I
En littérature comme en politique, on ne peut tout avoir. Les talents,
comme les bonheurs, s'excluent. Quelque constitution qu'il choisisse,
un peuple est toujours à demi malheureux; quelque génie qu'il ait, un
écrivain est toujours à demi impuissant. Nous ne pouvons garder à la
fois qu'une attitude. Transformer le roman, c'est le déformer: celui
qui, comme Thackeray, donne au roman la satire pour objet cesse de lui
donner l'art pour règle, et toutes les forces du satirique sont des
faiblesses du romancier.
Qu'est-ce qu'un romancier? À mon avis, c'est un psychologue, un
psychologue qui naturellement et involontairement met la psychologie
en action; ce n'est rien d'autre, ni de plus. Il aime à se représenter
des sentiments, à sentir leurs attaches, leurs précédents, leurs
suites, et il se donne ce plaisir. À ses yeux, ce sont des forces
ayant des directions et des grandeurs différentes. De leur justice ou
de leur injustice, il s'inquiète peu. Il les assemble en caractères,
conçoit la qualité dominante, aperçoit les traces qu'elle laisse sur
les autres, note les influences contraires ou concordantes du
tempérament, de l'éducation, du métier, et travaille à manifester le
monde invisible des inclinations et des dispositions intérieures par
le monde visible des paroles et des actions extérieures. À cela se
réduit son oeuvre. Quels que soient ces penchants, peu lui importe. Un
vrai peintre regarde avec plaisir un bras bien attaché et des muscles
vigoureux, quand même ils seraient employés à assommer un homme. Un
vrai romancier jouit par contemplation de la grandeur d'un sentiment
nuisible ou du mécanisme ordonné d'un caractère pernicieux. Pour
talent il a la sympathie, car elle est la seule faculté qui copie
exactement la nature; occupé à ressentir les émotions de ses
personnages, il ne songe qu'à en marquer la vigueur, l'espèce et les
contre-coups. Il nous les représente telles qu'elles sont, tout
entières, sans les blâmer, sans les punir, sans les mutiler; il les
transporte en nous intactes et seules, et nous laisse le droit d'en
juger comme il nous convient. Tout son effort est de les rendre
visibles, de dégager les types obscurcis et altérés par les accidents
et les imperfections de la vie réelle, de mettre en relief les larges
passions humaines, d'être ébranlé par la grandeur des êtres qu'il
ranime, de nous soulever hors de nous-mêmes par la force de ses
créations. Nous reconnaissons l'art dans cette puissance créatrice,
indifférente et universelle comme la nature, plus libre et plus
puissante que la nature, reprenant l'oeuvre ébauchée ou défigurée de
sa rivale pour corriger ses fautes et effectuer ses conceptions.
Tout est changé par l'arrivée de la satire, et d'abord le rôle de
l'auteur. Quand dans le roman pur il parle en son nom propre, c'est
pour faire comprendre un sentiment ou marquer la cause d'une faculté;
dans le roman satirique, c'est pour nous donner un conseil moral. On a
vu combien de leçons Thackeray nous fait subir. Qu'elles soient
bonnes, personne n'en dispute: à tout le moins elles prennent la place
des explications utiles. Le tiers du volume, employé en
avertissements, est perdu pour l'art. Sommés de réfléchir sur nos
fautes, nous connaissons moins bien le personnage. L'auteur laisse de
parti pris cent nuances fines qu'il aurait pu découvrir et nous
montrer. Le personnage, moins complet, est moins vivant; l'intérêt,
moins concentré, est moins vif. Détournés de lui, au lieu d'être
ramenés sur lui, nos yeux s'égarent et l'oublient; au lieu d'être
absorbés, nous sommes distraits. Bien plus et bien pis, nous finissons
par éprouver un peu d'ennui. Nous jugeons ces sermons vrais, mais
rebattus. Il nous semble entendre des instructions de collége ou des
manuels de séminaire. On trouve des choses pareilles dans les livres
dorés, à couvertures historiées, qu'on donne pour étrennes aux
enfants. Êtes-vous bien réjoui d'apprendre que les mariages de
convenance ont leurs inconvénients, qu'en l'absence de son ami on dit
volontiers du mal de son ami, qu'un fils par ses désordres afflige
souvent sa mère, que l'égoïsme est un vilain défaut? Tout cela est
vrai; mais tout cela est trop vrai. Nous venons écouter un homme pour
entendre de lui des choses nouvelles. Ces vieilles moralités, quoique
utiles et bien dites, sentent le pédant payé, si commun en Angleterre,
l'ecclésiastique en cravate blanche planté comme un piquet au centre
de sa table, et débitant pour trois cents louis d'admonestations
quotidiennes aux jeunes _gentlemen_ que les parents ont mis en serre
chaude dans sa maison.
Cette présence assidue d'une intention morale nuit au roman comme au
romancier. Il faut bien l'avouer: tel volume de Thackeray a le cruel
malheur de répéter les romans de miss Edgeworth ou les contes du
chanoine Schmidt. Le voici qui nous montre Pendennis orgueilleux,
dépensier, écervelé, paresseux, refusé aux examens avec honte, pendant
que ses camarades, moins spirituels, mais studieux, sont reçus avec
honneur. Cette opposition édifiante nous laisse froids; nous n'avons
pas envie de retourner à l'école; nous fermons le livre, et nous le
conseillons comme pilule à notre petit cousin. D'autres puérilités
moins choquantes finissent par lasser autant. On n'aime pas le
contraste prolongé du bon colonel Newcome et de ses mauvais parents.
Ce colonel donne de l'argent et des gâteaux à tous les enfants, de
l'argent et des cachemires à toutes les cousines, de l'argent et de
bonnes paroles à tous les domestiques, et ces gens ne lui répondent
que par de la froideur et des grossièretés. Il est clair, dès la
première page, que l'auteur veut nous persuader d'être affables, et
nous regimbons contre cette invitation trop claire; nous n'aimons pas
à être tancés dans un roman; nous sommes de mauvaise humeur contre
cette invasion de pédagogie. Nous voulions aller au théâtre; nous
avons été trompés par l'affiche, et nous grondons tout bas d'être au
sermon.
Consolons-nous: les personnages souffrent autant que nous-mêmes;
l'auteur les gâte en nous prêchant; ils sont sacrifiés, comme nous, à
la satire. Ce ne sont point des êtres qu'il anime, ce sont des
marionnettes qu'il fait jouer[27]. Il ne combine leurs actions que
pour leur donner du ridicule, de l'odieux ou des désappointements. Au
bout de quelques scènes, on connaît ce ressort, et dorénavant on
prévoit sans cesse et sans erreur qu'il va partir. Cette prévision ôte
au personnage une partie de sa vérité, et au lecteur une partie de son
illusion. Les sottises parfaites, les mésaventures complètes, les
méchancetés achevées, sont choses rares. Les événements et les
sentiments de la vie réelle ne s'arrangent pas de manière à former des
contrastes si calculés et des combinaisons si habiles. La nature
n'invente point ces jeux de scène; l'on s'aperçoit vite qu'on est
devant une rampe, en face d'acteurs fardés, dont les paroles sont
écrites et les gestes sont notés.
Pour se représenter exactement cette altération de la vérité et de
l'art, il faut comparer pied à pied deux caractères. Il y a un
personnage que l'on reconnaît unanimement comme le chef-d'oeuvre de
Thackeray, Rebecca Sharp, intrigante et courtisane, mais femme
supérieure et de bonnes façons. Comparons-le à un personnage semblable
de Balzac dans _les Parents pauvres_, Valérie Marneffe. La différence
des deux oeuvres marquera la différence des deux littératures. Autant
les Anglais l'emportent comme moralistes et satiriques, autant les
Français l'emportent comme artistes et romanciers.
Balzac aime sa Valérie; c'est pourquoi il l'explique et la grandit. Il
ne travaille pas à la rendre odieuse, mais intelligible. Il lui donne
une éducation de courtisane, un mari «dépravé comme un bagne,»
l'habitude du luxe, l'insouciance, la prodigalité, des nerfs de femme,
des dégoûts de jolie femme, une verve d'artiste. Ainsi née et élevée,
sa corruption est naturelle. Elle a besoin d'élégance comme on a
besoin d'air. Elle en prend n'importe où, sans remords, comme on boit
de l'eau au premier fleuve. Elle n'est pas pire que son métier; elle
en a toutes les excuses innées, acquises, de tempérament, de
tradition, de circonstance, de nécessité; elle en a toutes les forces,
l'abandon, la grâce, la gaieté folle, les alternatives de trivialité
et d'élégance; l'audace improvisée, les inventions comiques, la
magnificence et le succès. Elle est parfaite en son genre, pareille à
un cheval dangereux et superbe qu'on admire en le redoutant. Balzac se
plaît à la peindre sans autre but que de la peindre. Il l'habille, il
lui pose des mouches, il déploie ses robes, il frémit devant ses
mouvements de danseuse. Il détaille ses gestes avec autant de plaisir
et de vérité que s'il eût été femme de chambre. Sa curiosité d'artiste
trouve un aliment dans les moindres traits de caractère et de moeurs.
Au bout d'une scène violente, il s'arrête sur un moment vide, et la
montre, paresseuse, étendue sur des divans, comme une chatte qui
bâille et se détire au soleil. En physiologiste, il sait que les nerfs
de la bête de proie s'amollissent et qu'elle ne cesse de bondir que
pour dormir. Mais quels bonds! Elle éblouit, elle fascine, elle tient
tête coup sur coup à trois accusations prouvées; elle réfute
l'évidence; tour à tour elle s'humilie, elle se glorifie, elle raille,
elle adore, elle démontre, changeant vingt fois de tons, d'idées,
d'expédients, dans le même quart d'heure. Un vieux boutiquier,
cuirassé contre les émotions par le métier et par l'avarice,
tressaille sous sa parole: «Elle me met les pieds sur le coeur, elle
m'écrase, elle m'abasourdit; ah! quelle femme! quand elle me regarde
froidement, elle me remue autant qu'une colique.... _Comme elle
descendait l'escalier en l'éclairant de ses regards!_» Partout la
fougue, la force, l'atrocité, couvrent la laideur et la corruption.
Attaquée dans sa fortune par une femme honnête, elle improvise une
comédie incomparable, jouée avec l'éloquence et l'exaltation d'un
grand poëte, et rompue tout d'un coup par l'éclat de rire et la
trivialité crue d'une actrice fille de portier. Le style et les
actions s'élèvent jusqu'à la grandeur de l'épopée. «Au mot Hulot et
deux cent mille francs, Valérie eut un regard qui passa, comme la
lueur du canon dans sa fumée, entre ses deux longues paupières.» Un
peu plus loin, surprise en flagrant délit par un de ses amants,
Brésilien et capable de la tuer, elle fléchit un instant; redressée
dans la même seconde, ses larmes sèchent. «Elle vint à lui, et le
regarda si fièrement que ses yeux étincelèrent comme des armes.» Le
danger la relève et l'inspire, et ses nerfs tendus envoient à flots le
génie et le courage dans son cerveau. Pour achever de peindre cette
nature impétueuse, supérieure et mobile, Balzac, au dernier instant,
la fait repentante. Pour mesurer sa fortune à son vice, il la conduit
triomphante à travers la ruine, la mort ou le désespoir de vingt
personnes, et la brise au moment suprême d'une chute aussi horrible
que son succès.
Devant cette passion et cette logique, qu'est-ce que Rebecca Sharp?
Une intrigante raisonnable, d'un tempérament froid, pleine de bon
sens, ancienne sous-maîtresse, ayant des habitudes de parcimonie,
véritable homme d'affaires, toujours décente, toujours active, dénuée
du caractère féminin, de la mollesse voluptueuse et de l'entrain
diabolique qui peuvent donner de l'éclat à son caractère et de la
grâce à son métier. Ce n'est pas une courtisane, c'est un avocat en
jupon et sans coeur. Rien de plus propre à inspirer l'aversion.
L'auteur ne manque pas une occasion de lui témoigner la sienne;
pendant trois volumes, il la poursuit de sarcasmes et de mésaventures;
il ne lui prête que des paroles fausses, des actions perfides, des
sentiments révoltants. Dès son entrée en scène, à dix-sept ans,
accueillie avec la bonté la plus rare par une honnête famille, elle
ment depuis le matin jusqu'au soir, et, par des provocations
grossières, essaye d'y pêcher un mari. Pour mieux l'accabler,
Thackeray fait ressortir lui-même toutes ces bassesses, tous ces
mensonges et toutes ces indécences. Rebecca a serré tendrement la main
du gros Joseph. «C'était une avance, et, à ce titre, quelques dames
d'une éducation et d'un ton parfait condamneront l'action comme
immodeste; mais vous voyez, notre pauvre chère Rebecca était obligée
de faire tout par elle-même. Quand une personne est trop pauvre pour
avoir une servante, si élégante qu'elle soit, elle est bien forcée de
balayer sa propre chambre. Si une chère jeune fille n'a pas de chère
maman pour arranger l'affaire avec les jeunes gens, il faut bien
qu'elle l'arrange elle-même.»--Gouvernante chez sir Pitt, elle gagne
l'amitié de ses élèves en lisant avec elles Crébillon jeune et
Voltaire. «La femme du recteur, écrit-elle, m'a fait une vingtaine de
compliments sur les progrès de mes élèves, pensant sans doute toucher
mon coeur; pauvre et simple campagnarde! comme si je me souciais pour
un fétu de mes élèves!» Cette phrase est une imprudence peu naturelle
dans une personne si réfléchie, et que l'auteur ajoute au rôle pour
rendre le rôle odieux. Un peu plus loin, Rebecca est grossièrement
flatteuse et vile avec la vieille miss Crawley, et ses tirades
pompeuses, visiblement fausses, au lieu d'exciter l'admiration,
soulèvent le dégoût. Elle est égoïste et menteuse avec son mari, et,
le sachant sur le champ de bataille, ne s'occupe qu'à se faire une
petite bourse. Thackeray insiste à dessein sur le contraste: le lourd
officier a compté en partant tous ses effets, calculant la somme
qu'ils pourront produire à sa femme; il endosse pour être tué
économiquement son habit le plus vieux et le plus râpé. «Il y eut sur
ses lèvres quelque chose de pareil à une prière pour celle qu'il
quittait. Il la souleva de terre, la garda une minute serrée contre
son coeur qui battait fort. Son visage était pourpre et ses yeux
mouillés, quand il la déposa à terre. Pour Rebecca, comme nous l'avons
dit, elle avait pris la sage résolution de ne point céder à une
sentimentalité inutile. «Je suis affreuse à voir,» dit-elle en
s'examinant dans la glace. «Quelle figure vous donne cette toilette
rose!» Là-dessus elle se débarrassa de sa toilette rose, posa son
bouquet de bal dans un verre d'eau, se mit au lit et dormit
très-confortablement.» Par ces exemples, jugez du reste; Thackeray
n'est occupé qu'à dégrader Rebecca Sharp. Il la convainc de dureté
envers son fils, de vol contre ses fournisseurs, d'imposture contre
tout le monde. Pour l'achever, il fait d'elle une dupe; quoi qu'elle
fasse, elle n'arrive à rien. Compromise par les avances qu'elle a
prodiguées à l'imbécile Joseph, elle attend de minute en minute une
demande en mariage. Une lettre arrive, annonçant que Joseph est parti
pour l'Écosse, et qu'il offre ses compliments à miss Rebecca.--Trois
mois plus tard, elle a épousé secrètement le capitaine Rawdon,
lourdaud pauvre. Sir Pitt, père de Rawdon, se jette à ses pieds, muni
de cent mille livres de rentes, et s'offre pour mari. Consternée, elle
pleure de désespoir. «Mariée, mariée, mariée déjà!» c'est là son cri,
et il y a de quoi percer les âmes sensibles.--Plus tard elle essaye de
gagner sa belle-soeur en se donnant pour bonne mère. «Pourquoi
m'embrassez-vous ici, maman? lui dit son fils; vous ne m'embrassez
jamais à la maison.» Là-dessus, discrédit complet; cette fois encore
elle est perdue.--Lord Steyne, son amant, la présente dans le monde,
la comble de bijoux, de banknotes, et fait nommer son mari gouverneur
de quelque île orientale. Le mari rentre maladroitement, soufflette
lord Steyne, restitue les diamants et la chasse.--Vagabonde sur le
continent, elle essaye cinq ou six fois de devenir riche et de
paraître honnête. Toujours, au moment de parvenir, le hasard la
rejette à terre. Thackeray se joue d'elle, comme un enfant d'un
hanneton, la laissant grimper péniblement au haut de l'échelle pour la
tirer par le pied et la faire honteusement choir. Il finit par la
traîner dans les tavernes et dans les coulisses, et de loin la montre
du doigt, joueuse, ivrogne, sans plus vouloir la toucher. À la
dernière page, il l'installe bourgeoisement dans une médiocre fortune
escroquée par des manoeuvres obscures, et la laisse, décriée,
inutilement hypocrite, reléguée dans le demi-monde. Sous cette pluie
d'ironies et de mécomptes, l'héroïne s'est rapetissée, l'illusion
s'est affaiblie, l'intérêt a diminué, l'art s'est amoindri, la poésie
a disparu, et le personnage, plus utile, est devenu moins vrai et
moins beau.
[Note 27: Ce sont ses propres paroles. (Préface de _Vanity
Fair_.)]