Cherchons bien; peut-être en des sujets moins graves trouverons-nous
quelque occasion de franc rire. Considérons, non plus une coquinerie,
mais une mésaventure: une coquinerie révolte, une mésaventure peut
amuser. Il n'en est rien; jusque dans un amusement, la satire ici
conserve sa force, parce que la réflexion conserve ici son intensité.
Il y a dans la drôlerie anglaise un sérieux, un effort, une
application étonnante, et leurs folies comiques sont composées avec
autant de science que leurs sermons. La puissante attention décompose
son objet en toutes ses parties, et le reproduit avec une minutie, un
relief qui font illusion. Swift décrit la contrée des chevaux
parlants, la politique de Lilliput, les inventeurs de l'Île-Volante,
avec des détails aussi précis et aussi concordants qu'un voyageur
expérimenté, explorateur exact des moeurs et du pays. Ainsi soutenus,
le monstre impossible et le grotesque littéraire entrent dans la vie
réelle, et le fantôme de l'imagination prend la consistance des objets
que nous touchons. Thackeray porte dans la farce cette gravité
imperturbable, cette solidité de conception et ce talent d'illusion.
Regardez une de ses thèses morales: il veut prouver que dans le monde
il faut se conformer aux usages reçus, et transforme ce lieu commun en
une anecdote orientale. Comptez les détails de moeurs, de géographie,
de chronologie, de cuisine, la désignation mathématique de chaque
objet, de chaque personne et de chaque geste, la lucidité
d'imagination, la profusion de vérités locales; vous comprendrez
pourquoi sa moquerie vous frappe d'une impression si originale et si
poignante, et vous y retrouverez le même degré d'étude et la même
énergie d'attention que dans les ironies et dans les exagérations
précédentes: son enjouement est aussi réfléchi et aussi fort que sa
haine; il a changé d'attitude, il n'a point changé de faculté.
J'ai une aversion naturelle pour l'_égotisme_, et je déteste
infiniment l'habitude de se louer soi-même; mais je ne puis
m'empêcher de raconter ici une anecdote qui éclaire le point en
question, et où j'ai agi, je crois, avec une remarquable présence
d'esprit.
Étant à Constantinople, il y a quelques années, pour une mission
délicate (les Russes jouaient un double jeu, et de notre côté il
devint nécessaire d'envoyer un négociateur supplémentaire),
Leckerbiff, pacha de Roumélie, alors premier _galéongi_ de la
Porte, donna un banquet diplomatique dans son palais d'été à
Bukjédéré. J'étais à la gauche du galéongi, et l'agent russe, le
comte Diddlof, était à sa droite. Diddlof est un dandy qui
mourrait d'un trop fort parfum de rose. Il avait essayé trois
fois de me faire assassiner dans le cours de la négociation; mais
naturellement nous étions amis en public, et nous échangions des
saluts de la façon la plus cordiale et la plus charmante.
Le galéongi est, ou plutôt était (car hélas! un lacet lui a serré
le cou) un fidèle sectateur en politique de la vieille école
turque. Nous dinâmes avec nos doigts, et nous eûmes des quartiers
de pain pour vaisselle. La seule innovation qu'il admit était
l'usage de liqueurs européennes, et il s'y livrait avec un grand
goût. Il mangeait énormément. Parmi les plats, il y en eut un
très-vaste qu'on plaça devant lui, un agneau apprêté dans sa
laine, bourré d'ail, d'assa-foetida, de piment et autres
assaisonnements, le plus abominable mélange que jamais mortel ait
flairé ou goûté. Le galéongi en mangea énormément; suivant la
coutume orientale, il insistait pour servir ses amis à droite et
à gauche, et, quand il arrivait un morceau particulièrement
épicé, il l'enfonçait de ses propres mains jusque dans le gosier
de ses convives.
Je n'oublierai jamais le regard du pauvre Diddlof, quand Son
Excellence, ayant roulé en boule un gros paquet de cette mixture,
et s'écriant _tuk, tuk_ (c'est très-bon), administra l'horrible
pilule à Diddlof. Les yeux du Russe roulèrent effroyablement au
moment où il la reçut. Il l'avala avec une grimace qui annonçait
une convulsion imminente, et saisissant à côté de lui une
bouteille qu'il croyait du Sauterne, mais qui se trouva être de
l'eau-de-vie française, il en but près d'une pinte avant de
reconnaître son erreur. Ce coup l'acheva. Il fut emporté presque
mort de la salle à manger, et déposé au frais dans un pavillon
d'été sur le Bosphore.
Quand mon tour vint, j'avalai le condiment avec un sourire, je
dis _Bismillah_, et je léchai mes lèvres avec un air de
contentement aimable; puis, quand on servit le plat voisin, j'en
fis moi-même une boule avec tant de dextérité et je la fourrai
dans le gosier du vieux galéongi avec tant de grâce, que son
coeur fut gagné. La Russie fut mise d'emblée hors de cause, et le
_traité de Kabobanople fut signé_. Quant à Diddlof, tout était
fini pour lui; il fut rappelé à Saint-Pétersbourg, et sir
Roderick Murchison le vit, sous le nº 3967, travaillant aux mines
de l'Oural[21].
L'anecdote évidemment est authentique, et, quand De Foë racontait
l'apparition de mistress Veal, il n'imitait pas mieux le style d'un
procès-verbal.
Cette réflexion si attentive est une source de tristesse. Pour se
divertir des passions humaines, il faut les considérer en curieux,
comme des marionnettes changeantes, ou en savant, comme des rouages
réglés, ou en artiste, comme des ressorts puissants. Si vous ne les
observez que comme vertueuses ou vicieuses, vos illusions perdues vous
enchaîneront dans des pensées noires, et vous ne trouverez en l'homme
que faiblesse et que laideur. C'est pourquoi Thackeray déprécie notre
nature tout entière. Il fait dans le roman ce que Hobbes fit en
philosophie. Presque toujours, lorsqu'il décrit de beaux sentiments,
il les dérive d'une vilaine source. La tendresse, la bonté, l'amour
sont dans ses personnages un effet des nerfs, de l'instinct, ou d'une
maladie morale. Amélia Sedley, sa favorite et l'un de ses
chefs-d'oeuvre, est une pauvre petite femme, pleurnicheuse, incapable
de réflexion et de décision, aveugle, adoratrice exaltée d'un mari
égoïste et grossier, toujours sacrifiée par sa volonté et par sa
faute, dont l'amour se compose de sottise et de faiblesse, souvent
injuste, habituée à voir faux, et plus digne de compassion que de
respect. Lady Castlewood, si bonne et si tendre, se trouve éprise,
comme Amélia, d'un rustre buveur et imbécile, et sa jalousie sauvage,
exaspérée au moindre soupçon, implacable contre son mari, épanchée
violemment en paroles cruelles, montre que son amour vient non de la
vertu, mais du tempérament. Hélène Pendennis, le modèle des mères, est
une prude provinciale un peu niaise, d'éducation étroite, jalouse
aussi, et portant dans sa jalousie toute la dureté du puritanisme et
de la passion. Elle s'évanouit en apprenant que son fils a une
maîtresse: c'est une action «odieuse, abominable, horrible;» elle
voudrait que «son enfant fût mort avant d'avoir commis ce crime.»
Toutes les fois qu'on lui parle de la petite Fanny, «son visage prend
une expression cruelle et inexorable.» Rencontrant Fanny au chevet du
jeune homme malade, elle la chasse comme une prostituée et comme une
servante. L'amour maternel, chez elle comme chez toutes les autres,
est un aveuglement incurable; son fils est son dieu; à force
d'adoration, elle trouve le moyen de le rendre insupportable et
malheureux. Quant à l'amour des hommes pour les femmes, si on le juge
d'après les peintures de l'auteur, on ne peut éprouver pour lui que de
la compassion, et voir en lui que du ridicule. À un certain âge[22],
selon Thackeray, la nature parle; quelqu'un se rencontre; sot ou non,
bon ou mauvais, on l'adore: c'est une fièvre. À six mois, les chiens
ont leur maladie; l'homme a la sienne à vingt ans. Si l'on aime, ce
n'est point que la personne soit aimable, c'est qu'on a besoin
d'aimer. «Croyez-vous que vous boiriez si vous n'aviez pas soif, ou
que vous mangeriez si vous n'aviez pas faim?» Il raconte l'histoire de
cette faim et de cette soif avec une verve amère. Il a l'air d'un
homme dégrisé qui se moquerait de l'ivresse. Il explique tout au long,
d'un ton demi-sarcastique, les sottises du major Dobbin pour Amélia,
comment le major achète les mauvais vins du père d'Amélia, comment il
presse les postillons, réveille les valets, persécute ses amis pour
revoir Amélia plus vite; comment, après dix ans de sacrifices, de
tendresse et de services, il se voit préférer le vieux portrait d'un
mari infidèle, grossier, égoïste et défunt. Le plus triste de ces
récits est celui du premier amour de Pendennis: miss Fotheringay,
l'actrice qu'il aime, personne positive, bonne ménagère, a l'esprit et
l'instruction d'une servante de cuisine. Elle parle au jeune homme du
beau temps qu'il fait et du poudding qu'elle vient de préparer:
Pendennis découvre dans ces deux phrases une profondeur d'intelligence
étonnante et une majesté d'abnégation surhumaine. Il demande à miss
Fotheringay, qui vient de jouer Ophélie, si Ophélie est amoureuse
d'Hamlet. «Moi, amoureuse de ce petit cabotin rabougri, Bingley!» Pen
explique qu'il s'agit de l'Ophélie de Shakspeare. «Bien, il n'y a pas
d'offense; mais pour Bingley, je n'en donnerais pas ce verre de
punch.» Et elle avale le verre plein. Pen la questionne sur Kotzebue:
«Kotzebue! qui est-ce?--L'auteur de la pièce où vous avez joué si
admirablement.--Je ne savais pas; le nom de l'homme au commencement du
volume est Thompson.» Pen est ravi de cette simplicité adorable:
«Pendennis, Pendennis! comme elle a dit ce nom!... Émilie, Émilie!
qu'elle est bonne, qu'elle est noble, qu'elle est belle, qu'elle est
parfaite!» Le premier volume roule tout entier sur ce contraste; il
semble que Thackeray dise à ses lecteurs: «Mes chers confrères en
humanité, nous sommes des coquins quarante-neuf jours sur cinquante;
le cinquantième, si nous échappons à l'orgueil, à la vanité, à la
méchanceté, à l'égoïsme, c'est que nous tombons en fièvre chaude;
notre folie fait notre dévouement.»
[Note 21: I am naturally averse to egotism, and hate
self-laudation consumedly; but I can't help relating here a
circumstance illustrative of the point in question, in which I must
think I acted with considerable prudence.
Being at Constantinople a few years since--(on a delicate
mission)--the Russians were playing a double game, between ourselves,
and it became necessary on our part to employ an _extra
negociator_.--LECKERBISS PASHA of Roumelia, then Chief Galeongee of
the Porte, gave a diplomatic banquet at his summer palace at
Bujukdere. I was on the left of the Galeongee; and the Russian agent
COUNT DE DIDDLOFF on his dexter side. DIDDLOFF is a dandy who would
die of a rose in aromatic pain: he had tried to have me assassinated
three times in the course of the negotiation: but of course we were
friends in public, and saluted each other in the most cordial and
charming manner.
The Galeongee is--or was, alas! for a bow-string has done for him--a
staunch supporter of the old school of Turkish politics. We dined with
our fingers, and had flaps of bread for plates; the only innovation he
admitted was the use of European liquors, in which he indulged with
great gusto. He was an enormous eater. Amongst the dishes a very large
one was placed before him of a lamb dressed in its wool, stuffed with
prunes, garlic, assa-foetida, capsicums, and other condiments, the
most abominable mixture that ever mortal smelt or tasted. The
Galeongee ate of this hugely; and pursuing the Eastern fashion,
insisted on helping his friends right and left, and when he came to a
particularly spicy morsel, would push it with his own hands into his
guests' very mouths.
I never shall forget the look of poor DIDDLOFF, when his Excellency,
rolling up a large quantity of this into a ball and exclaiming, "_Buk
Buk_" (it is very good), administered the horrible bolus to DIDDLOFF.
The Russian's eyes rolled dreadfully as he received it: he swallowed
it with a grimace that I thought must precede a convulsion, and
seizing a bottle next him, which he thought was Sauterne, but which
turned out to be french brandy, he drank off nearly a pint before he
knew his error. It finished him; he was carried away from the dining
room almost dead, and laid out to cool in a summer house on the
Bosphorus.
When it came to my turn, I took down the condiment with a smile, said
"_Bismillah_," licked my lips with easy gratification, and when the
next dish was served, made up a ball myself so dexterously, and popped
it down the old Galeongee's mouth with so much grace, that his heart
was won. Russia was put out of Court at once, _and the treaty_ of
Kabobanople _was signed_. As for DIDDLOFF, all was over with _him_, he
was recalled to Saint-Petersburg, and SIR RODERIC MURCHISON saw him,
under the nº 3967, working in the Ural mines.
(_The Snobs of England_, p. 146.)]
[Note 22: _Pendennis_, t. III, p. 111.]
V
Pourtant, à moins d'être Swift, il faut bien aimer quelque chose; on
ne peut pas toujours blesser et détruire, et le coeur, lassé de mépris
et de haine, a besoin de se reposer dans l'éloge et l'attendrissement.
D'un autre côté, blâmer un défaut, c'est louer la qualité contraire,
et l'on ne peut immoler une victime sans bâtir un autel; ce sont les
circonstances qui désignent l'une, ce sont les circonstances qui
élèvent l'autre, et le moraliste qui combat le vice dominant de son
pays et de son siècle prêche la vertu contraire au vice de son siècle
et de son pays. Dans une société aristocratique et marchande, ce vice
est l'égoïsme et l'orgueil; Thackeray exaltera donc la douceur et la
tendresse. Que l'amour et la bonté soient aveugles, instinctifs,
déraisonnables, ridicules, peu lui importe; tels qu'ils sont, il les
adore, et il n'y a pas de plus singulier contraste que celui de ses
héros et de son admiration. Il fait des sottes et s'agenouille devant
elles; l'artiste en lui contredit le commentateur; le premier est
ironique, le second est louangeur; le premier met en scène les
niaiseries de l'amour, le second en fait le panégyrique; le haut de la
page est une satire en action, le bas de la page est un dithyrambe en
tirades. Les compliments qu'il prodigue à Amélia Sedley, à Hélène
Pendennis, à Laura, sont infinis; jamais auteur n'a fait plus
visiblement et plus obstinément la cour à ses femmes: il leur immole
les hommes, non pas une fois, mais cent. «Très-vraisemblablement les
pélicans aiment à saigner sous le bec égoïste de leurs petits. Il est
certain que c'est le goût des femmes. Il doit y avoir dans la douleur
du sacrifice une sorte de plaisir que les hommes ne comprennent
pas.... Ne méprisons pas ces instincts parce que nous ne pouvons les
sentir. Les femmes ont été faites pour notre bien-être et notre
agrément, messieurs, comme toute la troupe des animaux inférieurs. Que
ce soit un mari fainéant, un fils dissipateur, un bien-aimé garnement
de frère, comme leurs coeurs sont prêts à répandre sur lui leurs
trésors de tendresse! Et comme nous sommes prêts, de notre part, à
leur fournir abondamment cette sorte de jouissance! À peine y a-t-il
un de mes lecteurs qui n'ait administré du plaisir sous cette forme à
ses femmes, et ne les ait régalées du contentement de lui pardonner!»
Lorsqu'il entre dans la chambre d'une bonne mère ou d'une jeune fille
honnête, il baisse les yeux comme à la porte d'un sanctuaire. En
présence de Laura résignée, pieuse, il s'arrête. «Comme elle faisait
son devoir en silence, et que, pour obtenir la force de l'accomplir,
elle priait toujours seule et loin de tous les regards, nous aussi
nous devons nous taire sur des vertus qui s'offensent du grand jour,
pareilles à des roses qui ne sauraient fleurir dans une salle de bal.»
Comme Dickens, il a le culte de la famille, des sentiments tendres et
simples, des contentements tranquilles et purs qu'on goûte au coin du
foyer domestique, entre un enfant et une femme. Lorsque ce misanthrope
si réfléchi et si âpre rencontre un épanchement filial ou une douleur
maternelle, il est blessé à l'endroit sensible, et, comme Dickens, il
fait pleurer[23].
On a des ennemis parce qu'on a des amis, et des aversions parce qu'on
a des préférences. Si l'on préfère la bonté dévouée et les affections
tendres, on prend en aversion l'arrogance et la dureté; la cause de
l'amour est aussi la cause de la haine, et le sarcasme, comme la
sympathie, est la critique d'une forme sociale et d'un vice public.
C'est pourquoi les romans de Thackeray sont une guerre contre
l'aristocratie. Comme Rousseau, il a loué les moeurs simples et
affectueuses; comme Rousseau, il hait la distinction des rangs.
Il a écrit là-dessus un livre entier, sorte de pamphlet moral et
demi-politique, _le Livre des Snobs_. Nous n'avons pas le mot, parce
que nous n'avons pas la chose. Le _snob_ est un enfant des sociétés
aristocratiques; perché sur son barreau dans la grande échelle, il
respecte l'homme du barreau supérieur et méprise l'homme du barreau
inférieur, sans s'informer de ce qu'ils valent, uniquement en raison
de leur place; du fond du coeur, il trouve naturel de baiser les
bottes du premier et de donner des coups de pied au second. Thackeray
énumère tout au long les suites de cette habitude. Écoutez la
conclusion:
Je ne puis supporter cela plus longtemps.--Cette diabolique
invention des moeurs nobiliaires, qui tue la bonté naturelle et
l'amitié honnête! Juste fierté, n'est-ce pas? rang et préséance?
Bon Dieu!--La table des rangs et des distinctions est un
mensonge, et devrait être jetée au feu. Organiser les rangs et
les préséances! cela était bon pour les maîtres de cérémonies des
anciens âges. Vienne maintenant quelque grand maréchal pour
organiser l'_égalité_[24].
Puis il ajoute avec bon sens, une âpreté et une familiarité tout
anglaises:
Si jamais nos cousins les Smigmags m'invitaient en même temps que
lord Longues-Oreilles, je saisirais une occasion après dîner, et
je lui dirais avec la plus grande bonhomie du monde: «Monsieur,
la fortune vous a fait cadeau de plusieurs milliers de guinées de
revenu. L'ineffable sagesse de nos ancêtres vous a placé
au-dessus de moi comme chef et législateur héréditaire. Notre
admirable constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie des
nations voisines) m'oblige à vous recevoir comme mon sénateur,
mon supérieur et mon tuteur. Votre fils aîné, Fitz-Hi-Han, est
sûr d'un siége au parlement. Vos plus jeunes fils, les de Bray,
daigneront consentir à être capitaines de vaisseau et
lieutenants-colonels, à nous représenter dans les cours
étrangères, à accepter de bons bénéfices, quand il s'en
présentera de convenables. Ces avantages, notre admirable
constitution (l'orgueil des Anglais et l'envie, etc.) déclare
qu'ils vous sont dus, sans tenir compte de votre imbécillité, de
vos vices, de votre égoïsme, ou de votre incapacité et de votre
parfaite extravagance. Si imbécile que vous soyez (et nous avons
le droit de supposer que milord est un âne aussi justement que de
prendre pour accordé qu'il est un patriote éclairé), si imbécile
que vous soyez (je me répète), personne ne vous accusera d'une
folie assez monstrueuse pour croire que vous soyez indifférent à
votre bonne fortune, ou que vous ayez la moindre envie d'y
renoncer. Non, et tout patriotes que nous sommes, Smith et moi,
si nous étions ducs, je ne doute pas que nous ne fussions les
partisans de notre caste; mais Smith et moi nous ne sommes pas
encore comtes. Nous ne croyons pas utile à l'armée de Smith que
le jeune de Bray soit colonel à vingt-cinq ans,--aux relations
diplomatiques de Smith que lord Longues-Oreilles soit ambassadeur
à Constantinople,--à notre politique, que Longues-Oreilles y
fourre son pied héréditaire.--Nous ne pouvons nous empêcher de
voir, Longues-Oreilles, que nous valons autant que vous. Nous
savons même l'orthographe mieux que vous; nous sommes capables de
raisonner aussi juste; nous ne voulons point vous avoir pour
maître, ni cirer plus longtemps vos souliers[25].»
Cette opinion du politique ne fait que résumer les remarques du
moraliste. S'il hait l'aristocratie, c'est moins parce qu'elle opprime
l'homme que parce qu'elle corrompt l'homme; en déformant la vie
sociale, elle déforme la vie privée; en instituant des injustices,
elle institue des vices; après avoir accaparé l'État, elle empoisonne
l'âme, et Thackeray retrouve sa trace dans la perversité et dans la
sottise de toutes les classes et de tous les sentiments.
Le roi ouvre cette galerie de portraits vengeurs. C'est Georges IV,
«le premier gentilhomme du monde.» Ce grand monarque, si justement
regretté, sut tailler des patrons d'habits, mener une voiture aussi
bien qu'un cocher de Brighton et jouer du violon. Dans la vigueur de
la jeunesse et dans le premier feu de l'invention, il inventa le punch
au marasquin, une boucle de soulier et un pavillon chinois, le plus
hideux bâtiment du monde. «Nous l'avons vu au théâtre de Drury-Lane,
nous l'avons vu, l'unique! _le roi!_ oui, le roi. Il y était. Les
estafiers se tenaient devant la loge auguste. Le marquis de Steyne
(lord du cabinet à poudre) et plusieurs autres grands officiers de
l'État étaient debout derrière le fauteuil où il était assis..., où il
était assis, sa face rouge toute fleurie, sa riche chevelure frisée,
son noble ventre tendu en avant. Comme on criait! comme on
applaudissait! comme on agitait les mouchoirs! Les dames pleuraient,
les mères embrassaient leurs enfants. Quelques-unes s'évanouirent.
Oui, nous l'avons vu. La fortune ne peut plus maintenant nous priver
de cette joie. D'autres ont vu Napoléon. Que ce soit notre juste
orgueil devant notre postérité d'avoir contemplé Georges le Bon,
Georges le Magnifique, Georges le Grand.»
Cher prince! la vertu émanée de son trône héroïque se répandait dans
le coeur de tous ses courtisans. Qui jamais offrit un plus bel exemple
que le marquis de Steyne? Ce seigneur, roi chez lui, a voulu prouver
qu'il l'était. Il force sa femme à s'asseoir à table à côté de filles
perdues, ses maîtresses. En vrai prince, il a pour ennemi principal
son fils aîné, héritier présomptif du marquisat, qu'il laisse jeûner
et qu'il engage à faire des dettes. En ce moment il courtise une
charmante personne, mistress Rebecca Crawley, qu'il aime pour son
hypocrisie, son sang-froid et son insensibilité sans égale. Le
marquis, à force d'avilir et de tyranniser ceux qui l'entourent, a
fini par haïr et mépriser l'homme; il n'a plus de goût que pour les
scélérats parfaits. Celle-ci le réveille; un jour même elle le
transporte d'enthousiasme. Elle jouait Clytemnestre dans une charade,
et son mari, Agamemnon; elle court au lit les yeux enflammés, l'épée
prête, d'un tel air que chacun frémit. «_Brava! brava!_ crie le vieux
Steyne d'une voix stridente. Par Dieu, elle le ferait!» On voit qu'il
a le sentiment du devoir conjugal. Sa conversation est d'une franchise
touchante. «Je ne peux pas renvoyer ma pauvre chère Briggs, lui dit
Rebecca.--Vous lui devez ses gages?--Bien plus; je l'ai
ruinée.--Ruinée? Alors pourquoi ne la chassez-vous pas?» Du reste,
_gentleman_ accompli et d'une douceur engageante, il traite ses femmes
en pacha, et ses paroles valent des coups de verge. Je recommande au
lecteur la scène domestique où il donne l'ordre d'inviter mistress
Rebecca Crawley. Lady Gaunt, sa belle-fille, dit qu'elle n'assistera
pas au dîner, et restera chez elle. «Très-bien! vous y trouverez les
recors; cela me dispensera de prêter à vos parents et de voir vos airs
tragiques. Qui êtes-vous pour donner des ordres ici? Vous n'avez pas
d'argent; vous n'avez pas de cervelle. Vous étiez ici pour avoir des
enfants, et vous n'en avez pas. Gaunt est las de vous. Votre
belle-soeur est la seule de la famille qui ne vous souhaite point
morte, parce que Gaunt se remarierait si vous l'étiez. Vous, prude! De
grâce, madame, vous raconterai-je quelques petites anecdotes sur
milady Bareacres, votre maman?» Le reste est du même style. Ses
belles-filles, poussées à bout, disent qu'elles voudraient être
mortes. Cette déclaration le met en joie, et il conclut par ce
principe: «Ce temple de la vertu m'appartient, et, si j'y invite tout
Newgate ou tout Bedlam, par Dieu! ils y seront bien reçus.» L'habitude
du despotisme fait les despotes, et le meilleur moyen de mettre des
tyrans dans les familles, c'est de garder des nobles dans l'État.
Reposons-nous à contempler le gentilhomme de campagne. L'innocence des
champs, les respects héréditaires, les traditions de famille, la
pratique de l'agriculture, l'exercice des magistratures locales, ont
dû produire là des hommes probes, sensés, pleins de bonté et
d'honnêteté, protecteurs de leur comté et serviteurs de leur pays. Sir
Pitt Crawley leur offre un modèle; il a 100000 francs de rente, deux
siéges au parlement. Il est vrai que les deux siéges lui sont donnés
par des bourgs pourris, et qu'il vend le second moyennant 1500 louis
par an. Il est excellent économe, et tond de si près ses fermiers,
qu'il ne trouve pour locataires que des faillis. Entrepreneur de
diligences, fournisseur du gouvernement, concessionnaire de mines, il
paye si mal ses agents et épargne si fort sur la dépense, que ses
mines s'inondent, ses chevaux crèvent, ses fournitures lui sont
renvoyées. Homme populaire, il préfère toujours la société d'un
maquignon à la compagnie d'un _gentleman_. Il jure, boit, plaisante
avec les filles d'auberge, vide un verre de vin à la table d'un
fermier qu'il exproprie le lendemain, rit avec un braconnier qu'il
envoie deux jours après _convict_ en Australie. Il a l'accent d'un
provincial, l'esprit d'un laquais, les façons d'un rustre. À table,
servi par trois laquais et par un sommelier dans de l'argent massif,
il demande compte des plats et des bêtes qui les ont fournis. «Qui
était ce mouton, Horrock, et quand l'avez-vous tué?--Un des écossais à
tête noire, sir Pitt. Nous l'avons tué jeudi.--Qui en a pris?--Steel
de Mudbury a pris le dos et les deux cuisses, sir Pitt; mais il dit
que le dernier était trop jeune et diablement laineux, sir Pitt.--Et
les épaules?» Le dialogue continue sur le même ton: après le mouton
d'Écosse, le cochon noir de Kent; ces bêtes semblent la famille de sir
Pitt, tant il s'y intéresse. Pour ses filles, il les laisse vagabonder
dans la loge du jardinier, où elles prendront l'éducation qui se
trouvera. Pour sa femme, il la bat de temps à autre. Pour ses gens, il
leur redemande les liards de sa monnaie. «Un liard par jour fait sept
schellings par an; sept schellings par an sont l'intérêt de sept
guinées. Ayez soin de vos liards, vieille Tinker, et les guinées vous
viendront d'elles-mêmes.--Il n'a jamais donné un liard dans sa vie,
dit la vieille en grommelant.--Jamais, et je n'en donnerai jamais un;
c'est contre mon principe.» Il est impudent, brutal, grossier, ladre,
retors, extravagant. Du reste, courtisé par les ministres, grand
shérif, honoré, puissant, il roule en carrosse doré et se trouve un
des piliers de l'État.
Ceux-là sont riches; probablement l'argent les a corrompus. Cherchons
un noble pauvre, exempt de tentations; sa grande âme, livrée à
elle-même, laissera voir toute sa beauté native: sir Francis
Clavering est dans ce cas. Il a joué, bu et soupé jusqu'à se mettre
sur la paille. Il a escroqué de l'argent dans son régiment, «montré sa
plume blanche[26],» et, après avoir couru tous les billards de
l'Europe, s'est vu déposer en prison par des créanciers discourtois.
Pour en sortir, il a épousé une bonne veuve créole qui traite
outrageusement l'orthographe, et dont l'argent n'est pas net. Il la
ruine, se met à genoux devant elle pour obtenir des écus et son
pardon, jure sur la Bible de ne plus faire de dettes, et court en
sortant chez l'usurier. De tous les coquins que les romanciers ont mis
en scène, il est le plus ignoble. Il n'a plus ni volonté ni bon sens:
c'est un homme dissous. Il avale les affronts comme l'eau, pleure,
demande pardon et recommence. Il s'humilie, se prosterne, et un
instant après jure et tempête, pour retomber dans l'abattement de la
plus extrême lâcheté. Il implore, menace, et dans le même quart
d'heure prend l'homme menacé pour confident intime et ami de coeur.
«N'est-ce pas dur, Altamont, que milady ne veuille plus me confier une
seule cuiller? Cela n'est pas d'une lady, Altamont. Il est bien cruel
à elle de ne pas me montrer plus de confiance! Et les domestiques qui
commencent à rire, les infâmes gredins! Ils ne répondent plus à ma
sonnette. Et mon valet qui était au Vauxhall la nuit dernière avec une
de mes chemises de toilette et mon gilet de velours! Je l'ai bien
reconnu, mon gilet. Ce maudit chien d'insolent! Et il est venu danser
devant mon nez, le diable l'emporte. Tous ces infernaux gredins de
valets!» Sa conversation est un composé de jurons, de lamentations et
de radotages; ce n'est plus un homme, mais les débris d'un homme: il
ne subsiste en lui que des restes discordants de passions viles,
pareilles aux tronçons d'un serpent écrasé, et qui, faute de pouvoir
mordre, se froissent et se tordent dans la bave et dans la boue.
L'aspect d'un billet de banque le fait courir les yeux fermés à
travers un monceau de supplications et de mensonges. Pour lui l'avenir
a disparu; il ne voit que le présent. Il signera une lettre de change
de vingt louis à trois mois pour avoir vingt francs tout de suite. Son
abrutissement est devenu de l'imbécillité; ses yeux sont bouchés; il
ne voit pas que ses protestations excitent la défiance, que ses
mensonges excitent le dégoût, qu'à force de bassesse il perd le fruit
de ses bassesses, tellement qu'en le voyant entrer on éprouve la
violente envie de prendre au cou le noble baronnet, membre du
parlement, auguste, habitant d'un manoir historique, pour le jeter,
comme un panier d'ordures, du haut en bas de l'escalier.
Il faut s'arrêter; un volume n'épuiserait pas la liste des perfections
que Thackeray découvre dans l'aristocratie anglaise. C'est le marquis
de Farintosh, vingt-cinquième du nom, illustre imbécile, bien portant
et content de soi, que toutes les femmes lorgnent et que tous les
hommes saluent; c'est lady Kew, vieille femme du monde, tyrannique et
corrompue, qui fait la guerre à sa fille et la chasse aux mariages;
c'est sir Barnes Newcome, un des êtres les plus poltrons, les plus
méchants, les plus menteurs, les mieux bafoués et les plus battus qui
aient souri dans un salon et harangué dans un parlement. Je n'en vois
qu'un seul estimable, personnage effacé, lord Kew, qui, après beaucoup
de sottises et de débauches, est touché par sa vieille mère puritaine
et se repent. Mais ces portraits sont doux auprès des dissertations;
le commentateur est plus amer encore que l'artiste; il blesse mieux en
parlant qu'en faisant parler. Il faut lire ses poignantes diatribes
contre les mariages de convenance et le sacrifice des filles, contre
l'inégalité des héritages et l'envie des cadets, contre l'éducation
des nobles et leurs traditions d'insolence, contre l'achat des grades
à l'armée, contre l'isolement des classes, contre tous les attentats à
la nature et à la famille inventés par la société et par la loi. Par
derrière cette philosophie s'étend une seconde galerie de portraits
aussi insultants que les premiers: car l'inégalité, ayant corrompu les
grands qu'elle exalte, corrompt les petits qu'elle ravale, et le
spectacle de l'envie ou de la bassesse dans les petits est aussi laid
que le spectacle de l'insolence ou du despotisme dans les grands.
Selon Thackeray, la société anglaise est un composé de flatteries et
d'intrigues, chacun s'efforçant de se guinder d'un échelon et de
repousser ceux qui montent. Être reçu à la cour, voir son nom dans les
journaux sur une liste d'illustres convives, offrir chez soi une tasse
de thé à quelque illustre pair hébété et bouffi, telle est la borne
suprême de l'ambition et de la félicité humaine. Pour un maître, il y
a toujours cent valets. Le major Pendennis, homme résolu, de
sang-froid et habile, a contracté cette lèpre. Son bonheur aujourd'hui
est de saluer un lord. Il ne se trouve bien que dans un salon ou dans
un parc d'aristocratie. Il a besoin d'être traité avec cette
bienveillance humiliante dont les grands assomment leurs inférieurs.
Il embourse très-bien les manques d'égards, et dîne gracieusement à
une table illustre où on l'invite en trois ans deux fois pour boucher
un trou. Il quitte un homme de génie ou une femme d'esprit pour causer
avec une pécore titrée ou un lord ivrogne. Il aime mieux être toléré
chez un marquis que respecté chez un bourgeois. Ayant érigé ces belles
inclinations en principes, il les inculque à son neveu qu'il aime, et,
pour le pousser dans le monde, lui offre en mariage une fortune
escroquée et la fille d'un _convict_.--D'autres se glissent dans les
salons augustes, non plus par moeurs de parasites, mais à beaux
deniers comptants. Autrefois en France les seigneurs, avec des écus
bourgeois, fumaient leurs terres; aujourd'hui en Angleterre les
bourgeois, avec un mariage noble, anoblissent leur argent. Moyennant
cent mille guinées donnés au père, Pump le marchand épouse lady
Blanche Cou-Roide, laquelle reste lady, quoique sa femme.
Naturellement il est méprisé par elle, comme bourgeois, et de plus
détesté, comme l'ayant faite à demi bourgeoise. Il n'ose voir ses amis
chez lui, ce sont gens trop bas pour sa femme. Il n'ose visiter les
amis de sa femme chez eux, ce sont gens trop hauts pour lui. Il est le
sommelier de sa femme, la risée de son beau-père, le domestique de son
fils, et se console en espérant que ses petits-fils, devenus barons
Pump, rougiront de lui et ne voudront jamais prononcer son nom.--Une
troisième façon d'entrer dans la noblesse est de se ruiner et de ne
voir personne. Ce moyen ingénieux est employé à la campagne par Mme la
majoresse Punto. Elle a pour ses filles une gouvernante incomparable,
qui croit que Dante s'appelait Alighieri parce qu'il était d'Alger,
mais qui a fait l'éducation de deux marquis et d'une comtesse. «Cette
solitude est triste, lui dit quelqu'un, vous pourriez recevoir l'homme
de loi.--Une famille comme la nôtre, cher monsieur, est-ce
possible?--Le docteur?--Lui peut-être; mais sa femme et ses enfants,
fi donc!--Les gens de cette grande maison là-bas?--Là-bas? Le château
calicot? un drapier retiré! Des gens comme nous sont obligés de se
respecter eux-mêmes.--Le ministre?--Horreur! Il prêche en surplis, mon
cher monsieur, c'est un puséiste.» Cette famille sensée bâille toute
seule six mois durant, et le reste de l'année jouit de la gloutonnerie
des hobereaux qu'elle régale et des rebuffades des grands lords
qu'elle visite. Le fils, officier de hussards, a besoin de luxe pour
vivre de pair avec les seigneurs ses camarades, et son tailleur prend
au père trois cents guinées par an sur neuf cents qui font tout le
revenu de toute la famille. Je ne finirais pas si je comptais toutes
les vilenies et toutes les misères que Thackeray attribue à l'esprit
aristocratique: la division des familles, la hauteur de la soeur
anoblie, la jalousie de la soeur roturière, l'abaissement des
caractères dressés dès l'école à vénérer les petits lords, la
dégradation des filles qui veulent accrocher des maris nobles, la rage
des vanités refoulées, la lâcheté des complaisances offertes, le
triomphe de la sottise, le mépris du talent, l'injustice consacrée, le
coeur dénaturé, les moeurs perverties. Devant ce tableau frappant de
vérité et de génie, on a besoin de se rappeler que cette inégalité
blessante est la cause d'une liberté salutaire, que l'iniquité sociale
produit la prospérité politique, qu'une classe de grands héréditaires
est une classe d'hommes d'État héréditaires, qu'en un siècle et demi
l'Angleterre a eu cent cinquante ans de bon gouvernement, qu'en un
siècle et demi la France a eu cent vingt ans de mauvais gouvernement,
que tout se paye et qu'on peut payer cher des chefs capables, une
politique suivie, des élections libres, et la surveillance du
gouvernement par la nation. On a besoin aussi de se rappeler que ce
talent, fondé sur la réflexion intense et concentré dans les
préoccupations morales, a dû transformer la peinture des moeurs en
satire systématique et militante, exaspérer la satire jusqu'à
l'animosité calculée et implacable, noircir la nature humaine, et
s'acharner, avec une haine choisie, redoublée et naturelle, contre le
vice principal de son pays et de son temps.
[Note 23: Voyez, par exemple, dans _the Great Hoggarthy Diamond_,
p. 121, la mort du petit enfant.--Dans _le livre des Snobs_, voyez la
dernière ligne: «Fun is good, truth is still better, and love best of
all.»]
[Note 24: I can bear it no longer--this diabolical invention of
gentility which kills natural kindliness and honest friendship. Proper
pride, indeed! Rank and precedence, forsooth! The table of ranks and
degrees is a lie, and should be flung into the fire. Organise rank and
precedence! that was well for the masters of ceremonies of former
ages. Come forward, some great marshal, and organise EQUALITY in
society.
(_The snobs of England_, p. 322.)]
[Note 25: If ever our cousins the SMIGSMAGS asked me to meet LORD
LONGEARS, I would like to take an opportunity after dinner and say, in
the most good-natured way in the world:--Sir, Fortune makes you a
present of a number of thousand pounds every year. The ineffable
wisdom of our ancestors has placed you as a chief and hereditary
legislator over me. Our admirable Constitution (the pride of Britons
and envy of surrounding nations) obliges me to receive you as my
senator, superior, and guardian. Your eldest son, FITZ-HEEHAW, is sure
of a place in Parliament; your younger sons, the DE BRAYS, will kindly
condescend to be post-captains and lieutenant-colonels, and to
represent us in foreign courts, or to take a good living when it falls
convenient. These prizes our admirable Constitution (the pride and
envy of, etc.) pronounces to be your due; without count of your
dulness, your vices, your selfishness, of your entire incapacity and
folly. Dull as you may be (and we have as good a right to assume that
my lord is an ass, as the other proposition, that he is an enlightened
patriot);--dull, I say, as you may be, no one will accuse you of such
monstrous folly, as to suppose that you are indifferent to the good
luck which you possess, or have any inclination to part with it.
No--and patriots as we are, under happier circumstances, SMITH and I,
I have no doubt, were we dukes ourselves, would stand by our order.
We would submit good-naturedly to sit in a high place. We would
acquiesce in that admirable Constitution (pride and envy of, etc.)
which made us chiefs and the world our inferiors; we would not cavil
particularly at that notion of hereditary superiority which brought so
many simple people cringing to our knees. May be, we would rally round
the Corn-Laws: we would make a stand against the Reform bill; we would
die rather than repeal the acts against Catholics and Dissenters; we
would, by our noble system of class-legislation, bring Ireland to its
present admirable condition.
But SMITH and I are not earls as yet. We don't believe that it is for
the interest of SMITH'S army that young DE BRAY should be a colonel at
five-and-twenty,--of SMITH'S diplomatic relations that LORD LONGEARS
should go ambassador to Constantinople,--of our politics, that
LONGEARS should put his hereditary foot into them.
This bowing and cringing SMITH believes to be the act of snobs; and he
will do all in his might and main to be a snob and to submit to snobs
no longer. To LONGEARS he says, "We can't help seeing, LONGEARS, that
we are as good as you. We can spell even better; we can think quite as
rightly; we will not have you for our master, or black your shoes any
more."
(_The Snobs of England_, p. 322.)]
[Note 26: Refusé un duel.]
§ 2.