On fouette très-fort dans cette école; c'est le goût anglais. Des
goûts et des verges, il ne faut pas disputer; mais sans disputer on
peut comprendre, et le plus sûr moyen de comprendre le goût anglais
est de l'opposer au goût français.
Je vois chez nous, dans un salon de gens d'esprit ou dans un atelier
d'artistes, vingt personnes vives: elles ont besoin de s'amuser, c'est
là leur fond. Vous pouvez leur parler de la scélératesse humaine, mais
c'est à la condition de les divertir. Si vous vous mettez en colère,
elles seront choquées; si vous faites la leçon, elles bâilleront.
Riez, c'est ici la règle, non pas cruellement et par inimitié visible,
mais par belle humeur et par agilité d'esprit. Cet esprit si leste
veut agir; pour lui, la découverte d'une bonne sottise est la
rencontre d'une bonne fortune. Comme une flamme légère, il glisse et
gambade par subites échappées sur la surface effleurée des objets.
Contentez-le en l'imitant, et, pour plaire à des gens gais, soyez
gai.--Soyez poli, c'est le second commandement, tout semblable à
l'autre. Vous parlez à des gens sociables, délicats, vaniteux, qu'il
faut ménager et flatter. Vous les blesseriez en essayant d'emporter
leur conviction de force, à coups pressés d'arguments solides, par un
étalage d'éloquence et d'indignation. Faites-leur assez d'honneur
pour supposer qu'ils vous entendent à demi-mot, qu'un sourire indiqué
vaut pour eux un syllogisme établi, qu'une fine allusion entrevue au
vol les touche mieux que la lourde invasion d'une grosse satire
géométrique.--Songez enfin (ceci entre nous) qu'en politique comme en
religion, depuis mille ans, ils sont très-gouvernés, trop gouvernés;
que lorsqu'on est gêné, on a envie de ne plus l'être, qu'un habit trop
étroit craque aux coudes et ailleurs. Volontiers ils sont frondeurs;
volontiers ils entendent insinuer les choses défendues, et souvent,
par abus de logique, par entraînement, par vivacité, par mauvaise
humeur, ils frappent à travers le gouvernement la société, à travers
la religion, la morale. Ce sont des écoliers tenus trop longtemps sous
la férule; ils cassent les vitres en ouvrant les portes. Je n'ose pas
vous exhorter à leur plaire; je remarque seulement que pour leur
plaire un grain d'humeur séditieuse ne nuit pas.
Je franchis sept lieues de mer, et me voici dans une grande salle
sévère, garnie de bancs multipliés, ornée de becs de gaz, balayée,
régulière, club de controverses du temple de sermons. Il y a là cinq
cents longues figures, tristes, roides[15], et au premier coup d'oeil
il est clair qu'elles n'y sont point pour s'amuser. Dans ce pays, un
tempérament plus grossier, surchargé d'une nourriture plus lourde et
plus forte, a ôté aux impressions leur mobilité rapide, et la pensée,
moins facile et moins prompte, a perdu avec sa vivacité sa gaieté. Si
vous raillez devant eux, songez que vous parlez à des hommes
attentifs, concentrés, capables de sensations durables et profondes,
incapables d'émotions changeantes et soudaines. Ces visages immobiles
et contractés veulent garder la même attitude: ils répugnent aux
sourires fugitifs et demi-formés; ils ne savent se détendre, et leur
rire est une convulsion aussi roide que leur gravité. N'effleurez pas,
appuyez; ne glissez pas, enfoncez; ne jouez pas, frappez; comptez que
vous devez remuer violemment des passions violentes, et qu'il faut des
secousses pour mettre ces nerfs en action.--Comptez encore que vos
gens sont des esprits pratiques, amateurs de l'utile, qu'ils viennent
ici pour être instruits, que vous leur devez des vérités solides, que
leur bon sens un peu étroit ne s'accommode point d'improvisations
aventureuses ni d'indications hasardées, qu'ils exigent des
réfutations développées et des explications complètes, et que s'ils
ont payé leur billet d'entrée, c'est pour écouter des conseils
applicables et de la satire prouvée. Leur tempérament vous demande des
émotions fortes; leur esprit vous demande des démonstrations précises.
Pour plaire à leur tempérament, il ne faut point égratigner, mais
supplicier le vice; pour plaire à leur esprit, il ne faut point
railler par des saillies, mais par des raisonnements.--Encore un mot:
là-bas, au milieu de l'assemblée, regardez ce livre doré, magnifique,
royalement posé sur un coussin de velours. C'est la Bible; il y a
autour d'elle cinquante moralistes qui dernièrement se sont donné
rendez-vous au théâtre, et ont chassé à coups de pommes un acteur
coupable d'avoir pour maîtresse la femme d'un bourgeois. Si du bout du
doigt, avec toutes les salutations et tous les déguisements du monde,
vous touchez un seul des feuillets sacrés ou la plus petite des
convenances morales, à l'instant cinquante mains accrochées au collet
de votre habit vous mettront à la porte. Devant des Anglais, il faut
être Anglais; avec leur passion et leur bon sens, prenez leurs
lisières. Ainsi enfermée dans les vérités reconnues, votre satire
deviendra plus âpre, et ajoutera le poids de la croyance publique à la
pression de la logique et à la force du ressentiment.
[Note 15: Their usual english expression of intense gloom, and
subdued agony. (Thackeray, _the Book of Snobs_.)]