un mouvement égal, avec une force

croissante, en ligne droite, comme ces grands fleuves d'Amérique,

aussi impétueux qu'un torrent et aussi larges qu'une mer. Cette

abondance de pensée et de style, cette multitude d'explications,

d'idées et de faits, cet amas énorme de science historique va roulant,

précipité en avant par la passion intérieure, entraînant les

objections sur son passage, et ajoutant à l'élan de l'éloquence la

force irrésistible de sa masse et de son poids. On peut dire que

l'histoire de Jacques II est un discours en deux volumes, prononcé

d'une haleine, sans que la voix ait jamais faibli. On voit

l'oppression et le mécontentement commencer, grandir, s'étendre, les

partisans de Jacques l'abandonner un à un, l'idée de la révolution

naître dans tous les coeurs, s'affermir, se fixer, les préparatifs se

faire, l'événement s'approcher, devenir imminent, puis tout d'un coup

fondre sur l'aveugle et injuste monarque, et balayer son trône et sa

race avec la violence d'une tempête prévue et fatale. La véritable

éloquence est celle qui achève ainsi le raisonnement par l'émotion,

qui reproduit par l'unité de la passion l'unité des événements, qui

répète le mouvement et l'enchaînement des faits par le mouvement et

l'enchaînement des idées. Elle est la véritable imitation de la

nature; elle est plus complète que la pure analyse; elle ranime les

êtres; son élan et sa véhémence font partie de la science et de la

vérité. Quelle que soit la question qu'il traite, économie politique,

morale, philosophie, littérature, histoire, Macaulay se passionne pour

son sujet. Le courant qui emporte les choses excite en lui, dès qu'il

l'aperçoit, un courant qui emporte sa pensée. Il n'expose pas son

opinion; il la plaide. Il a ce ton énergique, soutenu et vibrant, qui

fait fléchir les oppositions et conquiert les croyances. Sa pensée est

une force active; elle s'impose à l'auditeur; elle l'aborde avec tant

d'ascendant, elle arrive avec un si grand cortége de preuves, avec une

autorité si manifeste et si légitime, avec un élan si puissant, qu'on

ne songe pas à lui résister, et elle maîtrise le coeur par sa

véhémence en même temps que par son évidence elle maîtrise la raison.

Tous ces dons sont communs aux orateurs; on les retrouve avec des

proportions et des degrés différents chez des hommes comme Cicéron et

Tite-Live, comme Bourdaloue et Bossuet, comme Fox et Burke. Ces beaux

et solides esprits forment une famille naturelle, et les uns comme les

autres ont pour trait principal l'habitude et le talent de passer des

idées particulières aux idées générales, avec ordre et avec suite,

comme on monte un escalier en posant le pied tour à tour sur chaque

degré. L'inconvénient de cet art, c'est l'emploi du lieu commun. Les

hommes qui le pratiquent ne peignent pas les objets avec précision,

ils tombent aisément dans la rhétorique vague. Ils ont en main des

développements tout faits, sorte d'échelles portatives qui

s'appliquent également bien sur les deux faces contraires de la même

question et de toute question. Ils demeurent volontiers dans une

région moyenne parmi des tirades et des arguments d'avocat, avec une

connaissance telle quelle du coeur humain, et un nombre raisonnable

d'amplifications sur l'utile et le juste. En France et à Rome, chez

les races latines, surtout au dix-septième siècle, ils aiment à se

tenir au-dessus de la terre, parmi les mots nobles ou dans les

considérations générales, dans le style de salon et d'académie. Ils ne

descendent pas jusqu'aux petits faits, jusqu'aux détails probants,

jusqu'aux exemples circonstanciés de la vie vulgaire. Ils sont plus

enclins à plaider qu'à démontrer. En cela Macaulay se sépare d'eux.

Son principe est qu'un fait particulier a plus de prise sur l'esprit

qu'une réflexion générale. Il sait que pour donner à des hommes une

idée nette et vive, il faut les reporter à leur expérience

personnelle. Il remarque que pour[38] leur faire comprendre une

tempête, le seul moyen est de leur rappeler tel orage qu'ils ont vu de

leurs yeux, entendu de leurs oreilles, dont leur mémoire est encore

pleine, et qui, par contre-coup, bruisse encore dans tous leurs sens.

Il pratique dans son style la philosophie de Bacon et de Locke. Selon

lui comme selon eux, le commencement de toute idée est une sensation.

Tout raisonnement compliqué, toute conception d'ensemble a pour unique

soutien quelques faits particuliers. Il en est pour tout échafaudage

d'idées comme pour une théorie scientifique. Au-dessous des longs

calculs, des formules d'algèbre, des déductions subtiles, des volumes

écrits qui contiennent les combinaisons et les élaborations des

cervelles savantes, il y a deux ou trois expériences sensibles, deux

ou trois petits faits qu'on vous fait toucher du doigt, un tour de

roue dans une machine, une coupure de scalpel sur un corps vivant, une

coloration imprévue dans un liquide. Ce sont là les _spécimens

décisifs_. Toute la substance de la théorie, toute la force de la

preuve y est contenue. La vérité y est comme une noix dans sa coque;

la pénible et ingénieuse discussion n'y ajoute rien; elle ne fait

qu'extraire la noix. C'est pourquoi si l'on veut bien prouver, on doit

avant tout présenter ces spécimens, insister sur eux, les rendre

visibles et tangibles au lecteur autant qu'on le peut avec des mots.

Cela est difficile, car les mots ne sont pas les choses. La seule

ressource de l'écrivain est d'employer des mots qui mettent les choses

devant les yeux. Pour cela, il faut faire appel à l'observation

personnelle du lecteur, partir de son expérience, comparer les objets

inconnus qu'on lui montre aux objets connus qu'il voit tous les

jours, rapprocher les événements anciens des événements

contemporains. Macaulay a toujours devant les yeux des imaginations

anglaises, remplies par des images anglaises, je veux dire par le

souvenir détaillé et présent d'une rue de Londres, d'un cellier à

spiritueux, d'une allée de pauvres, d'une après-midi à à Hyde-Park,

d'un paysage humide et vert, d'une maison blanche et garnie de lierre

à la campagne, d'un clergyman en cravate blanche, d'un matelot en

casquette de cuir. C'est à ces souvenirs qu'il s'adresse; il les rend

encore plus précis par des peintures et des statistiques; il marque

les couleurs et les qualités; il est passionné pour l'exactitude; ses

descriptions sont dignes à la fois d'un peintre et d'un géographe; il

écrit en homme qui voit l'objet physique et sensible, et qui en même

temps le classe et l'évalue. Vous le verrez porter ses nombres jusque

dans les valeurs morales ou littéraires, assignera une action, à une

vertu, à un livre, à un talent sa case et son rang dans l'échelle avec

une telle netteté et un tel relief qu'on se croirait volontiers dans

un muséum cadastré non pas de peaux empaillées, je vous prie de le

croire, mais d'animaux sentants, souffrants et vivants.

Considérez, par exemple, ces phrases par lesquelles il essaye de

rendre sensibles à un public anglais les événements de l'Inde: «Au

temps de Warren Hastings, dit-il, la grande affaire d'un serviteur de

la Compagnie était d'extorquer aux indigènes cent ou deux cent mille

livres sterling aussi promptement que possible, afin de pouvoir

revenir en Angleterre avant que sa constitution eût souffert du

climat, pour épouser la fille d'un pair, acheter des bourgs pourris

dans le Cornouailles, et donner des bals à Saint-James square.... Il y

avait encore un nabab du Bengale, qui jouait le même rôle vis-à-vis

des dominateurs anglais de son pays, qu'Augustule auprès d'Odoacre, ou

les derniers Mérovingiens avec Charles Martel et Pépin le Bref. Il

vivait à Moorshedabad, entouré d'un appareil magnifique et princier.

On l'approchait avec des marques extérieures de respect, et son nom

figurait dans les actes officiels. Mais pour le gouvernement du pays,

il y avait moins de part que le plus jeune commis ou cadet au service

de la Compagnie....» Pour Nuncomar, le ministre indigène de la

Compagnie, «il est difficile d'en donner une idée à ceux qui ne

connaissent la nature humaine que par les traits sous lesquels elle se

montre dans notre île. Ce que l'Italien est à l'Anglais, ce que

l'Hindou est à l'Italien, ce que le Bengalais est aux autres Hindous,

Nuncomar l'était aux autres Bengalais. L'organisation physique du

Bengalais est si faible qu'elle est efféminée. Il vit dans un bain

perpétuel de vapeur. Ses occupations sont sédentaires, ses membres

délicats, ses mouvements languissants. Pendant plusieurs siècles, il a

été foulé aux pieds par des hommes de race plus hardie et plus

entreprenante. Le courage, l'esprit d'indépendance, la véracité sont

des qualités auxquelles sa constitution et sa situation sont également

défavorables. Son esprit est singulièrement analogue à son corps. Il

est faible jusqu'à s'abandonner lorsqu'il faut une résistance virile;

mais sa souplesse et son tact excitent chez les enfants des climats

plus rudes une admiration qui n'est pas exempte de dédain. Tous les

artifices qui sont la défense naturelle du faible sont plus familiers

à cette race subtile qu'à l'Ionien du temps de Juvénal, ou au juif du

moyen âge. Ce que les cornes sont pour le buffle, ce que la griffe est

pour le tigre, ce que l'aiguillon est pour l'abeille, ce que la

beauté, selon la vieille chanson grecque, est pour la femme, la ruse

et la perfidie le sont pour le Bengalais. Grandes promesses, excuses

mielleuses, tissus élaborés de mensonges compliqués, chicanes,

parjures, faux, telles sont les armes défensives et offensives des

gens du Bas-Gange. Tous ces millions d'hommes ne fournissent pas un

cipaye aux armées de la Compagnie. Mais comme usuriers, changeurs,

procureurs retors, aucune classe d'êtres ne peut supporter avec eux

la comparaison[39]....» Ce sont ces hommes et ces affaires qui

allaient fournir à Burke la plus ample et la plus éclatante matière

d'éloquence, et lorsque Macaulay décrit le talent propre du grand

orateur, c'est le sien par contre-coup qu'il décrit.

Il avait au plus haut degré la magnifique faculté par laquelle

l'homme est capable de vivre dans le passé et dans l'avenir, dans

les choses éloignées, et dans les choses imaginaires. L'Inde et

ses habitants n'étaient point pour lui comme pour la plupart des

Anglais de simples noms, des abstractions, mais un pays réel et

des hommes réels. Le soleil brûlant, l'étrange végétation de

cocotiers et de palmiers, le champ de riz, le réservoir d'eau,

les arbres énormes, plus vieux que l'empire Mogol, sous lesquels

s'assemblent les foules villageoises, le toit de chaume de la

hutte du paysan, les riches arabesques de la mosquée où l'iman

prie la face tournée vers la Mecque, les tambours et les

bannières, les idoles parées, le pénitent balancé dans l'air, la

gracieuse jeune fille, avec sa cruche sur la tête, descendant les

marches de la rivière, les figures noires, les longues barbes,

les bandes jaunes des sectaires, les turbans et les robes

flottantes, les lances et les masses d'armes, les éléphants avec

leurs pavillons de parade, le splendide palanquin du prince, la

litière fermée de la noble dame; toutes ces choses étaient pour

lui comme les objets parmi lesquels sa vie s'était passée, comme

les objets qui sont sur la route entre Beaconsfield et

Saint-James Street. L'Inde entière était présente devant les yeux

de son esprit, depuis les salles où les suppliants déposent l'or

et les parfums aux pieds des monarques, jusqu'au marais sauvage

où le camp des Bohémiens est dressé, depuis les bazars qui

bourdonnent comme des ruches d'abeilles avec la foule des

vendeurs et des acheteurs, jusqu'à la jungle où le courrier

solitaire secoue son paquet d'anneaux de fer pour écarter les

hyènes. Il avait une idée précisément aussi vive de

l'insurrection de Bénarès que de l'émeute de lord George Gordon,

et de l'exécution de Nuncomar que de l'exécution du docteur Dodd.

L'oppression au Bengale était la même chose pour lui que

l'oppression dans les rues de Londres[40].

D'autres parties de ce talent sont plus particulièrement anglaises.

Macaulay a la main rude; quand il frappe, il assomme. Chez nous,

disait Béranger,

Chez nous point

Point de ces coups de poing

Qui font tant d'honneur à l'Angleterre.

Et le lecteur français s'étonnerait s'il entendait un grand historien

traiter un illustre poëte de la façon que voici:

Dans tous les ouvrages où M. Southey a complétement abandonné la

narration, et essayé de traiter des questions morales et

politiques, sa chute a été complète et ignominieuse. En ces

occasions, ses écrits n'ont été protégés contre l'extrême mépris

et l'extrême dérision que par la beauté et la pureté du style.

Nous trouvons, nous l'avouons, un si grand charme dans son

anglais, que même lorsqu'il écrit des absurdités, nous le lisons

généralement avec plaisir, excepté lorsqu'il essaye d'être

plaisant. Un plus intolérable bouffon n'a jamais existé. Il

s'efforce très-souvent d'être comique, et pourtant nous ne nous

rappelons pas une seule occasion où il ait réussi à être autre

chose que bizarrement et étourdiment insipide. Un homme sensé

pourrait dire des sottises pareilles au coin de son feu; mais

qu'un être humain, après avoir fait de tels jeux de mots, les

écrive, les recopie, les transmette à l'imprimeur, en corrige les

épreuves et les lance dans le monde, c'en est assez pour nous

faire rougir de notre espèce[41].

On devine bien qu'il n'est pas plus doux pour les morts que pour les

vivants. Par exemple, s'il s'agit de l'archevêque Laud:

Le plus sévère châtiment que les deux chambres eussent pu lui

infliger, était de le mettre en liberté et de l'envoyer à Oxford.

Là il serait demeuré, torturé par son humeur diabolique, affamé

de mettre au pilori et de mutiler les protestants, tourmentant

les cavaliers, faute d'autres, par sa sottise et son aigreur,

s'acquittant dans la cathédrale de ses génuflexions et de ses

grimaces, continuant cet incomparable journal que nous ne

regardons jamais sans que l'imbécillité de son intelligence nous

fasse oublier les vices de son coeur, notant minutieusement ses

rêves, comptant les gouttes de sang qui coulaient de son nez,

surveillant de quel côté tombait le sel et écoutant les cris de

la chouette. Le mépris et la pitié étaient la seule vengeance que

le parlement aurait dû prendre d'un si ridicule vieux bigot[42].

Quand il plaisante, il reste grave, ainsi que font presque tous les

écrivains de son pays. L'_humour_ consiste à dire d'un ton solennel

des choses extrêmement comiques, et à garder le style noble et la

phrase ample, au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs. Tel

est le commencement d'un article sur un nouvel historien de Burleigh:

L'ouvrage du docteur Nares, dit-il, nous a rempli d'un étonnement

semblable à celui qu'éprouva le capitaine Lemuel Gulliver,

lorsqu'il aborda pour la première fois à Brobdingnag, et vit des

tiges de blé aussi hautes que des chênes, des dés aussi grands

que des seaux, et des roitelets aussi gros que des dindons.

L'ouvrage et toutes ses parties sont composés sur une échelle

gigantesque; le titre est aussi long qu'une préface ordinaire, la

préface remplirait un livre ordinaire, et le livre contient

autant de matière qu'une bibliothèque. Nous ne pouvons mieux

résumer les mérites de cette prodigieuse masse de papier qu'en

disant qu'elle consiste en deux mille pages in-4º environ

d'impression serrée, qu'elle occupe en volume quinze cents pouces

cubes, et qu'elle pèse soixante livres bien comptées. Un tel

livre, avant le déluge, eût été considéré comme une lecture aisée

par Hilpa et Shalum; mais malheureusement la vie de l'homme n'est

aujourd'hui que de soixante-dix ans, et nous ne pouvons nous

empêcher de dire au docteur Nares que ce n'est pas bien à lui de

nous demander une grande portion d'une si courte existence[43].

Cette comparaison, empruntée à Swift, est une moquerie dans le goût de

Swift. Les mathématiques deviennent, entre les mains des Anglais, un

excellent moyen de raillerie, et l'on se rappelle comment le

spirituel doyen, comparant par des chiffres la générosité romaine et

la générosité anglaise, accablait Marlborough sous une addition.

L'_humour_ emploie contre les gens des faits positifs, des arguments

de commerçant, des contrastes bizarres tirés de la vie vulgaire. Cela

surprend et déroute tout d'un coup le lecteur; on tombe brusquement

sous quelque détail familier et grotesque; le choc est violent; on

éclate de rire sans beaucoup de gaieté; la détente part si

soudainement et si durement qu'elle est comme un coup d'assommoir. En

voici un exemple: Macaulay réfute ceux qui ne veulent pas qu'on

imprime les auteurs classiques indécents:

Nous avons peine à croire, dit-il, que dans un monde aussi plein

de tentations que celui-ci, un homme, qui aurait été vertueux

s'il n'avait pas lu Aristophane et Juvénal, devienne vicieux

parce qu'il les a lus. Celui qui, exposé à toutes les influences

d'un état de société semblable au nôtre, craint de s'exposer aux

influences de quelques vers grecs et latins, agit selon nous,

comme le voleur qui demandait aux shérifs de lui faire tenir un

parapluie au-dessus de la tête, depuis la porte de Newgate

jusqu'à la potence, parce que la matinée était pluvieuse et qu'il

craignait de prendre froid[44].

L'ironie, le sarcasme, les genres de plaisanterie les plus amers sont

habituels aux Anglais: ils déchirent lorsqu'ils égratignent. Si l'on

veut s'en convaincre, on peut comparer la médisance française telle

que Molière l'a représentée dans le _Misanthrope_, et la médisance

anglaise telle que Shéridan l'a représentée en imitant Molière et le

_Misanthrope_. Célimène pique, mais ne blesse pas; les amis de lady

Sneerwell blessent et laissent dans toutes les réputations qu'ils

touchent des marques sanglantes; la raillerie que je vais traduire est

une des plus douces de Macaulay.

Les ministres donnèrent, dit-il, le commandement à lord Galway,

vétéran expérimenté, qui était dans la guerre ce que les docteurs

de Molière étaient en médecine, qui trouvait beaucoup plus

honorable d'échouer en suivant les règles que de réussir par des

innovations, et qui aurait été très-honteux de lui-même s'il

avait pris Montjouy par les moyens singuliers que Peterborough

employa. Ce grand commandant conduisit la campagne de 1707 de la

manière la plus scientifique. Il rencontra l'armée des Bourbons

dans la plaine d'Almanza. Il rangea ses troupes d'après les

méthodes prescrites par les meilleurs écrivains, et en peu

d'heures perdit dix-huit mille hommes, cent vingt étendards, tout

son bagage et toute son artillerie[45].

Ces rudesses sont d'autant plus fortes, que le ton ordinaire est plus

noble et plus sérieux.

On n'a vu jusqu'ici que le raisonneur, le savant, l'orateur et l'homme

d'esprit; il y a encore dans Macaulay un poëte; et, quand on n'aurait

pas lu ses _Chants de l'ancienne Rome_, il suffirait, pour le deviner,

de lire quelques-unes de ses phrases où l'imagination, longtemps

contenue par la sévérité de la démonstration, déborde tout d'un coup

par des métaphores magnifiques, et se répand en comparaisons

splendides, dignes par leur ampleur d'être reçues dans une épopée.

L'Arioste, dit-il, nous raconte l'histoire d'une fée, qui par une

loi mystérieuse de sa nature, était condamnée à paraître en

certaines saisons sous la forme d'un hideux et venimeux serpent.

Ceux qui la maltraitaient pendant la période de son déguisement

étaient à jamais exclus des bienfaits qu'elle prodiguait aux

hommes. Mais pour ceux qui, en dépit de son aspect repoussant,

avaient pitié d'elle et la protégeaient, elle se révélait plus

tard à leurs yeux sous la belle et céleste forme qui lui était

naturelle, accompagnait leurs pas, exauçait tous leurs désirs,

remplissait leur maison de richesses, les rendait heureux dans

l'amour et victorieux dans la guerre. Telle est cette déesse

qu'on nomme la Liberté. Parfois elle prend la forme d'un odieux

reptile; elle rampe, elle siffle, elle mord. Mais malheur à ceux

qui, saisis de dégoût, essayeront de l'écraser! Et heureux les

hommes, qui, ayant osé la recevoir sous sa forme effrayante et

dégradée, seront enfin récompensés par elle au temps de sa

beauté et de sa gloire[46]!

Ces généreuses paroles partent du coeur; la source est pleine, elle a

beau couler, elle ne tarit pas; dès que l'écrivain parle de la cause

qu'il aime, dès qu'il voit se lever devant lui la Liberté, l'Humanité

et la Justice, la Poésie naît d'elle-même dans son âme, et vient poser

sa couronne sur le front de ses nobles soeurs.

La Réforme, dit-il ailleurs, est un événement depuis longtemps

accompli; ce volcan a épuisé sa rage; les vastes ravages causés

par son irruption sont oubliés. Les bornes qu'il avait emportées

ont été replacées; les édifices ruinés ont été réparés. La lave a

couvert d'une croûte féconde les champs que jadis elle avait

dévastés, et après avoir changé un riche et beau jardin en un

désert, elle a changé de nouveau le désert en un jardin plus

riche et plus beau. La seconde irruption n'est pas encore

terminée. Les marques de son ravage sont toujours autour de nous;

les cendres sont encore chaudes sous nos pieds. Dans quelques

directions, ce déluge de feu continue encore à s'étendre.

Cependant l'expérience nous autorise à croire avec certitude que

cette explosion, comme celle qui l'a précédée, fertilisera le sol

qu'elle a dévasté. Déjà, dans les parties qui ont souffert le

plus cruellement, d'opulentes cultures et de paisibles

habitations commencent à s'élever au milieu de la solitude. Plus

nous lirons l'histoire des âges passés, plus nous observerons les

signes de notre époque, plus nous sentirons nos coeurs se remplir

et se soulever d'espérance à la pensée des futures destinées du

genre humain[47].

Je devrais peut-être, en achevant cette analyse, indiquer quelles

imperfections sont l'effet de ces grandes qualités; comment l'aisance,

la grâce, la verve aimable, la variété, la simplicité, l'enjouement,

manquent à cette mâle éloquence, à cette solide raison, à cette

ardente dialectique; pourquoi l'art d'écrire et la pureté classique

ne se rencontrent point toujours dans cet homme de parti, combattant

de tribune; bref, pourquoi un Anglais n'est ni un Français ni un

Athénien. J'aime mieux traduire encore un passage, dont la solennité

et la magnificence donneront quelque idée des sérieux et riches

ornements qu'il jette sur son récit, sorte de végétation puissante,

fleurs de pourpre éclatante, pareilles à celles qui s'épanouissent à

chaque page du _Paradis perdu_ et de _Childe Harold_. Warren Hasting

arrivait de l'Inde et venait d'être décrété d'accusation.

Le 13 février 1788, les séances de la cour commencèrent. On a vu

des spectacles plus éblouissants pour l'oeil, plus

resplendissants de pierreries et de drap d'or, plus attrayants

pour des hommes enfants; mais peut-être il n'y en eut jamais de

mieux calculé pour frapper un esprit réfléchi et une imagination

cultivée. Tous les genres divers d'intérêt qui appartiennent au

passé et au présent, aux objets voisins et aux objets éloignés,

étaient rassemblés dans un même lieu, et dans une même heure.

Tous les talents et toutes les facultés qui sont développés par

la liberté et par la civilisation étaient en ce moment déployés

avec tous les avantages qu'ils pouvaient emprunter à leur

alliance et à leur contraste. Chaque pas du procès reportait à

l'esprit, soit en arrière, à travers tant de siècles troublés,

jusqu'aux jours où les fondements de notre constitution furent

posés; soit bien loin dans l'espace, par-dessus des mers et des

déserts sans bornes, jusque parmi des nations bronzées, qui

habitent sous des étoiles inconnues, qui adorent des dieux

inconnus, et qui écrivent en caractères étranges de droite à

gauche. La grande cour du parlement allait siéger, selon les

formes transmises depuis les jours des Plantagenets, et juger un

Anglais accusé d'avoir exercé la tyrannie sur le souverain de la

sainte cité de Bénarès, et sur les dames de la maison princière

d'Oude.

L'endroit était digne d'un tel jugement. C'était la grande salle

de Guillaume le Roux, la salle qui avait retenti d'acclamations à

l'inauguration de trente rois, la salle qui avait vu la juste

condamnation de Bacon, et le juste acquittement de Somers, la

salle où l'éloquence de Strafford avait pour un moment confondu

et touché un parti victorieux enflammé d'un juste ressentiment,

la salle où Charles avait fait face à la haute cour de justice

avec ce tranquille courage qui a racheté à demi sa réputation. Ni

la pompe militaire, ni la pompe civile ne manquaient à ce

spectacle. Les avenues étaient bordées d'une ligne de grenadiers;

des postes de cavalerie maintenaient les rues libres. Les pairs,

en robe d'or et d'hermine, étaient conduits à leurs places par

des hérauts sous l'ordre de Jarretière, le roi d'armes; les

juges, dans leurs vêtements d'office, étaient là pour donner leur

avis sur les points de loi. Près de cent soixante-dix lords, les

trois quarts de la chambre haute, marchaient en ordre solennel de

leur lieu ordinaire d'assemblée au tribunal; le plus jeune des

barons conduisait le cortége, Georges Elliot, lord Heathfield,

récemment anobli pour sa mémorable défense de Gibraltar contre

les flottes et les armées de France et d'Espagne. La longue

procession était fermée par le duc de Norfolk, comte maréchal du

royaume, par les grands dignitaires, par les frères et fils du

roi; le prince de Galles venait le dernier, remarquable par la

beauté de sa personne et par sa noble attitude. Les vieux murs

gris étaient tendus d'écarlate; les longues galeries étaient

couvertes d'un auditoire tel qu'il s'en trouva rarement de

semblable pour exciter les craintes ou l'émulation des orateurs.

Là étaient rassemblés, de toutes les parties d'un empire vaste,

libre, éclairé et prospère, la grâce et l'amabilité féminines,

l'esprit et la science, les représentants de toute science et de

tout art. Là étaient assis autour de la reine les jeunes

princesses de la maison de Brunswick avec leurs blonds cheveux;

là, les ambassadeurs de grands rois et de grandes républiques

contemplaient avec admiration un spectacle que nulle autre

contrée ne pouvait leur présenter. Là, Siddons, dans toute la

fleur de sa majestueuse beauté, regardait avec émotion une scène

qui surpassait toutes les imitations du théâtre. Là, l'historien

de l'empire romain pensait aux jours où Cicéron plaidait la

cause de la Sicile contre Verrès, où, devant un sénat qui

retenait encore quelque apparence de liberté, Tacite tonnait

contre l'oppresseur de l'Afrique. Là, on voyait assis l'un à côté

de l'autre, le plus grand peintre et le plus grand érudit de

l'époque. Ce spectacle avait fait quitter à Reynold le chevalet

qui nous a conservé les fronts pensifs de tant d'écrivains et

d'hommes d'État, et les doux sourires de tant de nobles dames. Il

avait engagé Parr à suspendre les travaux qu'il poursuivait dans

la sombre et profonde mine d'où il avait tiré un si vaste trésor

d'érudition, trésor trop souvent enseveli dans la terre, trop

souvent étalé avec ostentation, sans jugement et sans goût, mais

cependant précieux, massif et splendide. Là, se montraient les

charmes voluptueux de celle à qui l'héritier du trône avait en

secret engagé sa foi; là aussi était cette beauté, mère d'une

race si belle, la sainte Cécile dont les traits délicats,

illuminés par l'amour et la musique, ont été dérobés par l'art à

la destruction commune; là étaient les membres de cette brillante

société qui citait, critiquait et échangeait des reparties sous

les riches tentures en plumes de paon qui ornaient la maison de

mistress Montague; là enfin, ces dames dont les lèvres, plus

persuasives que celles de Fox lui-même, avaient emporté

l'élection de Westminster en dépit de la cour et de la

trésorerie, brillaient autour de Georgiana, duchesse de

Devonshire[48].

Cette évocation de l'histoire, de la gloire et de la constitution

nationale forme un tableau d'un genre unique. L'espèce de patriotisme

et de poésie qu'elle révèle est le résumé du talent de Macaulay; et le

talent, comme le tableau, est tout anglais.

[Note 37: He asked Addison's advice. Addison said that the poem as

it stood was a delicious little thing, and entreated Pope not to run

the risk of marring what was so excellent in trying to mend it. Pope

afterwards declared that this insidious counsel first opened his eyes

to the baseness of him who gave it.

Now there can be no doubt that Pope's plan was most ingenious, and

that he afterwards executed it with great skill and success. But does

it necessarily follow that Addison's advice was bad? And if Addison's

advice was bad, does it necessarily follow that it was given from bad

motives? If a friend were to ask us whether we would advise him to

risk his all in a lottery of which the chances were ten to one against

him, we should do our best to dissuade him from running such a risk.

Even if he were so lucky as to get the thirty thousand pound prize, we

should not admit that we had counselled him ill; and we should

certainly think it the height of injustice in him to accuse us of

having been actuated by malice. We think Addison's advice a good

advice. It rested on a sound principle, the result of long and wide

experience. The general rule undoubtedly is that, when a successful

work of imagination has been produced, it should not be recast. We

cannot at this moment call to mind a single instance in which this

rule has been transgressed with happy effect, except the instance of

the Rape of the Lock. Tasso recast his Jerusalem, Akenside recast his

Pleasures of the Imagination, and his Epistle to Curio. Pope himself,

emboldened no doubt by the success with which he had expanded and

remodeled the Rape of the Lock, made the same experiment on the

Dunciad. All these attempts failed. Who was to foresee that Pope

would, once in his life, be able to do what he could not himself do

twice, and what nobody else has ever done?

Addison's advice was good. But had it been bad, why should we

pronounce it dishonest? Scott tells us that one of his best friends

predicted the failure of Waverley. Herder adjured Goethe not to take

so unpromising a subject as Faust. Hume tried to dissuade Robertson

from writing the History of Charles the Fifth. Nay, Pope himself was

one of those who prophesied that Cato would never succeed on the

stage, and advised Addison to print out without risking a

representation. But Scott, Goethe, Robertson, Addison, had the good

sense and generosity to give their advisers credit for the best

intentions. Pope's heart was not of the same kind with theirs.

(_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 144.)]

[Note 38: Essai sur Addison, remarques sur _the Campaign_.]

[Note 39: During that interval the business of a servant of the

Company was simply to wring out of the natives a hundred or two

hundred thousand pounds as speedily as possible, that he might return

home before his constitution had suffered from the heat, to marry a

peer's daughter, to buy rotten boroughs in Cornwall, and to give balls

in Saint-James square.... There was still a nabob of Bengal who stood

to the English rulers of his country in the same relation in which

Augustulus stood to Odoacer, or the last Merovingians to Charles

Martel and Pepin. He lived at Moorshedabad, surrounded by princely

magnificence. He was approached with outward marks of reverence, and

his name was used in public instruments. But in the government of the

country, he had less real share than the youngest writer or cadet in

the Company's service.... Of his moral character it is difficult to

give a notion to those who are acquainted with human nature only as it

appears in our island. What the Italian, is to the Englishman, what

the Hindoo is to the Italian, what the Bengalee is to other Hindoos,

that was Nuncomar to other Bengalees. The physical organisation of the

Bengalee is feeble even to effeminacy. He lives in a constant vapour

bath. His pursuits are sedentary, his limbs delicate, his movements

languid. During many ages he has been trampled upon by men of bolder

and more hardy breeds. Courage, independance, veracity are qualities

to which his constitution and his situation are equally unfavourable.

His mind bears a singular analogy to his body. It is weak even to

helplessness for purposes of manly resistance; but its suppleness and

its tact move the children of sterner climates to admiration non

unmingled with contempt. All those arts which are the natural defence

of the weak are more familiar to this subtle race than to the Ionian

of the time of Juvenal or to the Jew of the dark ages. What the horns

are to the buffalo, what the paw is to the tiger, what the sting is to

the bee, what beauty, according to the old Greek song, is to woman,

deceit is to the Bengalee. Large promises, smooth excuses, elaborate

tissues of circumstantial falsehood, chicanery, perjury, forgery are

the weapons, offensive and defensive, of the people of the Lower

Ganges. All those millions do not furnish one sepoy to the armies of

the Company. But as usurers, as money-changers, as sharp legal

practitioners, no class of human beings can bear a comparison with

them.]

[Note 40: He had in the highest degree that noble faculty whereby

man is able to live in the past and in the future, in the distant and

in the unreal. India and its inhabitants were not to him as to most

Englishmen mere names and abstractions, but a real country and a real

people. The burning sun, the strange vegetation of the palm and

cocoa-tree, the rice-field, the tank, the huge trees, older than the

Mogul empire, under which the village crowds assemble, the thatched

roof of the peasant's hut, the rich tracery of the mosque where the

imaun prays with his face to the Mecca, the drums and banners and

gaudy idols, the devotee swinging in the air, the graceful maiden,

with the pitcher on her head, descending the steps to the river-side,

the black faces, the long beards, the yellow streaks of sect, the

turbans and the flowing robes, the spears and the silver maces, the

elephants with their canopies of state, the gorgeous palanquin of the

prince, and the close litter of the noble lady, all those things were

to him as the objects amidst which his own life had been placed, as

the objects which lay on the road between Beaconsfield and Saint-James

street. All India was present to the eye of his mind, from the hall

where suitors laid gold and perfumes at the feet of sovereigns to the

wild moor where the gipsy camp was pitched, from the bazars humming

like bee-hives with the crowd of buyers and sellers, to the jungle

where the lonely courier shakes his bunch of iron rings to scare away

the hyenas. He had just as lively an idea of the insurrection at

Benares as of lord George Gordon's riot and of the execution of

Nuncomar as of the execution of Dr Dodd. Oppression in Bengal was to

him the same thing as oppression in the streets of London.]

[Note 41: But in all those works in which Mr. Southey has

completely abandoned narration, and has undertaken to argue moral and

political questions, his failure has been complete and ignominious. On

such occasions his writings are rescued from utter contempt and

derision solely by the beauty and purity of the English. We find, we

confess, so great a charm in Mr. Southey's style that, even when he

writes nonsense, we generally read it with pleasure, except indeed

when he tries to be droll. A more insufferable jester never existed.

He very often attempts to be humorous, and yet we do not remember a

single occasion on which he has succeeded farther than to be quaintly

and flippantly dull. In one of his works he tells us that Bishop

Spratt was very properly so called, inasmuch as he was a very small

poet. And in the book now before us he cannot quote Francis Bugg, the

renegade Quaker, without a remark on his unsavoury name. A wise man

might talk folly like this by his own fireside; but that any human

being, after having made such a joke, should write it down, and copy

it out, and transmit it to the printer, and correct the proof-sheets,

and send it forth into the world, is enough to make us ashamed of our

species.

(_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 215.)]

[Note 42: The severest punishment which the two Houses could have

inflicted on him would have been to set him at liberty and send him to

Oxford. There he might have staid, tortured by his own diabolical

temper, hungering for puritans to pillory and mangle, plaguing the

cavaliers, for want of somebody else to plague, with his peevishness

and absurdity, performing grimaces and antics in the cathedral,

continuing that incomparable diary, which we never see without

forgetting the vices of his heart in the imbecility of his intellect,

minuting down his dreams, counting the drops of blood which fell from

his nose, watching the direction of the salt, and listening for the

note of the screech-owls. Contemptuous mercy was the only vengeance

which it became the Parliament to take on such a ridiculous old bigot.

(_Critical and Historical Essays_, t. I, p. 165.)]

[Note 43: The work of Dr. Nares has filled us with astonishment

similar to that which Captain Lemuel Gulliver felt when first he

landed in Brobdingnag, and saw corn as high as the oaks in the New

Forest, thimbles as large as buckets, and wrens of the bulk of

turkeys. The whole book, and every component part of it, is on a

gigantic scale. The title is as long as an ordinary preface: the

prefatory matter would furnish out an ordinary book; and the book

contains as much reading as an ordinary library. We cannot sum up the

merits of the stupendous mass of paper which lies before us better

than by saying that it consists of about two thousand closely printed

quarto pages, that it occupies fifteen hundred inches cubic measure,

and that it weighs sixty pounds avoirdupois. Such a book might, before

the deluge, have been considered as light reading by Hilpa and Shalum.

But unhappily the life of man is now three-score years and ten; and we

cannot but think it somewhat unfair in Dr. Nares to demand from us so

large a portion of so short an existence.

(_Critical and Historical Essays_, t. II, p. 81.)]

[Note 44:.... We find it difficult to believe that, in a world so

full of temptation as this, any gentleman whose life would have been

virtuous if he had not read Aristophanes and Juvenal, will be made

vicious by reading them. A man who, exposed to all the influences of

such a state of society as that in which we live, is yet afraid of

exposing himself to the influence of a few Greek or Latin verses,

acts, we think, much like the felon who begged the sheriffs to let him

have an umbrella held over his head from the door of Newgate to the

gallows, because it was a drizzling morning and he was apt to take

cold.

(_Critical and Historical Essays_, t. V, p. 146.)]

[Note 45: They therefore gave the command to lord Galway, an

experienced veteran, a man who was in war what Molière's doctors were

in medicine, who thought it much more honourable to fail according to

rule, than to succeed by innovation, and who would have been very much

ashamed of himself if he had taken Monjuich by means so strange as

those which Peterborough employed. This great commander conducted the

campaign of 1707 in the most scientific manner. On the plain of

Almanza he encountered the army of the Bourbons. He drew up his troops

according to the methods prescribed by the best writers, and in a few

hours lost eighteen thousand men, a hundred and twenty standards, all

his baggage and all his artillery.]

[Note 46: Ariosto tells a pretty story of a fairy, who, by some

mysterious law of her nature, was condemned to appear at certain

seasons in the form of a foul and poisonous snake. Those who injured

her during the period of her disguise were for ever excluded from

participation in the blessings which she bestowed. But to those who,

in spite of her loathsome aspect, pitied and protected her, she

afterwards revealed herself in the beautiful and celestial form which

was natural to her, accompanied their steps, granted all their wishes,

filled their houses with wealth, made them happy in love and

victorious in war. Such a spirit is Liberty. At times she takes the

form of a hateful reptile. She grovels, she hisses, she stings. But

woe to those who in disgust shall venture to crush her! And happy are

those who, having dared to receive her in her degraded and frightful

shape, shall at length be rewarded by her in the time of her beauty

and her glory! (T. I, p. 40.)]

[Note 47: The Reformation is an event long past. That volcano has

spent its rage. The wide waste produced by its outbreak is forgotten.

The landmarks which were swept away have been replaced. The ruined

edifices have been repaired. The lava has covered with a rich

incrustation the fields which it once devastated, and, after having

turned a beautiful and fruitful garden into a desert, has again turned

the desert into a still more beautiful and fruitful garden. The second

great eruption is not yet over. The marks of its ravages are still all

around us. The ashes are still hot beneath our feet. In some

directions, the deluge of fire still continues to spread. Yet

experience surely entitles us to believe that this explosion, like

that which preceded it, will fertilise the soil which it has

devastated. Already, in those parts which have suffered most severely,

rich cultivation and secured dwellings have begun to appear amidst the

waste. The more we read of the history of past ages, the more we

observe the signs of our own times, the more do we feel our hearts

filled and swelled up by a good hope for the future destinies of the

human race. (T. II, p. 92.)]

[Note 48: On the thirteenth of February 1788, the sittings of the

Court commenced. There have been spectacles more dazzling to the eye,

more gorgeous with jewellery and cloth of gold, more attractive to

grown-up children, than that which was then exhibited at Westminster;

but perhaps there never was a spectacle so well calculated to strike a

highly cultivated, a reflecting, an imaginative mind. All the various

kinds of interests which belong to the near and to the distant, to the

present and to the past were collected on one spot and in one hour.

All the talents and all the accomplishments which are developed by

liberty and civilisation were now displayed with every advantage that

could be derived both from cooperation and from contrast. Every step

in the proceedings carried the mind either backward, through many

centuries, to the days when the foundations of our constitution were

laid; or far away over boundless seas and deserts, to dusky natives

living under strange stars, worshipping strange gods and writing

strange characters from right to left. The high Court of Parliament

was to sit, according to forms handed down from the days of the

Plantagenets, on an Englishman accused of exercising tyranny over the

lord of the holy city of Benares and over the ladies of the princely

house of Oude.

The place was worthy of such a trial. It was the great Hall of William

Rufus, the hall which had resounded with acclamations at the

inauguration of thirty kings, the hall which had witnessed the just

sentence of Bacon and the just absolution of Somers, the hall where

the eloquence of Strafford had for a moment awed and melted a

victorious party inflamed with just resentment, the hall where Charles

had confronted the high court of justice with the placid courage which

has half redeemed his fame. Neither military nor civil pomp was

wanting. The avenues were lined with grenadiers. The streets were kept

clear by cavalry. The peers robed in gold and ermine were marshalled

by the heralds under Garter king-at-arms. The judges in their

vestments of state attended to give advice on points of law. Near a

hundred and seventy lords, three fourths of the Upper-house, as the

Upper-house then was, walked in solemn order from their usual place of

assembly to the tribunal. The junior baron present led the way, George

Elliot, lord Heathfield, recently ennobled for his memorable defence

of Gibraltar against the fleets and armies of France and Spain. The

long procession was closed by the duke of Norfolk earl marshal of the

realm, by the great dignitaries, and by the brothers and sons of the

king. Last of all came the prince of Wales conspicuous by his fine

person and noble bearing. The grey old walls were hung with scarlet.

The long galleries were crowded by an audience such as has rarely

excited the fears or the emulation of an orator. There were gathered

together from all parts of a great, free, enlightened and prosperous

empire, grace and female loveliness, wit and learning, the

representation of every science and of every art. There were seated

round the queen the fair-haired young daughters of the house of

Brunswick. There the ambassadors of great kings and commonwealths

gazed with admiration on a spectacle which no other country in the

world could present. There Siddons in the prime of her majestic beauty

looked with emotion on a scene surpassing all the imitations of the

stage. There the historian of the Roman empire thought of the days

when Cicero pleaded the cause of Sicily against Verres, and when,

before a senate which still retained some show of freedom, Tacitus

thundered against the oppressor of Africa. There were seen side by

side the greatest painter and the greatest scholar of the age. The

spectacle had allured Reynolds from that easel, which has preserved to

us the thoughtful foreheads of so many writers and statesmen, and the

sweet smiles of so many noble matrons. It had induced Parr to suspend

his labours in that dark and profound mine from which he had extracted

a vast treasure of erudition, a treasure too often buried in the

earth, too often paraded with injudicious and inelegant ostentation,

but still precious, massive, and splendid. There appeared the

voluptuous charms of her to whom the heir of the throne had in secret

plighted his faith. There too was she, the beautiful mother of a

beautiful race, the St Cecilia whose delicate features, lighted up by

love and music, art has rescued from the common decay. There were the

members of that brilliant society which quoted, criticised, and

exchanged reparties, under the rich peacock-hangings of Mrs Montague.

And there the ladies whose lips, more persuasive than those of Fox

himself, had carried the Westminster election against palace and

treasury, shone round Georgiana duchess of Devonshire.]

§ 2.

Ainsi préparé, il a abordé l'histoire d'Angleterre; il y a choisi

l'époque qui convenait le mieux à ses opinions politiques, à son

style, à sa passion, à sa science, au goût de sa nation, à la

sympathie de l'Europe. Il a raconté l'établissement de la constitution

anglaise, et concentré tout le reste de l'histoire autour de cet

événement unique, «le plus beau qu'il y ait au monde[49],» aux yeux

d'un Anglais et d'un politique. Il a porté dans cette oeuvre une

méthode nouvelle d'une grande beauté, d'une extrême puissance: le

succès a été extraordinaire. Quand parut le second volume, trente

mille exemplaires étaient demandés d'avance. Essayons de décrire cette

histoire, de la rattacher à cette méthode, et cette méthode à ce genre

d'esprit.

Cette histoire est universelle et n'est point brisée. Elle comprend

les événements de tout genre et les mène de front. Les uns ont raconté

l'histoire des races, d'autres celle des classes, d'autres celle des

gouvernements, d'autres celle des sentiments, des idées et des moeurs;

Macaulay les raconte toutes: «J'accomplirais bien imparfaitement la

tâche que j'ai entreprise, si je ne parlais que des batailles et des

siéges, de l'élévation et de la chute des gouvernements, des intrigues

du palais, des débats du parlement. Mon but et mes efforts seront de

faire l'histoire de la nation aussi bien que l'histoire du

gouvernement, de marquer le progrès des beaux-arts et des arts utiles,

de décrire la formation des sectes religieuses et les variations du

goût littéraire, de peindre les moeurs des générations successives, et

de ne point négliger même les révolutions qui ont changé les habits,

les ameublements, les repas et les amusements publics. Je porterai

volontiers le reproche d'être descendu au-dessous de la dignité de

l'histoire, si je réussis à mettre sous les yeux des Anglais du

dix-neuvième siècle un tableau vrai de la vie de leurs ancêtres[50].»

Il a tenu parole. Il n'a rien séparé et rien omis. Chez lui, les

portraits se mêlent au récit. Vous voyez ceux de Danby, de Nottingham,

de Shrewsbury, de Howe, dans l'histoire d'une session, entre deux

décisions du parlement. Les petites anecdotes curieuses, les détails

d'intérieur, la description d'un mobilier viennent couper l'exposé

d'une guerre sans le rompre. En quittant le récit des grandes

affaires, on voit volontiers les goûts hollandais du roi Guillaume, le

musée chinois, les grottes, les labyrinthes, les volières, les étangs,

les parterres géométriques, dont il enlaidit Hampton-Court. Une

dissertation politique précède ou suit la narration d'une bataille;

d'autres fois l'auteur se fait touriste ou psychologue avant de

devenir politique ou tacticien. Il décrit les hautes terres d'Écosse,

demi-papistes et demi-païennes, les voyants enveloppés dans une peau

de boeuf, attendant le moment de l'inspiration, des hommes baptisés

faisant aux démons du lieu des libations de lait ou de bière; les

femmes grosses, les filles de dix-huit ans labourant un misérable

champ d'avoine, pendant que leurs maris ou leurs pères, hommes

athlétiques, se chauffent au soleil; les brigandages et les barbaries

regardés comme de belles actions; les gens poignardés par derrière ou

brûlés vifs; les mets rebutants, l'avoine de cheval et les gâteaux de

sang de vache vivante offerts aux hôtes par faveur et politesse; les

huttes infectes, où l'on se couchait sur la fange, et où l'on se

réveillait à demi étouffé, à demi aveuglé et à demi lépreux. Un

instant après, il s'arrête pour noter un changement du goût public,

l'horreur qu'on éprouvait alors pour ces repaires de brigands, pour

cette contrée de rocs sauvages et de landes stériles; l'admiration

qu'on ressent aujourd'hui pour cette patrie de guerriers héroïques,

pour ce pays de montagnes grandioses, de cascades bouillonnantes, de

défilés pittoresques. Il trouve dans le progrès du bien-être physique

les causes de cette révolution morale, et juge que si nous louons les

montagnes et la vie sauvage, c'est que nous sommes rassasiés de

sécurité. Il est tour à tour économiste, littérateur, publiciste,

artiste, historien, biographe, conteur, philosophe même; par cette

diversité de rôles, il égale la diversité de la vie humaine, et

présente aux yeux, au coeur, à l'esprit, à toutes les facultés de

l'homme, l'histoire complète de la civilisation de son pays.

D'autres, comme Hume, ont essayé ou essayent de le faire. Ils mettent

ici les affaires religieuses, un peu plus loin les événements

politiques, ensuite des détails littéraires, à la fin des

considérations générales sur les changements de la société et du

gouvernement, croyant qu'une collection d'histoires est l'histoire, et

que des membres attachés bout à bout sont un corps. Macaulay ne l'a

point cru, et a bien fait. Quoique Anglais, il a l'esprit d'ensemble.

Tant d'événements amassés font chez lui non un total, mais un tout.

Explications, récits, dissertations, anecdotes, peintures,

rapprochements, allusions aux événements modernes, tout se tient dans

son livre. C'est que tout se tient dans son esprit. Il a le plus vif

sentiment des causes; et ce sont les causes qui lient les faits. Par

elles les événements épars se rassemblent en un événement unique;

elles les unissent parce qu'elles les produisent, et l'historien qui

les recherche toutes ne peut manquer d'apercevoir ou de sentir l'unité

qui est leur effet. Lisez, par exemple, le voyage du roi Jacques en

Irlande: point de peinture plus curieuse; n'est-ce pourtant qu'une

peinture curieuse? Arrivé à Cork, il ne trouve point de chevaux pour

le porter. Le pays est un désert. Plus d'industrie, plus de culture,

plus de civilisation, depuis que les colons anglais et protestants ont

été chassés, volés, tués. Il est reçu entre deux haies de brigands

demi-nus, armés de couteaux et de bâtons; sous les pas de son cheval,

on étend en guise de tapis des manteaux de grosse toile comme en

portent les bandits et les bergers. On lui offre des guirlandes de

tiges de choux en manière de couronnes de lauriers. Dans un large

district, il ne se trouve en tout que deux charrettes. Le palais du

lord lieutenant est si mal bâti que la pluie noie les appartements. On

part pour l'Ulster; les officiers français croient «voyager dans les

solitudes de l'Arabie.» Le comte d'Avaux écrit à sa cour que, pour

trouver une botte de foin, il faut courir à cinq ou six milles. À

Charlemont, à grand'peine, comme marque de grande faveur, on procura

un sac de gruau à l'ambassade française. Les officiers supérieurs

couchent dans des tanières qu'ils auraient trouvées trop sales pour

leurs chiens. Les soldats irlandais sont des maraudeurs demi-sauvages

qui ne savent que crier, égorger et se débander. Mal rassasiés de

pommes de terre et de lait aigre, ils se jettent en affamés sur les

grands troupeaux des protestants. Ils déchirent, à belles dents, la

chair des boeufs et des moutons, et l'avalent demi-saignante et

demi-pourrie. Faute de chaudières, ils la font cuire dans la peau. Le

carême survenant, ils cessent d'engloutir les viandes, et ne cessent

pas de tuer les bêtes. Un paysan abat une vache pour se faire une

paire de souliers. Parfois, une bande égorge d'un coup cinquante ou

soixante bêtes, enlève les peaux et abandonne les corps qui

empoisonnent l'air. L'ambassadeur de France estime qu'en six semaines

il y eut cinquante mille bêtes à cornes abattues qui pourrirent sur le

sol. On évaluait le nombre des moutons et brebis tués à trois ou

quatre cent mille.--Ne voit-on pas d'avance l'issue de la révolte?

Qu'attendre de ces serfs gloutons, stupides et sauvages? Que

pourra-t-on tirer d'un pays dévasté, et peuplé de dévastateurs? À

quelle discipline voudra-t-on soumettre ces maraudeurs et ces

bouchers? Quelle résistance feront-ils à la Boyne, quand ils verront

les vieux régiments de Guillaume, les furieux escadrons des réfugiés

français, les protestants acharnés et insultés de Londonderry et

d'Enniskillen se lancer dans la rivière et courir l'épée haute contre

leurs mousquets? Ils s'enfuiront le roi en tête, et les minutieuses

anecdotes, éparses dans le récit des réceptions, des voyages et des

cérémonies, auront annoncé la victoire des protestants. L'histoire des

moeurs se trouve ainsi rattachée à l'histoire des événements; les uns

causent les autres, et la description explique le récit.

Ce n'est pas assez de voir des causes; il faut encore en voir

beaucoup. Tout événement en a une multitude. Me suffit-il, pour

comprendre l'action de Marlborough ou de Jacques, de me rappeler une

disposition ou qualité qui l'explique? Non, car, puisqu'elle a pour

cause toute une situation et tout un caractère, il faut que

j'aperçoive d'un seul coup et en abrégé tout le caractère et toute la

situation qui l'ont produite. Le génie concentre. Il se mesure au

nombre des souvenirs et des idées qu'il ramasse en un seul point. Ce

que Macaulay en rassemble est énorme. Je ne sache point d'historien

qui ait une mémoire plus sûre, mieux fournie, mieux réglée. Lorsqu'il

raconte les actions d'un homme ou d'un parti, il revoit en une minute

tous les événements de son histoire, et toutes les maximes de sa

conduite; il a tous les détails présents; ils lui reviennent à chaque

instant par multitudes. Il n'a rien oublié; il les parcourt aussi

aisément, aussi complétement, aussi sûrement que le jour où il les a

énumérés et écrits. Personne n'a si bien enseigné et si bien su

l'histoire. Il en est aussi pénétré que ses personnages. Le whig ou le

tory ardent, expérimenté, rompu aux affaires, qui se levait et agitait

la chambre, n'avait pas des arguments plus nombreux, mieux rangés,

plus précis. Il ne savait pas mieux le fort et le faible de sa cause;

il n'était pas plus familier avec les intrigues, les rancunes, les

variations des partis, les chances de la lutte, les intérêts des

particuliers et du public. Les grands romanciers entrent dans l'âme de

leurs personnages, prennent leurs sentiments, leurs idées, leur

langage; il semble que Balzac ait été commis-voyageur, portière,

courtisane, vieille fille, poëte, et qu'il ait employé sa vie à être

chacun de ces personnages: son être est multiple et son nom est

légion. Avec un talent différent, Macaulay a la même puissance: avocat

incomparable, il plaide un nombre infini de causes; et il possède

chacune de ces causes aussi pleinement que son client. Il a des

réponses pour toutes les objections, des éclaircissements pour toutes

les obscurités, des raisons pour tous les tribunaux. Il est prêt à

chaque instant, et sur toutes les parties de sa cause. Il semble qu'il

ait été whig, tory, puritain, membre du conseil privé, ambassadeur. Il

n'est point poëte comme M. Michelet; il n'est point philosophe comme

M. Guizot; mais il possède si bien toutes les puissances oratoires, il

accumule et ordonne tant de faits, il les tient dans sa main si

serrés, il les manie avec tant d'aisance et de vigueur, qu'il réussit

à recomposer la trame entière et suivie de l'histoire, sans en omettre

un fil et sans en séparer les fils. Le poëte ranime les êtres morts;

le philosophe formule les lois créatrices; l'orateur connaît, expose

et plaide des causes. Le poëte ressuscite des âmes, le philosophe

ordonne un système, l'orateur reforme des chaînes de raisons; mais

tous trois vont au même but par des voies différentes, et l'orateur

comme ses rivaux, et par d'autres moyens que ses rivaux, reproduit

dans son oeuvre l'unité et la complexité de la vie.

Un second caractère de cette histoire est la clarté. Elle est

populaire; personne n'explique mieux et n'explique autant que

Macaulay. Il semble qu'il fasse une gageure contre son lecteur, et

qu'il lui dise: «Soyez aussi distrait, aussi sot, aussi ignorant qu'il

vous plaira. Vous aurez beau être distrait, vous m'écouterez; vous

aurez beau être sot, vous comprendrez; vous aurez beau être ignorant,

vous apprendrez. Je répéterai la même idée sous tant de formes, je la

rendrai sensible par des exemples si familiers et si précis, je

l'annoncerai si nettement au commencement, je la résumerai si

soigneusement à la fin, je marquerai si bien les divisions, je suivrai

si exactement l'ordre des idées, je témoignerai un si grand désir de

vous éclairer et vous convaincre, que vous ne pourrez manquer d'être

éclairé et convaincu.» Certainement, il pensait ainsi, quand il

préparait ce morceau sur la loi qui, pour la première fois, accorda

aux dissidents l'exercice de leur culte.

De toutes les lois qui furent jamais portées par un parlement,

l'Acte de Tolérance est peut-être celle qui met le mieux en

lumière les vices particuliers et l'excellence particulière de la

législation anglaise. La science de la politique, à quelques

égards, ressemble fort à la science de la mécanique. Le

mathématicien peut aisément démontrer qu'une certaine force,

appliquée au moyen d'un certain levier ou d'un certain système de

poulies, suffira pour élever un certain poids. Mais sa

démonstration part de cette supposition que la machine est telle

que nulle charge ne la fera fléchir ou rompre. Si le mécanicien,

qui doit soulever une grande masse de granit au moyen de poutres

réelles et de cordes réelles, se fiait sans réserve à la

proposition qu'il trouve dans les traités de dynamique, et ne

tenait pas compte de l'imperfection de ses matériaux, tout son

appareil de leviers, de roues et de cordes s'écroulerait bientôt

en débris, et avec toute sa science géométrique, on le jugerait

bien inférieur dans l'art de bâtir à ces barbares barbouillés

d'ocre, qui, sans jamais avoir entendu parler du parallélogramme

des forces, trouvèrent le moyen d'empiler les pierres de

Stonehenge. Ce que le mécanicien est au mathématicien, l'homme

d'État pratique l'est à l'homme d'État spéculatif. À la vérité,

il est très-important que les législateurs et les administrateurs

soient versés dans la philosophie du gouvernement; de même qu'il

est très-important que l'architecte qui doit fixer un obélisque

sur son piédestal, ou suspendre un pont tabulaire sur une

embouchure de fleuve, soit versé dans la philosophie de

l'équilibre et du mouvement. Mais, de même que celui qui veut

bâtir effectivement doit avoir dans l'esprit beaucoup de choses

qui n'ont jamais été remarquées par d'Alembert ni Euler, celui

qui veut gouverner effectivement doit être perpétuellement guidé

par des considérations dont on ne trouvera point la moindre trace

dans les écrits d'Adam Smith et de Jérémie Bentham. Le parfait

législateur est un exact intermédiaire entre l'homme de pure

théorie, qui ne voit rien que des principes généraux, et l'homme

de pure pratique, qui ne voit rien que des circonstances

particulières. Le monde, pendant ces quatre-vingts dernières

années, a été singulièrement fécond en législateurs en qui

l'élément spéculatif prédominait à l'exclusion de l'élément

pratique. L'Europe et l'Amérique ont dû à leur sagesse des

douzaines de constitutions avortées, constitutions qui ont vécu

juste assez longtemps pour faire un tapage misérable, et ont péri

dans les convulsions. Mais dans la législature anglaise,

l'élément pratique a toujours prédominé, et plus d'une fois

prédominé avec excès sur l'élément spéculatif. Ne point

s'inquiéter de la symétrie, et s'inquiéter beaucoup de l'utilité;

n'ôter jamais une anomalie, uniquement parce qu'elle est une

anomalie; ne jamais innover, si ce n'est lorsque quelque malaise

se fait sentir, et alors innover juste assez pour se débarrasser

du malaise; n'établir jamais une proposition plus large que le

cas particulier auquel on remédie: telles sont les règles qui,

depuis l'âge de Jean jusqu'à l'âge de Victoria, ont généralement

guidé les délibérations de nos deux cent cinquante

parlements[51].

L'idée est-elle encore obscure, douteuse? A-t-elle encore besoin de

preuves, d'éclaircissement? Souhaite-t-on quelque chose de plus? Vous

répondez non; Macaulay répond oui. Après l'explication générale vient

l'explication particulière; après la théorie, l'application; après la

démonstration théorique, la démonstration pratique. Vous vouliez vous

arrêter, il poursuit:

L'Acte de Tolérance approche très-près de l'idéal d'une grande

loi anglaise. Pour un juriste versé dans la théorie de la

législation, mais qui ne connaîtrait point à fond les

dispositions des partis et des sectes entre lesquels l'Angleterre

était divisée au temps de la Révolution, cet acte ne serait qu'un

chaos d'absurdités et de contradictions. Il ne supporte pas

l'examen, si on le juge d'après des principes généraux solides.

Bien plus, il ne supporte pas l'examen, si on le juge d'après un

principe solide ou non. Le principe solide est évidemment que la

simple erreur théologique ne doit pas être punie par le magistrat

civil. Ce principe non-seulement n'est pas reconnu par l'Acte de

Tolérance, mais encore il est rejeté positivement. Pas une seule

des lois cruelles portées contre les non-conformistes par les

Tudors et les Stuarts n'est rapportée. La persécution continue à

être la règle générale; la tolérance est l'exception. Ce n'est

point tout. La Liberté qui est donnée à la conscience est donnée

de la façon la plus capricieuse. Un quaker, qui fait une

déclaration de foi en termes généraux, obtient le plein bénéfice

de l'acte, sans signer un seul des trente-neuf articles; un

ministre indépendant, qui est parfaitement disposé à faire la

déclaration demandée au quaker, mais qui a des doutes sur six ou

sept des articles, demeure sous le coup des lois pénales. Howe

est exposé à des châtiments, s'il prêche avant d'avoir

solennellement déclaré qu'il adhère à la doctrine anglicane

touchant l'Eucharistie. Penn, qui rejette entièrement

l'Eucharistie, obtient la parfaite liberté de prêcher sans faire

aucune déclaration, quelle qu'elle soit, à ce sujet.

Voilà quelques-uns des défauts qui ne peuvent manquer de frapper

toute personne qui examinera l'Acte de Tolérance d'après ces lois

de la raison qui sont les mêmes dans tous les pays et dans tous

les âges. Mais ces défauts paraîtront peut-être des mérites, si

nous prenons garde aux passions et aux préjugés de ceux pour qui

l'Acte de Tolérance fut composé. Cette loi, remplie de

contradictions que peut découvrir le premier écolier venu en

philosophie politique, fit ce que n'eût pu faire une loi composée

par toute la science des plus grands maîtres de philosophie

politique. Que les articles résumés tout à l'heure soient

gênants, puérils, incompatibles entre eux, incompatibles avec la

vraie théorie de la liberté religieuse, chacun doit le

reconnaître. Tout ce qu'on peut dire pour leur défense est qu'ils

ont ôté une grande masse de maux sans choquer une grande masse de

préjugés; que, d'un seul coup et pour toujours, sans un seul vote

de division dans l'une ou dans l'autre chambre, sans une seule

émeute dans les rues, sans presque un seul murmure même dans les

classes qui étaient le plus profondément imprégnées de bigoterie,

ils ont mis fin à une persécution qui s'était déchaînée pendant

quatre générations, qui avait brisé un nombre infini de coeurs,

qui avait désolé un nombre infini de foyers, qui avait rempli les

prisons d'hommes dont le monde n'était pas digne, qui avait

chassé des milliers de ces laboureurs et de ces artisans

honnêtes, actifs, religieux, qui sont la vraie force des nations,

et les avait forcés à chercher un refuge au delà de l'Océan,

parmi les wigwams des Indiens rouges et les repaires des

panthères. Une telle défense paraîtra faible peut-être à des

théoriciens étroits. Mais probablement les hommes d'État la

jugeront complète[52].

Pour moi, ce que je trouve complet ici, c'est l'art de développer. Ces

antithèses d'idées soutenues par des antithèses de mots, ces phrases

symétriques, ces expressions répétées à dessein pour attirer

l'attention, cet épuisement de la preuve mettent sous nos yeux le

talent d'avocat et d'orateur que nous rencontrions tout à l'heure dans

l'art de plaider toutes les causes, de posséder un nombre infini de

moyens, de les posséder tous et toujours à chaque incident du procès.

Ce qui achève de manifester ce genre d'esprit, ce sont les fautes où

son talent l'entraîne. À force de développer, il allonge. Plus d'une

fois ses explications sont des lieux communs. Il prouve ce que tout le

monde accorde. Il éclaircit ce qui est clair. Tel passage sur la

nécessité des réactions semble l'amplification d'un bon élève[53]. Tel

autre, excellent et nouveau, ne peut être lu qu'une fois avec plaisir.

À la seconde, il paraît trop vrai; on a tout vu du premier coup, et

l'on s'ennuie. J'ai omis un tiers du morceau sur l'Acte de Tolérance;

et les esprits vifs diront que j'aurais dû en omettre un autre tiers.

Le dernier trait, le plus singulier, le moins anglais de cette

histoire, c'est qu'elle est intéressante. Macaulay a écrit, dans _la

Revue d'Édimbourg_, cinq volumes d'Essais; et chacun sait que le

premier mérite d'un _reviewer_, ou d'un journaliste, est de se faire

lire. Un gros volume a le droit d'ennuyer; il n'est pas gros pour

rien; sa taille réclame d'avance l'attention de celui qui l'ouvre. La

solide reliure, la table symétrique, la préface, les chapitres

substantiels alignés comme des soldats en bataille, tout vous ordonne

de prendre un fauteuil, d'endosser une robe de chambre, de mettre vos

pieds au feu, et d'étudier; vous ne devez pas moins à l'homme grave

qui se présente à vous armé de six cents pages de texte et de trois

ans de réflexion. Mais un journal qu'on parcourt dans un café, une

revue qu'on feuillette dans un salon, le soir avant de se mettre à

table, ont besoin d'attirer les yeux, de vaincre la distraction, de

conquérir leurs lecteurs. Macaulay a pris ce besoin dans cet exercice,

et il a conservé dans l'histoire les habitudes qu'il avait gagnées

dans les journaux. Il emploie tous les moyens de garder l'attention,

bons ou médiocres, dignes ou indignes d'un grand talent, entre autres,

l'allusion aux circonstances actuelles. Vous savez ce mot d'un

directeur de revue à qui Pierre Leroux proposait un article sur Dieu.

«Dieu! cela n'a pas d'actualité!» Macaulay en profite. S'il nomme un

régiment, il indique en quelques lignes les actions d'éclat qu'il a

faites depuis son institution jusqu'à nos jours: voilà les officiers

de ce régiment campés en Crimée, à Malte ou à Calcutta, obligés de

lire son histoire.--Il raconte la réception de Schomberg par la

Chambre: qui s'intéresse à Schomberg? À l'instant il ajoute que

Wellington, cent ans plus tard, fut reçu en pareilles circonstances

avec un cérémonial copié du premier: quel Anglais ne s'intéresse pas à

Wellington?--Il raconte le siége de Londonderry, il désigne la place

que les anciens bastions occupent dans la ville actuelle, le champ qui

était couvert par le camp irlandais, le puits où buvaient les

assiégeants: quel habitant de Londonderry pourra s'empêcher d'acheter

son livre?--Quelque ville qu'il aborde, il marque les changements

qu'elle a subis, les nouvelles rues ajoutées, les bâtiments réparés ou

construits, l'augmentation du commerce, l'introduction d'industries

nouvelles: voilà tous les aldermen et tous les négociants obligés de

souscrire à son ouvrage.--Ailleurs nous rencontrons une anecdote sur

un acteur et une actrice: comme les superlatifs intéressent, il

commence par dire que William Mountford était «le plus agréable

comédien,» qu'Anne Bracegirdle était «l'actrice la plus populaire» du

temps. S'il introduit un homme d'État, il l'annonce toujours par

quelque grand mot: c'était «le plus insinuant,» ou bien «le plus

équitable,» ou bien «le plus instruit,» ou bien «le plus acharné et le

plus débauché» de tous les politiques d'alors.--Mais ses grandes

qualités le servent aussi bien là-dessus que ces machines littéraires

un peu trop visibles, un peu trop nombreuses, un peu trop grossières.

La multitude étonnante des détails, le mélange de dissertations

psychologiques et morales, des descriptions, des récits, des

jugements, des plaidoiries, des portraits, par-dessus tout la bonne

composition et le courant continu d'éloquence occupent et retiennent

l'attention jusqu'au bout. On éprouve de la peine à finir un volume de

Lingard et de Robertson; on aurait de la peine à ne pas finir un

volume de Macaulay.

Voici une narration détachée qui montre fort bien et en abrégé les

moyens d'intéresser qu'il emploie, et le grand intérêt qu'il excite.

Il s'agit du massacre de Glencoe. Il commence par décrire l'endroit en

voyageur qui l'a vu, et le signale aux bandes de touristes et

d'amateurs, historiens et antiquaires, qui tous les ans partent de

Londres.

Mac-Ian habitait à l'entrée d'un ravin situé près du rivage

méridional de Lochleven. Près de la maison étaient deux ou trois

petits hameaux habités par sa tribu. La population qu'il

gouvernait n'excédait pas, dit-on, deux cents âmes. Dans le

voisinage de ce petit groupe de villages, il y avait quelques

bois-taillis et quelques pâturages; mais, en remontant un peu le

défilé, on ne voyait aucun signe d'habitation et de culture. En

langue gaélique, Glencoe signifie Vallée des Larmes; en effet,

elle est le plus mélancolique et le plus désolé de tous les

défilés écossais. C'est vraiment la vallée de l'Ombre de la

Mort[54]. Des brouillards et des orages pèsent sur elle pendant

la plus grande partie des beaux étés; et même dans les jours

rares où le soleil est brillant, quand il n'y a aucun nuage dans

le ciel, l'impression que laisse le paysage est triste et

accablante. Le sentier longe un ruisseau qui sort du plus sombre

et du plus lugubre des étangs de montagne. De grands murs de roc

menacent des deux côtés. Même en juillet, on peut souvent

distinguer des lignes de neige dans les fentes, près des sommets.

Sur tous les versants, des amas de ruines marquent la course

furieuse des torrents. Mille après mille, le voyageur cherche en

vain des yeux la fumée d'une hutte, ou une forme humaine

enveloppée dans un plaid; il écoute en vain pour entendre les

aboiements d'un chien de berger ou le bêlement d'un agneau. Mille

après mille, le seul son qui indique la vie est le cri indistinct

d'un oiseau de proie, perché sur quelque créneau de roche battu

par la tempête. Le progrès de la civilisation qui a changé tant

de landes incultes en champs dorés de moissons, ou égayés par les

fleurs des pommiers, n'a fait que rendre Glencoe plus désolée.

Toute la science et toute l'industrie d'un âge pacifique ne

peuvent extraire rien d'utile de ce désert; mais dans un âge de

violence et de rapine, le désert lui-même devenait utile par

l'abri qu'il offrait au bandit et à son butin[55].

La description, quoique fort belle, est écrite en style démonstratif.

L'antithèse de la fin l'explique; l'auteur l'a faite pour montrer que

les gens de Glencoe étaient les plus grands brigands du pays.

Le maître de Stairs, qui représentait Guillaume en Écosse,

s'autorisant de ce que Mac-Ian n'avait pas prêté le serment de

fidélité au jour marqué, voulut détruire le chef et son clan. Il

n'était poussé ni par une haine héréditaire, ni par un intérêt privé;

il était homme de goût, poli et aimable. Il fit ce crime par humanité,

persuadé qu'il n'y avait pas d'autre moyen de pacifier les hautes

terres. Là-dessus, Macaulay insère une dissertation de quatre pages,

fort bien faite, pleine d'intérêt et de science, dont la diversité

nous repose, qui nous fait voyager à travers toutes sortes d'exemples

historiques, et toutes sortes de leçons morales.

Nous voyons chaque jour des hommes faire pour leur parti, pour

leur secte, pour leur pays, pour leurs projets favoris de réforme

politique et sociale, ce qu'ils ne voudraient pas faire pour

s'enrichir ou se venger eux-mêmes. Devant une tentation

directement offerte à notre cupidité privée ou à notre animosité

privée, ce que nous avons de vertu prend l'alarme. Mais la vertu

elle-même contribue à la chute de celui qui croit pouvoir, en

violant quelque règle morale importante, rendre un grand service

à une Église, à un État, à l'humanité. Il fait taire les

objections de sa conscience, et endurcit son coeur contre les

spectacles les plus émouvants, en se répétant à lui-même que ses

intentions sont pures, que son objet est noble, et qu'il fait un

petit mal pour un grand bien. Par degrés, il arrive à oublier

entièrement l'infamie des moyens en considérant l'excellence de

la fin, et accomplit sans un seul remords de conscience des

actions qui feraient horreur à un boucanier. Il n'est pas à

croire que saint Dominique, pour le meilleur archevêché de la

chrétienté, eût poussé des pillards féroces à voler et à

massacrer une population pacifique et industrieuse, qu'Éverard

Digby, pour un duché, eût fait sauter une grande assemblée en

l'air, ou que Robespierre eût tué, moyennant salaire, une seule

des personnes dont il tua des milliers par philanthropie.[56]

Ne reconnaît-on pas ici l'Anglais élevé parmi les essais et les

sermons psychologiques et moraux, qui involontairement, à chaque

instant, en répand quelqu'un sur le papier? Ce genre est inconnu dans

nos chaires et dans nos revues; c'est pourquoi il est inconnu dans nos

histoires. Chez nos voisins, pour entrer dans l'histoire, il n'a qu'à

descendre de la chaire et du journal.

Je ne traduis pas la suite de l'explication, les exemples de Jacques

V, de Sixte-Quint et de tant d'autres, que Macaulay cite pour donner

des précédents au maître de Stairs. Suit une discussion

très-circonstanciée et très-solide prouvant que le roi Guillaume n'est

pas responsable du massacre. Il est clair que l'objet de Macaulay, ici

comme ailleurs, est moins de faire une peinture que de suggérer un

jugement. Il veut que nous ayons une opinion sur la moralité de

l'acte, que nous l'attribuions à ses véritables auteurs, que chacun

d'eux ait exactement sa part, et point davantage. Un peu plus loin,

quand il s'agira de punir le crime, et que Guillaume, ayant châtié

sévèrement les exécuteurs, se contentera de révoquer le maître de

Stairs, Macaulay compose une dissertation de plusieurs pages pour

juger cette injustice et pour blâmer le roi. Ici, comme ailleurs, il

est encore orateur et moraliste; aucun moyen n'a plus de force pour

intéresser un lecteur anglais. Heureusement pour nous, il redevient

enfin narrateur; les menus détails qu'il choisit alors fixent

l'attention et mettent la scène sous les yeux.

La vue des habits rouges qui approchaient inquiéta un peu la

population de la vallée. John, le fils aîné du chef, accompagné

par vingt hommes de son clan, vint à la rencontre des étrangers,

et leur demanda ce que signifiait cette visite. Le lieutenant

Lindsay répondit que les soldats venaient en amis et ne

demandaient que des logements. Ils furent accueillis amicalement

et logées sous les toits de chaume de la petite communauté.

Glenlyon et plusieurs de ses hommes furent reçus dans la maison

d'un montagnard qui s'appellait Inverrigen, du nom du groupe de

huttes sur lesquelles il avait autorité. Lindsay eut son logis

plus près de la demeure du vieux chef. Auchintriater, un des

principaux du clan, qui gouvernait le petit hameau d'Auchnaion, y

trouva des quartiers pour une troupe d'hommes commandée par le

sergent Barbour. Les provisions furent libéralement fournies. On

mangea des boeufs qui probablement avaient été engraissés dans

des pâturages éloignés; aucun payement ne fut demandé; car, en

hospitalité comme en brigandage, les maraudeurs celtes étaient

rivaux des Bédouins. Pendant douze jours, les soldats vécurent

familièrement avec les habitants de la vallée. Le vieux Mac-Ian,

qui avait été fort inquiet, ne sachant s'il était considéré comme

sujet ou comme rebelle, paraît avoir vu cette visite avec

plaisir. Les officiers passaient une grande partie de leur temps

avec lui et avec sa famille. Les longues soirées coulaient

gaiement auprès du feu de tourbe, grâce à quelques paquets de

cartes, qui avaient trouvé leur chemin jusqu'à ce coin reculé du

monde, et à quelques flacons d'eau-de-vie française, qui

probablement, étaient l'adieu de Jacques à ses partisans des

hautes terres. Glenlyon paraissait chaudement attaché à la nièce

du vieux chef et à son mari Alexandre. Chaque jour il venait dans

leur maison pour boire le coup du matin. Cependant il observait

avec une attention scrupuleuse tous les chemins par où les

Macdonalds pourraient essayer de s'enfuir quand on donnerait le

signal du massacre, et il envoyait le résultat de ses

observations à Hamilton[57]....

La nuit était rude. Très-tard dans la soirée, le vague soupçon

de quelque mauvais dessein traversa l'esprit du fils aîné du

chef. Les soldats étaient évidemment dans un état d'agitation; et

quelques-uns d'entre eux prononçaient des cris singuliers. On

entendit, à ce que l'on prétend, deux hommes chuchoter: «Je

n'aime pas cette besogne.» Un d'entre eux murmura: «Je serais

content de combattre les Macdonalds. Mais tuer des hommes dans

leur lit!--Il faut faire ce qu'on nous commande, répondit une

autre voix; s'il y a là quelque chose de mal, c'est l'affaire de

nos officiers.»--John Macdonald fut si inquiet qu'un peu après

minuit il alla au quartier de Glenlyon. Glenlyon et ses hommes

étaient tous debout, et semblaient mettre leurs armes en état

pour une action. John, très-alarmé, demanda pourquoi ces

préparatifs. Glenlyon se répandit en protestations amicales. «Des

gens de Glengarry maraudent dans le pays, nous nous préparons

pour marcher contre eux. Vous êtes bien en sûreté. Croyez-vous

que si vous couriez quelque danger, je n'aurais pas donné un avis

à votre frère Sandy et à sa femme? Les soupçons de John se

calmèrent. Il revint chez lui, et se coucha[58].»

Le lendemain, à cinq heures du matin, le vieux chef fut assassiné, ses

hommes fusillés dans leur lit ou au coin de leur feu. Des femmes

furent égorgées; un enfant de douze ans, qui demandait la vie à

genoux, tué; ceux qui s'étaient enfuis demi-nus, les femmes, les

enfants, périrent de froid et de faim dans la neige.

Ces détails précis, ces conversations de soldats, cette peinture des

soirées passées au coin du foyer, donnent à l'histoire le mouvement et

la vie du roman. Et pourtant l'historien reste orateur; car il a

choisi tous ces faits pour mettre en lumière la perfidie des assassins

et l'horreur du massacre, et il s'en servira plus tard pour demander,

avec toute la puissance de la passion et de la logique, la punition

des criminels.

Ainsi, cette histoire dont les qualités semblent si peu anglaises

porte partout la marque d'un talent vraiment anglais. Universelle,

suivie, elle enveloppe tous les faits dans sa vaste trame sans la

diviser ni la rompre. Développée, abondante, elle éclaircit les faits

obscurs, et ouvre aux plus ignorants les questions les plus

compliquées. Intéressante, variée, elle attire à elle l'attention et

la garde. Elle a la vie, la clarté, l'unité, qualités qui semblaient

toutes françaises. Il semble que l'auteur soit un vulgarisateur comme

M. Thiers, un philosophe comme M. Guizot, un artiste comme M. Thierry.

La vérité est qu'il est orateur, et orateur à la façon de son pays;

mais comme il possède au plus haut degré les facultés oratoires, et

qu'il les possède avec un tour et des instincts nationaux, il paraît

suppléer par elles aux facultés qu'il n'a pas. Il n'est pas

véritablement philosophe: la médiocrité de ses premiers chapitres sur

l'ancienne histoire d'Angleterre le prouve assez; mais sa force de

raisonnement, ses habitudes de classification et d'ordre mettent

l'unité dans son histoire. Il n'est pas véritablement artiste: quand

il fait une peinture, il songe toujours à prouver quelque chose; il

insère des dissertations aux endroits les plus touchants; il n'a ni

grâce, ni légèreté, ni vivacité, ni finesse, mais une mémoire

étonnante, une science énorme, une passion politique ardente, un grand

talent d'avocat pour exposer et plaider toutes les causes, une

connaissance précise des faits précis et petits qui attachent

l'attention, font illusion, diversifient, animent et échauffent un

récit. Il n'est pas simplement vulgarisateur: il est trop ardent, trop

acharné à prouver, à conquérir des croyances, à abattre ses

adversaires, pour avoir le limpide talent de l'homme qui explique et

qui expose, sans avoir d'autre but que d'expliquer et d'exposer, qui

répand partout de la lumière, et ne verse nulle part la chaleur, mais

il est si bien fourni de détails et de raisons, si avide de

convaincre, si riche en développements, qu'il ne peut manquer d'être

populaire. Par cette ampleur de science, par cette puissance de

raisonnement et de passion, il a produit un des plus beaux livres du

siècle, en manifestant le génie de sa nation. Cette solidité, cette

énergie, cette profonde passion politique, ces préoccupations de

morale, ces habitudes d'orateur, cette puissance limitée en

philosophie, ce style un peu uniforme, sans flexibilité ni douceur, ce

sérieux éternel, cette marche géométrique vers un but marqué,

annoncent en lui l'esprit anglais. Mais s'il est anglais pour nous, il

ne l'est pas pour sa nation. L'animation, l'intérêt, la clarté,

l'unité de son récit les étonnent. Ils le trouvent brillant, rapide,

hardi; c'est, disent-ils, un esprit français. Sans doute, il l'est en

plusieurs points; s'il entend mal Racine, il admire Pascal et Bossuet;

ses amis disent qu'il faisait de Mme de Sévigné sa lecture

journalière. Bien plus, par la structure de son esprit, par son

éloquence et par sa rhétorique, il est latin; en sorte que la

charpente intérieure de son talent le range parmi les classiques;

c'est seulement par son vif sentiment du fait particulier, complexe et

sensible, par son énergie et sa rudesse, par la richesse un peu lourde

de son imagination, par l'intensité de son coloris, qu'il est de sa

race. Comme Addison et Burke, il ressemble à une greffe étrangère

alimentée et transformée par la séve du tronc national. En tout cas,

ce jugement est la plus forte marque de la différence des deux

peuples. Pour aller chez ses voisins, un Français doit faire deux

voyages. Quand il a franchi la première distance, qui est grande, il

aborde sur Macaulay. Qu'il se rembarque; il lui faut entreprendre une

seconde traversée aussi longue pour parvenir sur Carlyle, par exemple,

sur un esprit foncièrement germanique, sur le vrai sol anglais.

[Note 49: Sic rerum facta est pulcherrima Roma.]

[Note 50: I should very imperfectly execute the task which I have

undertaken if I were merely to treat of battles and sieges, of the

rise and fall of administrations, of intrigues in the palace, and of

debates in the parliament. It will be my endeavour to relate the

history of the people as well as the history of the government, to

trace the progress of useful and ornamental arts, to describe the rise

of religious sects and the changes of literary taste, to portray the

manners of successive generations, and not to pass by with neglect

even the revolutions which have taken place in dress, furniture,

repasts, and public amusements. I shall cheerfully bear the reproach

of having descended below the dignity of history, if I can succeed in

placing before the English of the nineteenth century a true picture of

the life of their ancestors. (_History of England_, t. I, p. 3. Éd.

Tauchnitz.)]

[Note 51: Of all the Acts that have ever been passed by

Parliament, the Toleration Act is perhaps that which most strikingly

illustrates the peculiar vices and the peculiar excellence of English

legislation. The science of Politics bears in one respect a close

analogy to the science of Mechanics. The mathematician can easily

demonstrate that a certain power, applied by means of a certain lever

or of a certain system of pulleys, will suffice to raise a certain

weight. But his demonstration proceeds on the supposition that the

machinery is such as no load will bend or break. If the engineer, who

has to lift a great mass of real granite by the instrumentality of

real timber and real hemp, should absolutely rely on the proposition

which he finds in treatises on Dynamics, and should make no allowance

for the imperfection of his materials, his whole apparatus of beams,

wheels, and ropes would soon come down in ruin, and, with all his

geometrical skill, he would be found a far inferior builder to those

painted barbarians who, though they never heard of the parallelogram

of forces, managed to pile up Stonehenge. What the engineer is to the

mathematician, the active statesman is to the contemplative statesman.

It is indeed most important that legislators and administrators should

be versed in the philosophy of government, as it is most important

that the architect, who has to fix an obelisk on its piedestal, or to

hang a tubular bridge over an estuary, should be versed in the

philosophy of equilibrium and motion. But, as he who has actually to

build must bear in mind many things never noticed by D'Alembert and

Euler, so must he who has actually to govern be perpetually guided by

considerations to which no allusion can be found in the writings of

Adam Smith or Jeremy Bentham. The perfect lawgiver is a just temper

between the mere man of theory, who can see nothing but general

principles, and the mere man of business, who can see nothing but

particular circumstances. Of lawgivers in whom the speculative element

has prevailed to the exclusion of the practical, the world has during

the last eighty years been singularly fruitful. To their wisdom Europe

and America have owed scores of abortive constitutions, scores of

constitutions have lived just long enough to make a miserable noise,

and have then gone off in convulsions. But in the English legislature

the practical element has always predominated, and not seldom unduly

predominated, over the speculative. To think nothing of symmetry and

much of convenience; never to remove an anomaly merely because it is

an anomaly; never to innovate except when some grievance is felt;

never to innovate except so far as to get rid of the grievance; never

to lay down any proposition of wider extent than the particular case

for which it is necessary to provide; these are the rules which have,

from the age of John to the age of Victoria, generally guided the

deliberations of our two hundred and fifty Parliaments.

(_History of England_, t. IV, p. 84.)]

[Note 52: The Toleration Act approaches very near to the idea of a

great English law. To a jurist, versed in the theory of legislation,

but not intimately acquainted with the temper of the sects and parties

into which the nation was divided at the time of the Revolution, that

act would seem to be a mere chaos of absurdities and contradictions.

It will not bear to be tried by sound general principles. Nay, it will

not bear to be tried by any principle, sound or unsound. The sound

principle undoubtedly is, that mere theological error ought not to be

punished by the civil magistrate. This principle the Toleration Act

not only does not recognise, but positively disclaims. Not a single

one of the cruel laws enacted against nonconformists by the Tudors or

the Stuarts is repealed. Persecution continues to be the general rule.

Toleration is the exception. Nor is this all. The freedom which is

given to conscience is given in the most capricious manner. A Quaker,

by making a declaration of faith in general terms, obtains the full

benefit of the act without signing one of the thirty nine articles. An

Independant minister, who is perfectly willing to make the declaration

required from the quaker, but who has doubts about six or seven of the

articles, remains still subject to the penal laws. Howe is liable to

punishment if he preaches before he has solemnly declared his assent

to the anglican doctrine touching the Eucharist. Penn, who altogether

rejects the Eucharist, is at perfect liberty to preach without making

any declaration whatever on the subject.

These are some of the obvious faults which must strike every person

who examines the Toleration Act by that standard of just reason which

is the same in all countries and in all ages. But these very faults

may perhaps appear to be merits, when we take into consideration the

passions and prejudices of those for whom the Toleration Act was

framed. This law, abounding with contradictions which every smatterer

in political philosophy can detect, did what a law framed by the

utmost skill of the greatest masters of political philosophy might

have failed to do. That the provisions which have been recapitulated

are cumbrous, puerile, inconsistent with each other, inconsistent with

the true theory of religious liberty, must be acknowledged. All that

can be said in their defence is this; that they removed a vast mass of

evil without shocking a vast mass of prejudice; that they put an end,

at once and for ever, without one division in either house of

Parliament; without one riot in the streets, with scarcely one audible

murmur even from the classes most deeply tainted with bigotry, to a

persecution which had raged during four generations, which had broken

innumerable hearts, which had made innumerable firesides desolate,

which had filled the prisons with men of whom the world was not

worthy, which had driven thousands of those honest, diligent and

God-fearing yeomen and artisans who are the true strength of a nation,

to seek a refuge beyond the ocean among the wigwams of red Indians and

the lairs of panthers. Such a defence, however weak it may appear to

some shallow speculators, will probably be thought complete by

statesmen. (_History of England_, t. IV, p, 86.)]

[Note 53: T. IV, p. 5. Éd. Tauchnitz.]

[Note 54: Allusion à un livre populaire, _the Pilgrim's progress_,

par Bunyan.]

[Note 55: Mac Ian dwelt in the mouth of a ravine situated not far

from the southern shore of Lochleven, an arm of the sea which deeply

indents the western coast of Scotland, and separates Argyleshire from

Invernesshire. Near his house were two or three small hamlets

inhabited by his tribe. The whole population which he governed was not

supposed to exceed two hundred souls. In the neighbourhood of the

little cluster of villages was some copsewood and some pasture land:

but a little further up the defile no sign of population or of

fruitfulness was to be seen. In the Gaelic tongue Glencoe signifies

the Glen of Weeping: and in truth that pass is the most dreary and

melancholy of all the Scottish passes, the very Valley of the Shadow

of Death. Mists and storms brood over it through the greater part of

the finest summer; and even on those rare days when the sun is bright,

and when there is no cloud in the sky, the impression made by the

landscape is sad and awful. The path lies along a stream which issues

from the most sullen and gloomy of mountain pools. Huge precipices of

naked stone frown on both sides. Even in July the streaks of snow may

often be discerned in the rifts near the summits. All down the sides

of the crags heaps of ruin mark the headlong paths of the torrents.

Mile after mile the traveller looks in vain for the smoke of one hut,

for one human form wrapped in a plaid, and listens in vain for the

bark of a shepherd's dog or a bleat of a lamb. Mile after mile the

only sound that indicates life is the faint cry of a bird of prey from

some storm-beaten pinnacle of rock. The progress of civilisation,

which has turned so many wastes into fields yellow with harvests or

gay with apple blossoms, has only made Glencoe more desolate. All the

science and industry of a peaceful age can extract nothing valuable

from that wilderness: but, in an age of violence and rapine, the

wilderness itself was valued on account of the shelter which it

afforded to the plunderer and his plunder. (T. VII, p. 4.)]

[Note 56: We daily see men do for their party, for their sect, for

their country, for their favourite schemes of political and social

reform, what they would not do to enrich or to avenge themselves. At a

temptation directly addressed to our private cupidity or to our

private animosity, whatever virtue we have takes the alarm. But virtue

itself may contribute to the fall of him who imagines that it is in

his power, by violating some general rule of morality, to confer an

important benefit on a church, on a commonwealth, on mankind. He

silences the remonstrances of conscience, and hardens his heart

against the most touching spectacles of misery, by repeating to

himself that his intentions are pure, that his objects are noble, that

he is doing a little evil for the sake of a great good. By degrees he

comes altogether to forget the turpitude of the means in the

excellence of the end, and at length perpetrates without one internal

twinge acts which would shock a buccaneer. There is no reason to

believe that Dominic would, for the best archbishopric in Christendom,

have incited ferocious marauders to plunder and slaughter a peaceful

and industrious population, that Everard Digby would for a dukedom

have blown a large assembly of people into the air, or that

Robespierre would have murdered for hire one of the thousands whom he

murdered from philanthropy.

(_Ibid._, p. 12.)]

[Note 57: The sight of the red coats approaching caused some

anxiety among the population of the valley. John, the eldest son of

the Chief, came, accompanied by twenty clansmen, to meet the

strangers, and asked what this visit meant. Lieutenant Lindsay

answered that the soldiers came as friends, and wanted nothing but

quarters. They were kindly received, and were lodged under the

thatched roofs of the little community. Glenlyon and several of his

men were taken into the house of a tacksman who was named, from the

cluster of cabins over which he exercised authority, Inverriggen.

Lindsay was accommodated nearer to the abode of the old chief.

Auchintriater, one of the principal men of the clan, who governed the

small hamlet of Auchnaion, found room there for a party commanded by a

serjeant named Barbour. Provisions were liberally supplied. There was

no want of beef, which had probably fattened in distant pastures; nor

was any payment demanded: for in hospitality, as in thievery, the

Gaelic marauders rivalled the Bedouins. During twelve days the

soldiers lived familiarly with the people of the glen. Old Mac Ian,

who had before felt many misgivings as to the relation in which he

stood to the government, seems to have been pleased with the visit.

The officers passed much of their time with him and his family. The

long evenings were cheerfully spent by the peat fire with the help of

some packs of cards which had found their way to that remote corner of

the world, and of some French brandy which was probably part of

James's farewell gift to his Highland supporters. Glenlyon appeared to

be warmly attached to his niece and her husband Alexander. Every day

he came to their house to take his morning draught. Meanwhile he

observed with minute attention all the avenues by which, when the

signal for the slaughter should be given, the Macdonalds might attempt

to escape to the hills; and he reported the result of his observations

to Hamilton.]

[Note 58: The night was rough. Hamilton and his troops made slow

progress, and were long after their time. While they were contending

with the wind and snow, Glenlyon was supping and playing at cards with

those whom he meant to butcher before daybreak. He and lieutenant

Lindsay had engaged themselves to dine with the old Chief on the

morrow.

Late in the evening a vague suspicion that some evil was intended

crossed the mind of the Chief's eldest son. The soldiers were

evidently in a restless state; and some of them uttered strange cries.

Two men, it is said, were overheard whispering. "I do not like this

job:" one of them muttered, "I should be glad to fight the Macdonalds.

But to kill men in their beds!"--"We must do as we are bid," answered

another voice. "If there is anything wrong, our officers must answer

for it." John Macdonald was so uneasy that, soon after midnight, he

went to Glenlyon's quarters. Glenlyon and his men were all up, and

seemed to be getting their arms ready for action. John, much alarmed,

asked what these preparations meant. Glenlyon was profuse of friendly

assurances. "Some of Glengarry's people have been harrying the

country. We are getting ready to march against them. You are quite

safe. Do you think that, if you were in any danger, I should not have

given a hint to your brother Sandy and his wife?" John's suspicions

were quieted. He returned to his house, and lay down to rest.]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 42 / 109 题