II

On fouette très-fort dans cette école; c'est le goût anglais. Des

goûts et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on

peut comprendre, et le plus sûr moyen de comprendre le goût anglais

est de l'opposer au goût français.

Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier

d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est

là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine, mais

c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère,

elles seront choquées; si vous faites la leçon, elles bâilleront.

Riez, c'est ici la règle, non pas cruellement et par inimitié visible,

mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste

veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la

rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme légère, il glisse et

gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets.

Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez

gai.--Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable à

l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il

faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter

leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un

étalage d'éloquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur

pour supposer qu'ils vous entendent à demi-mot, qu'un sourire indiqué

vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion entrevue au

vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire

géométrique.--Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en

religion, depuis mille ans, ils sont très-gouvernés, trop gouvernés;

que lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un habit trop

étroit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs;

volontiers ils entendent insinuer les choses défendues, et souvent,

par abus de logique, par entraînement, par vivacité, par mauvaise

humeur, ils frappent à travers le gouvernement la société, à travers

la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop longtemps sous

la férule; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas

vous exhorter à leur plaire; je remarque seulement que pour leur

plaire un grain d'humeur séditieuse ne nuit pas.

Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle

sévère, garnie de bancs multipliés, ornée de becs de gaz, balayée,

régulière, club de controverses du temple de sermons. Il y a là cinq

cents longues figures, tristes, roides[15], et au premier coup d'oeil

il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays, un

tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus lourde et

plus forte, a ôté aux impressions leur mobilité rapide, et la pensée,

moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacité sa gaieté. Si

vous raillez devant eux, songez que vous parlez à des hommes

attentifs, concentrés, capables de sensations durables et profondes,

incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles

et contractés veulent garder la même attitude: ils répugnent aux

sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et leur

rire est une convulsion aussi roide que leur gravité. N'effleurez pas,

appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez que

vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut des

secousses pour mettre ces nerfs en action.--Comptez encore que vos

gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent

ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que

leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations

aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des

réfutations développées et des explications complètes, et que s'ils

ont payé leur billet d'entrée, c'est pour écouter des conseils

applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des

émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises.

Pour plaire à leur tempérament, il ne faut point égratigner, mais

supplicier le vice; pour plaire à leur esprit, il ne faut point

railler par des saillies, mais par des raisonnements.--Encore un mot:

là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique,

royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a

autour d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont donné

rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un acteur

coupable d'avoir pour maîtresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du

doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du monde,

vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des

convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet

de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais, il faut

être Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs

lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire

deviendra plus âpre, et ajoutera le poids de la croyance publique à la

pression de la logique et à la force du ressentiment.

[Note 15: Their usual english expression of intense gloom, and

subdued agony. (Thackeray, _the Book of Snobs_.)]

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 33 / 109 题