Nul écrivain ne fut mieux doué que Thackeray pour ce genre de satire;
c'est que nulle faculté n'est plus propre à ce genre de satire que la
réflexion. La réflexion est l'attention concentrée, et l'attention
concentrée centuple la force et la durée des émotions. Celui qui s'est
enfoncé dans la contemplation du vice ressent de la haine pour le
vice, et l'intensité de sa haine a pour mesure l'intensité de sa
contemplation. Au premier instant, la colère est un vin généreux qui
enivre et qui exalte; conservée et enfermée, elle devient une liqueur
qui brûle tout ce qu'elle touche, et corrode jusqu'au vase qui la
contient. De tous les satiriques, Thackeray, après Swift, est le plus
triste. Ses compatriotes eux-mêmes[16] lui ont reproché de peindre le
monde plus laid qu'il n'est. L'indignation, la douleur, le mépris, le
dégoût, sont ses sentiments ordinaires. Lorsqu'il s'en écarte et
imagine des âmes tendres, il exagère leur sensibilité pour rendre leur
oppression plus odieuse; l'égoïsme qui les brise paraît horrible, et
leur douceur résignée est une mortelle injure contre leurs tyrans:
c'est la même haine qui a calculé la bonté des victimes et la dureté
des persécuteurs[17].
Cette colère exaspérée par la réflexion est encore armée par la
réflexion. On voit qu'il n'est pas emporté par une indignation ou par
une pitié passagère. Il s'est maîtrisé avant de parler. Il a pesé
plusieurs fois la coquinerie qu'il va décrire. Il en possède les motifs,
l'espèce, les suites, comme un naturaliste ses classifications. Il est
sûr de son jugement, et l'a mûri. Il punit en homme convaincu, qui tient
sur sa table une liasse de preuves, qui n'avance rien sans un document
ou un raisonnement, qui a prévu toutes les objections et réfuté toutes
les excuses, qui ne pardonnera jamais, qui a raison d'être inflexible,
qui a conscience de sa justice, et qui appuie sa sentence et sa
vengeance sur toutes les forces de la méditation et de l'équité. L'effet
de cette haine justifiée et contenue est accablant. Lorsqu'on achève de
lire les romans de Balzac, on éprouve le plaisir d'un naturaliste
promené dans un musée à travers une belle collection de spécimens et de
monstres. Lorsqu'on achève de lire Thackeray, on éprouve le saisissement
d'un étranger amené devant le matelas de l'amphithéâtre le jour où l'on
pose les moxas et où l'on fait les amputations.
En pareil cas, l'arme la plus naturelle est l'ironie sérieuse, car
elle témoigne d'une haine réfléchie: celui qui l'emploie supprime son
premier mouvement; il feint de parler contre lui-même, et se maîtrise
jusqu'à prendre le parti de son adversaire. D'autre part, cette
attitude pénible et voulue est le signe d'un mépris excessif; la
protection apparente qu'on prête à son ennemi est la pire des
insultes. Il semble qu'on lui dise: «J'ai honte de vous attaquer; vous
êtes si faible, que même avec un appui vous tombez; vos raisons sont
votre opprobre, et vos excuses sont votre condamnation.» Aussi, plus
l'ironie est grave, plus elle est forte; plus on met de soin à
défendre son ennemi, plus on l'avilit; plus on paraît l'aider, plus on
l'écrase. C'est pourquoi le sarcasme sérieux de Swift est terrible; on
croit qu'il salue, et il tue; son approbation est une flagellation.
Entre ses élèves, Thackeray est le premier. Plusieurs chapitres dans
_le Livre des Snobs_[18], par exemple celui des _snobs_ littéraires,
sont dignes de _Gulliver_. L'auteur vient de passer en revue tous les
_snobs_ d'Angleterre: que va-t-il dire de ses frères, les _snobs_
littéraires? Osera-t-il en parler? Certainement. Mon cher et excellent
lecteur, ne savez-vous pas que Brutus fit couper la tête à ses propres
fils? En vérité, vous auriez bien mauvaise opinion de la littérature
moderne et des modernes littérateurs, si vous doutiez qu'un seul
d'entre nous hésitât à enfoncer un couteau dans le corps de son
confrère en cas de besoin public.
Mais le fait est que dans la profession de littérateur il n'y a
point de _snobs_. Regardez de tous côtés dans toute l'assemblée
des écrivains anglais, et je vous défie d'y montrer un seul
exemple de vulgarité, ou d'envie, ou de présomption.--Hommes et
femmes, tous, autant que j'en connais, sont modestes dans leur
maintien, élégants dans leurs manières, irréprochables dans leur
vie, et honorables dans leur conduite soit entre eux, soit à
l'égard du monde.--Il n'est pas impossible peut-être que (par
hasard) vous entendiez un littérateur dire du mal de son frère;
mais pourquoi? Par malice? Point du tout. Par envie? En aucune
façon. Simplement par amour de la vérité et par devoir public.
Supposez par exemple que, tout bonnement, j'indique un défaut
dans la personne de mon ami M. Punch, et que je dise que M. P.
est bossu, que son nez et son menton sont plus crochus que le nez
et le menton d'Apollon et de l'Antinoüs; ceci prouve-t-il que je
veuille du mal à M. Punch? Pas le moins du monde. C'est le devoir
du critique de montrer les défauts aussi bien que les mérites, et
invariablement il accomplit son devoir avec la plus entière
sincérité et la plus parfaite douceur.--Le sentiment de l'égalité
et de la fraternité entre les auteurs m'a toujours frappé comme
une des plus aimables qualités distinctives de cette classe.
C'est parce que nous nous apprécions et nous nous respectons les
uns les autres que le monde nous respecte si fort, que nous
tenons un si bon rang dans la société et que nous nous y
comportons d'une manière si irréprochable. La littérature est si
fort en honneur en Angleterre, qu'il y a une somme d'environ
douze cents guinées par an mise de côté pour pensionner les
personnes de cette profession. C'est un grand honneur pour eux,
et aussi une preuve que leur condition est généralement prospère
et florissante. Ils sont ordinairement si riches et si économes,
qu'il n'y a presque point besoin d'argent pour les aider[19].
On est tenté de se méprendre, et pour entendre ce passage, on a besoin
de se rappeler que, dans une société aristocratique et marchande, sous
le culte de l'argent et l'adoration du rang, le talent pauvre et
roturier est traité comme le méritent sa roture et sa pauvreté[20]. Ce
qui rend ces ironies encore plus fortes, c'est leur durée; il y en a
qui se prolongent pendant un roman entier, par exemple celui des
_Bottes fatales_. Un Français ne pourrait continuer aussi longtemps le
sarcasme. Il s'échapperait à droite ou à gauche par des émotions
différentes, il changerait de visage et ne soutiendrait pas une
attitude si fixe, indice d'une animosité si décidée, si calculée et si
amère. Il y a des caractères que Thackeray développe pendant trois
volumes, Blanche Amory, Rebecca Sharp, et dont il ne parle jamais
sans insulte; toutes deux sont des coquines, et jamais il ne les
introduit sans les combler de tendresses: la chère Rebecca! la tendre
Blanche! La tendre Blanche est une jeune fille sentimentale et
littéraire, obligée de vivre avec des parents qui ne la comprennent
pas. Elle souffre tant, qu'elle les ridiculise tout haut devant tout
le monde; elle est si opprimée par la sottise de sa mère et de son
beau-père, qu'elle ne perd pas une occasion de leur faire sentir leur
stupidité. En bonne conscience, peut-elle faire autrement? Ne
serait-ce point de sa part un manque de sincérité que d'affecter une
gaieté qu'elle n'a pas, ou un respect qu'elle ne peut ressentir? On
comprend que la pauvre enfant ait besoin de sympathie; en quittant les
poupées, ce coeur aimant s'est épris d'abord de Trenmor, de Sténio, du
prince Djalma et autres héros des romanciers français. Hélas! le monde
imaginaire ne suffit pas aux âmes blessées, et le désir de l'idéal,
pour s'assouvir, se rabaisse enfin jusqu'aux êtres de la terre. À onze
ans, Mlle Blanche eut une inclination pour un petit Savoyard, joueur
d'orgue à Paris, qu'elle crut un jeune prince enlevé; à douze ans, un
vieux et hideux maître de dessin agita son coeur vierge; à
l'institution de Mme de Caramel, elle eut une correspondance avec deux
jeunes écoliers du collége Charlemagne. Chère âme délaissée, ses pieds
délicats se sont déjà froissés aux sentiers de la vie; chaque jour ses
illusions s'effeuillent, et c'est en vain qu'elle les consigne en
vers, dans un petit livre relié de velours bleu avec un fermoir d'or,
intitulé: _Mes Larmes_. Dans cet isolement, que faire? Elle
s'enthousiasme pour les jeunes filles qu'elle rencontre, elle ressent
à leur vue une attraction magnétique, elle devient leur soeur, sauf à
les mettre de côté demain, comme une vieille robe: nous ne commandons
pas à nos sentiments, et rien n'est plus beau que le naturel. Du
reste, comme l'aimable enfant a beaucoup de goût, l'imagination vive,
une inclination poétique pour le changement, elle tient sa femme de
chambre Pincott à l'ouvrage nuit et jour. En personne délicate, vraie
_dilettante_ et amateur du beau, elle la gronde pour ses yeux battus
et son visage pâle. Là-dessus, pour l'encourager, elle lui dit avec
ses ménagements et sa franchise ordinaires: «Pincott, je vous
renverrai, car vous êtes beaucoup trop faible, et vos yeux vous
manquent, et vous êtes toujours à gémir, à pleurnicher, à demander le
médecin; mais je sais que vos parents ont besoin de vos gages, et je
vous garde pour l'amour d'eux!--Pincott, votre air misérable et vos
façons serviles me donnent vraiment la migraine. Je crois que je vous
ferai mettre du rouge.--Pincott, vos parents meurent de faim; mais si
vous me tiraillez ainsi les cheveux, je vous prierai de leur écrire et
de leur dire que je n'ai plus besoin de vos services.» Cette pécore de
Pincott n'apprécie pas son bonheur. Peut-on être triste quand on sert
un être aussi supérieur que miss Blanche? Quelle joie de lui fournir
des sujets de style! car, il faut bien l'avouer, miss Blanche n'a pas
dédaigné d'écrire une charmante pièce de vers sur la petite servante
arrachée au foyer paternel, «triste exilée sur la terre étrangère.»
Hélas! le plus petit événement suffit pour blesser ce coeur trop
sensible. À la moindre émotion, ses larmes coulent, ses sentiments
frémissent, comme un papillon délicat qu'on écrase dès qu'on le
touche. La voilà qui passe, aérienne, les yeux au ciel, un faible
sourire arrêté sur ses lèvres roses, touchante sylphide, si consolante
pour tous ceux qui l'entourent que chacun la souhaite au fond d'un
puits.
Un degré ajouté à l'ironie sérieuse produit la caricature sérieuse.
Ici, comme tout à l'heure, l'auteur plaide les raisons du prochain; la
seule différence est qu'il les plaide avec trop de chaleur: c'est une
insulte sur une insulte. À ce titre, elle abonde dans Thackeray.
Quelques-uns de ses grotesques sont énormes, par exemple M. Alcide de
Mirobolan, cuisinier français, artiste en sauces, qui déclare sa
flamme à miss Blanche au moyen de tartes symboliques, et se croit un
_gentleman_; Mme la majoresse O'Dowd, sorte de grenadier en bonnet, la
plus pompeuse et la plus bavarde des Irlandaises, occupée à régenter
le régiment et à marier bon gré mal gré les célibataires; miss Briggs,
vieille dame de compagnie, née pour recevoir des affronts, faire des
phrases et verser des larmes; le Docteur, qui prouve à ses élèves
mauvais latinistes que l'habitude des barbarismes conduit à
l'échafaud. Ces difformités calculées n'excitent qu'un rire triste. On
aperçoit toujours derrière la grimace du personnage l'air sardonique
du peintre, et l'on conclut à la bassesse et à la stupidité du genre
humain. D'autres figures, moins grossies, ne sont point cependant plus
naturelles. On voit que l'auteur les jette exprès dans des sottises
palpables et dans des contradictions marquées. Telle est miss Crawley,
vieille fille immorale et libre penseuse, qui loue les mariages
disproportionnés, et tombe en convulsions quand à la page suivante son
neveu en fait un; qui appelle Rebecca Sharp son égale, et au même
instant lui dit d'apporter les pincettes; qui, apprenant le départ de
sa favorite, s'écrie avec désespoir: «Bonté du ciel! qui est-ce qui
maintenant va me faire mon chocolat?» Ce sont là des scènes de
comédie, et non des peintures de moeurs. Il y en a vingt pareilles.
Vous voyez une excellente tante, mistress Hoggarthy, du château de
Hoggarthy, s'imposer dans la maison de son neveu Titmarsh, le jeter
dans de grosses dépenses, persécuter sa femme, chasser ses amis,
désoler son mariage. Le pauvre diable ruiné est mis en prison. Elle le
dénonce aux créanciers avec une indignation vraie et le foudroie de la
meilleure foi du monde. Le misérable a été le bourreau de sa tante.
Elle a été attirée par lui hors de chez elle, tyrannisée par lui,
volée par lui, outragée par sa femme. Elle a vu le beurre prodigué
comme l'eau, le charbon dilapidé, les chandelles brûlées par les deux
bouts. «Et maintenant vous avez l'audace, emprisonné comme vous l'êtes
et justement pour vos crimes, de me prier de payer vos dettes! Non,
monsieur, c'est assez que votre mère tombe à la charge de sa paroisse,
et que votre femme aille balayer les rues. Pour moi, je suis à l'abri
de vos perfidies. Le mobilier de la maison est à moi, et, puisqu'il
entre dans vos intentions que madame votre femme couche sur le pavé,
je vous préviens que je le ferai enlever demain. M. Smithers vous dira
que j'étais décidée à vous laisser toute ma fortune. Ce matin, en sa
présence, j'ai solennellement déchiré mon testament, et, par cette
lettre, je renonce à toute relation avec vous et avec votre famille de
mendiants. J'ai recueilli une vipère dans mon sein, elle m'a
piquée.»--Cette femme juste et compatissante rencontre son égal, un
homme pieux, John Brough, esquire, membre du parlement, directeur de
la compagnie indépendante d'assurances contre l'incendie et sur la vie
du Diddlesex oriental. Ce chrétien vertueux a humé de loin la
réjouissante odeur de ses terres, maisons, capitaux et autres valeurs
mobilières et immobilières. Il court sus à la belle fortune de
mistress Hoggarthy, affligé de voir qu'elle rapporte à peine quatre
pour cent à mistress Hoggarthy, décidé à doubler le revenu de mistress
Hoggarthy. Il la rencontre à l'hôtel le visage enflé. (Toute la nuit,
elle avait été mangée aux puces.) «Bonté du ciel, s'écrie John Brough
esquire, une dame de votre rang souffrir une pareille chose!
L'excellente parente de mon cher ami Titmarsh! Jamais on ne dira que
mistress Hoggarthy, du château de Hoggarthy, pourra être soumise à une
si horrible humiliation, tant que John Brough aura une maison à lui
offrir, une maison humble, heureuse, chrétienne, madame, quoique
peut-être inférieure à la splendeur de celles auxquelles vous avez
été accoutumée dans votre illustre carrière! Isabelle, mon amour!
Belinda! Parlez à mistress Hoggarthy. Dites-lui que la maison de John
Brough est à elle depuis la mansarde jusqu'à la cave. Je le répète,
madame, depuis la cave jusqu'à la mansarde: je désire, je supplie,
j'ordonne que les malles de mistress Hoggarthy, du château de
Hoggarthy, soient en ce moment même portées dans ma voiture.» Ce style
fait rire, si l'on veut, mais d'un rire triste. On vient d'apprendre
que l'homme est hypocrite, injuste, tyrannique, aveugle. Affligé, on
se retourne vers l'auteur, et l'on ne voit sur ses lèvres que des
sarcasmes, sur son front que du chagrin.
[Note 16: Dans la _Revue d'Édimbourg_.]
[Note 17: Rôle d'Amélia dans _Vanity Fair_.--Rôle du colonel
Newcome dans _les Newcomes_.]
[Note 18: _Snob_, mot d'argot intraduisible, désignant un homme
«qui admire bassement des choses basses.»]
[Note 19: My dear and excellent querist, whom does the
schoolmaster flog so resolutely as his own son? Didn't BRUTUS chop his
offspring's head off? You have a very bad opinion indeed of the
present state of literature and of literary men, if you fancy that any
one of us would hesitate to stick a knife into his neighbour penman,
if the latter's death could do the state any service.
But the fact is, that in the literary profession THERE ARE NO SNOBS.
Look round at the whole body of British men of letters, and I defy you
to point out among them a single instance of vulgarity, or envy, or
assumption.
Men and women, as far as I have known them, they are all modest in
their demeanour, elegant in their manners, spotless in their lives,
and honourable in their conduct to the world and to each other. You
_may_, occasionally, it is true, hear one literary man abusing his
brother; but why? Not in the least out of malice; not at all from
envy; merely from a sense of truth and public duty. Suppose, for
instance, I good-naturedly point out a blemish in my friend _Mr.
Punch's_ person, and say _Mr. P._ has a hump-back, and his nose and
chin are more crooked than those features in the APOLLO or ANTINOUS,
which we are accustomed to consider as our standards of beauty; does
this argue malice on my part towards _Mr. Punch_? Not in the least. It
is the critic's duty to point out defects as well as merits, and he
invariably does his duty with the utmost gentleness and candour.
That sense of equality and fraternity amongst Authors has always
struck me as one of the most amiable characteristics of the class. It
is because we know and respect each other, that the world respects us
so much, that we hold such a good position in society, and demean
ourselves so irreproachably when there.
Literary persons are held in such esteem by the nation, that about two
of them have been absolutely invited to Court during the present
reign: and it is probable that towards the end of the season, one or
two will be asked to dinner by SIR ROBERT PEEL.
They are such favourites with the public, that they are continually
obliged to have their pictures taken and published; and one or two
could be pointed out, of whom the nation insists upon having a fresh
portrait every year. Nothing can be more gratifying than this proof of
the affectionate regard which the people has for its instructors.
Literature is held in such honour in England, that there is a sum of
near twelve hundred pounds per annum set apart to pension deserving
persons following that profession. And a great compliment this is,
too, to the professors, and a proof of their generally prosperous and
flourishing condition. They are generally so rich and thrifty, that
scarcely any money is wanted to help them. (_The Snobs of England_, p.
201.)]
[Note 20: «L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de
leur valeur en abordant en Angleterre.» (Stendhal.)]