Rien d'étonnant si en Angleterre un romancier fait des satires. Un
homme triste et réfléchi y est poussé par son naturel; il y est encore
poussé par les moeurs environnantes. On ne lui permet pas de
contempler les passions comme des puissances poétiques; on lui ordonne
de les apprécier comme des qualités morales. Ses peintures deviennent
des sentences; il est conseiller plutôt qu'observateur, et justicier
plutôt qu'artiste. Vous voyez par quel mécanisme Thackeray a changé en
satire le roman.
J'ouvre au hasard ses trois grands ouvrages: _Pendennis_, _la Foire
aux vanités_, _les Newcomes_. Chaque scène met en relief une vérité
morale; l'auteur veut qu'à chaque page nous portions un jugement sur
le vice et sur la vertu; d'avance il a blâmé ou approuvé, et les
dialogues ou les portraits ne sont pour lui que des moyens par
lesquels il ajoute notre approbation à son approbation, notre blâme à
son blâme. Ce sont des leçons qu'il nous donne, et, sous les
sentiments qu'il décrit, comme sous les événements qu'il raconte, nous
démêlons toujours des préceptes de conduite et des intentions de
réformateur.
À la première page de _Pendennis_, vous voyez le portrait d'un vieux
major, homme du monde, égoïste et vaniteux, confortablement assis à
son club, auprès du feu et de la fenêtre, envié par le chirurgien
Glowry que personne n'invite, cherchant dans les comptes rendus des
fêtes aristocratiques son nom glorieusement placé entre ceux
d'illustres convives. Une lettre de famille arrive. Naturellement il
l'écarte, et la lit avec négligence après toutes les autres. Il pousse
un cri d'horreur: son neveu veut épouser une actrice. Il fait arrêter
des places à la diligence (aux frais de la famille), et court sauver
le petit sot. S'il y avait une mésalliance, que deviendraient ses
invitations? Conclusion évidente: ne soyons ni égoïstes, ni vaniteux,
ni gourmands comme le major.
Chapitre deux: Pendennis, père du jeune homme, était de son temps
apothicaire, mais d'une bonne famille, et désolé d'être descendu
jusqu'à ce métier. L'argent lui vient; il se donne pour médecin,
épouse la parente d'un noble, essaye de s'insinuer dans les grandes
familles. Il se vante toute sa vie d'avoir été invité par lord
Ribstone. Il achète un domaine, tâche d'enterrer l'apothicaire, et
s'étale dans sa gloire nouvelle de propriétaire terrien. Chacun de ces
détails est un sarcasme dissimulé ou visible qui dit au lecteur: «Mon
bon ami, restez Gros-Jean comme vous l'êtes, et, pour l'amour de votre
fils et de vous-même, gardez-vous de trancher du grand seigneur!»
Le vieux Pendennis meurt. Son fils, noble héritier du domaine,
«grand-duc de Pendennis, sultan de Fairoaks,» commence à régner sur sa
mère, sur sa cousine et sur les domestiques. Il envoie des poésies
lamentables aux journaux du comté, commence un poëme épique, une
tragédie où meurent seize personnes, une histoire foudroyante des
jésuites, et défend en loyal tory l'Église et le roi. Il soupire après
l'idéal, appelle une inconnue, et tombe amoureux de l'actrice en
question, femme de trente-deux ans, perroquet de théâtre, ignorante et
bête à plaisir. Jeunes gens, mes chers amis, vous êtes tous affectés,
prétentieux, dupes de vous-mêmes et des autres. Attendez pour juger le
monde que vous ayez vu le monde, et ne vous croyez pas maîtres quand
vous êtes écoliers.
L'instruction continue et dure autant que la vie d'Arthur. Comme
Lesage dans _Gil-Blas_, comme Balzac dans _le Père Goriot_, l'auteur
de _Pendennis_ peint un jeune homme ayant quelque talent, doué de
sentiments bons, même généreux, qui veut parvenir et qui s'accommode
aux maximes du monde; mais Lesage n'a voulu que nous divertir, et
Balzac n'a voulu que nous passionner: Thackeray, d'un bout à l'autre,
travaille à nous corriger.
Cette intention devient plus visible encore, si l'on examine en détail
l'un de ses dialogues et l'une de ses peintures. Vous n'y apercevrez
point la verve indifférente attachée à copier la nature, mais la
réflexion attentive occupée à transformer en satire les objets, les
paroles et les événements. Tous les mots du personnage sont choisis et
pesés pour être odieux ou ridicules. Il s'accuse lui-même, il prend
soin d'étaler son vice, et sous sa voix on entend la voix de
l'écrivain qui le juge, qui le démasque et qui le punit. Miss Crawley,
vieille femme riche, tombe malade[13]. Mistress Bute, sa parente,
accourt pour la sauver et sauver l'héritage. Il s'agit de faire
exclure du testament un neveu, le capitaine Rawdon, ancien favori,
légataire présumé de la vieille fille. Ce Rawdon est un troupier
stupide, pilier d'estaminet, joueur trop adroit, duelliste et coureur
de filles. Jugez de la belle occasion pour mistress Bute, respectable
mère de famille, digne épouse d'un ecclésiastique, habituée à composer
les sermons de son mari! Par pure vertu, elle hait le capitaine
Rawdon, et ne souffrira pas qu'un si bon argent tombe en de si
mauvaises mains. D'ailleurs, ne sommes-nous pas les répondants de nos
familles? et n'est-ce pas à nous de publier les fautes de nos parents?
C'est notre devoir strict, et mistress Bute s'acquitte du sien en
conscience. Elle fait provision d'histoires édifiantes sur le neveu,
et elle en édifie la tante. Il a ruiné celui-ci, il a mis à mal
celle-là. Il a dupé ce marchand, il a tué ce mari. Et, par-dessus
tout, l'indigne, il s'est moqué de sa tante! Cette généreuse tante
continuera-t-elle à réchauffer une pareille vipère? souffrira-t-elle
que ses innombrables sacrifices soient payés par cette ingratitude et
ces dérisions? Vous imaginez d'ici l'éloquence ecclésiastique de
mistress Bute. Assise au pied du lit, elle garde à vue la malade, la
comble de potions, la réjouit de sermons terribles, et monte la garde
à la porte contre l'invasion de l'héritier probable. Le siége était
bien fait, l'héritage attaqué si obstinément devait se rendre; les dix
doigts vertueux de la matrone entraient d'avance et en espérance dans
la substantielle masse d'écus qu'elle voyait luire. Et cependant un
spectateur difficile eût pu trouver quelques défauts dans sa
manoeuvre. Elle gouvernait trop. Elle oubliait qu'une femme persécutée
de sermons, manoeuvrée comme un ballot, réglée comme une horloge,
pouvait prendre en aversion une autorité si harassante. Ce qui est
pis, elle oubliait qu'une vieille femme peureuse, confinée chez elle,
accablée de prédications, empoisonnée de pilules, pouvait mourir avant
d'avoir changé son testament, et tout laisser, hélas! à son bandit de
neveu. Exemple instructif et redoutable! Mistress Bute, l'honneur de
son sexe, la consolatrice des malades, le conseil de sa famille, ayant
ruiné sa santé pour soigner sa belle-soeur bien-aimée et préserver le
précieux héritage, était justement sur le point, grâce à son
dévouement exemplaire, de mettre sa belle-soeur dans la bière et
l'héritage entre les mains de son neveu.
L'apothicaire Clump arrive; il tremble pour sa chère cliente; elle lui
vaut deux cents guinées par an; il est bien décidé à sauver, contre
mistress Bute, cette vie précieuse. Mistress Bute lui coupe la parole:
«Je me suis sacrifiée, mon cher monsieur. Son neveu l'a tuée, et je
viens la sauver. C'est lui qui l'a jetée sur ce lit de douleur, et
c'est moi qui l'y veille. Je ne suis point égoïste, moi; je ne refuse
jamais de m'immoler pour les autres, moi; je donnerais ma vie pour mon
devoir, je la donnerais pour sauver une parente de mon mari.»
L'apothicaire désintéressé revient héroïquement à la charge.
Sur-le-champ elle repart de plus belle; l'éloquence coule de ses
lèvres comme d'une cruche trop pleine. Mistress Bute crie du haut de
sa tête: «Jamais, tant que la nature me soutiendra, je ne déserterai
la place où mon devoir m'enchaîne. Mère de famille, femme d'un
ecclésiastique anglais, j'ose affirmer que mes principes sont purs, et
jusqu'au dernier soupir j'y serai fidèle. Quand mon petit James avait
la petite vérole, ai-je permis à une mercenaire de le soigner? Non.»
Le patient Clump se répand en compliments doucereux, et poussant sa
pointe à travers les interruptions, les protestations, les offres de
sacrifice, les déclamations contre le neveu, finit par toucher terre.
Il insinue délicatement qu'il faudrait mener la malade au grand air.
«La vue de son horrible neveu rencontré dans le parc, où l'on dit que
le misérable se promène avec la complice endurcie de ses crimes, dit
alors mistress Bute (laissant échapper le chat de l'égoïsme hors du
sac de la dissimulation), lui causerait une telle secousse, que nous
aurions à la rapporter dans son lit. Elle ne doit pas sortir, monsieur
Clump; elle ne sortira pas, aussi longtemps que je serai là pour
veiller sur elle. Et quant à _ma_ santé, qu'importe? je la sacrifie de
bon coeur, monsieur; je l'immole sur l'autel de mon devoir.» Il est
clair que l'auteur en veut à sa mistress Bute et aux capteurs
d'héritages. Il lui prête des gestes ridicules, des phrases pompeuses,
une hypocrisie transparente, grossière et bruyante. Le lecteur éprouve
de la haine et du dégoût pour elle à mesure qu'elle parle. Il voudrait
la démasquer; il est content de la voir pressée, acculée, prise par
les manoeuvres polies de son adversaire, et se réjouit avec l'auteur,
qui lui arrache et lui souligne la confession honteuse de sa grimace
et de son avidité.
Arrivée à cet endroit, la réflexion satirique quitte la forme
littéraire. Pour mieux se déployer, elle s'étale seule. Thackeray
vient en son propre nom attaquer le vice. Nul auteur n'est plus fécond
en dissertations; il entre à chaque instant dans son récit pour nous
tancer ou nous instruire; il ajoute la morale de théorie à la morale
en action. On pourrait extraire de ses romans un ou deux volumes
d'essais à la façon de la Bruyère ou d'Addison. Il y en a sur l'amour,
sur la vanité, sur l'hypocrisie, sur la bassesse, sur toutes les
vertus, sur tous les vices, et en tournant quelques pages, on en
trouvera un sur les comédies d'héritages et sur les parents trop
empressés.
Quelle dignité donne à une vieille dame un compte ouvert chez son
banquier! Avec quelle caressante indulgence nous regardons ses
imperfections si elle est notre parente! et puisse chaque lecteur
avoir une vingtaine de telles parentes! Qui de nous ne la juge
une bonne et excellente vieille? Comme le nouvel associé de Hobs
et Dobs sourit en la reconduisant à sa voiture blasonnée, garnie
du gros cocher asthmatique! Comme nous savons, lorsqu'elle vient
nous rendre visite, découvrir l'occasion d'apprendre à nos amis
sa position dans le monde! Nous leur disons (et avec une parfaite
sincérité): «Je voudrais avoir la signature de miss Mac-Whirter
pour un bon de cinq mille guinées.--Cela ne la gênerait pas, dit
votre femme.--Elle est ma tante,» dites-vous d'un air aisé,
insouciant, quand votre ami vous demande si par hasard elle ne
serait pas votre parente. Votre femme lui envoie à chaque instant
de petits témoignages d'affection; vos petites filles font pour
elle un nombre infini de corbeilles, coussins et tabourets en
tapisserie. Quel bon feu dans sa chambre lorsqu'elle vient vous
rendre visite! Votre femme s'en passe quand elle lace son corset.
La maison, pendant tout le temps que dure cette visite, prend un
air propre, agréable, confortable, joyeux, un air de fête qu'elle
n'a point en d'autres saisons. Vous-même, mon cher monsieur, vous
oubliez votre sieste ordinaire après dîner, et vous vous trouvez
tout d'un coup (quoique vous perdiez invariablement)
très-amoureux du whist. Quels bons dîners vous offrez! Du gibier
tous les jours, du madère-malvoisie, et régulièrement du poisson
de Londres. Les gens de cuisine eux-mêmes prennent part à la
prospérité générale. Je ne sais pas comment la chose arrive; mais
pendant le séjour du gros cocher de miss Mac-Whirter, la bière
est devenue beaucoup plus forte, et dans la chambre des enfants
(où sa bonne prend ses repas) la consommation du thé et du sucre
n'est plus surveillée du tout. Cela est-il vrai ou non? J'en
appelle aux classes moyennes. Ah! pouvoirs célestes! que ne
m'envoyez-vous une vieille tante,--une tante fille,--une tante
avec une voiture blasonnée et un tour de cheveux couleur café
clair! Comme mes enfants broderaient pour elle des sacs à
ouvrage! comme ma Julia et moi nous serions aux petits soins pour
elle! Douce, douce vision! Ô vain, trop vain rêve[14]!
Il n'y a pas à se méprendre. Le lecteur le plus décidé à ne pas être
averti est averti. Quand nous aurons une tante à grosse succession,
nous estimerons à leur juste valeur nos attentions et notre tendresse.
L'auteur a pris la place de notre conscience, et le roman, transformé
par la réflexion, devient une école de moeurs.
[Note 13: Voyez _Vanity Fair_.]
[Note 14: What a dignity it gives an old lady, that balance at the
banker's! How tenderly we look at her faults if she is a relative (and
may every reader have a score of such)! What a kind good-natured old
creature we find her! How the junior partner of Hobbs and Dobbs leads
her smiling to the carriage with the lozenge upon it, and the fat
wheezy coachman! How, when she comes to pay us a visit, we generally
find an opportunity to let our friends know her station in the world!
We say (and with perfect truth) I wish I had miss Mac Whirter's
signature to a cheque for five thousand pounds. She wouldn't miss it,
says your wife. She is my aunt, say you, in an easy careless way, when
your friend asks if miss Mac Whirter is any relative? Your wife is
perpetually sending her little testimonies of affection, your little
girls work endless worsted baskets, cushions, and foot-stools for her.
What a good fire there is in her room when she comes to pay you a
visit, although your wife laces her stays without one! The house
during her stay assumes a festive, neat, warm, jovial, snug appearance
not visible at other seasons. You yourself, dear sir, forget to go to
sleep after dinner, and find yourself all of a sudden (though you
invariably lose) very fond of a rubber. What good dinners you
have--game every day, Malmsey-Madeira, and no end of fish from London.
Even the servants in the kitchen share in the general prosperity; and,
somehow, during the stay of miss Mac Whirter's fat coachman, the beer
is grown much stronger, and the consumption of tea and sugar in the
nursery (where her maid takes her meals) is not regarded in the least.
Is it so, or is it no so? I appeal to the middle classes. Ah, gracious
powers! I wish you would send me an old aunt--a maiden aunt--an aunt
with a lozenge on her carriage, and a front of light coffee-coloured
hair--how my children should work work-bags for her, and my Julia and
I would make her comfortable! Sweet--sweet vision! Foolish dream!
(_Vanity Fair_, t. II, p. 121.)]