II

Retournons la liste: par opposition à ces caractères factices et

mauvais que produisent les institutions nationales, vous trouvez des

êtres bons tels que les fait la nature, et au premier rang les

enfants.

Nous n'en avons point dans notre littérature. Le petit Joas de Racine

n'a pu naître que dans une pièce composée pour Saint-Cyr; encore le

pauvre enfant parle-t-il en fils de prince, avec des phrases nobles et

apprises comme s'il récitait son catéchisme. Aujourd'hui, on ne voit

chez nous de ces portraits que dans les livres d'étrennes, lesquels

sont écrits pour offrir des modèles aux enfants sages. Dickens a peint

les siens avec une complaisance particulière; il n'a point songé à

édifier le public, et il l'a charmé. Tous les siens ont une

sensibilité extrême; ils aiment beaucoup et ils ont besoin d'être

aimés. Il faut, pour comprendre cette complaisance du peintre et ce

choix de caractères, songer à leur type physique. Ils ont une

carnation si fraîche, un teint si délicat, une chair si transparente,

et des yeux bleus si purs, qu'ils ressemblent à de belles fleurs. Rien

d'étonnant si un romancier les aime, s'il prête à leur âme la

sensibilité et l'innocence qui reluisent dans leurs regards, s'il juge

que ces frêles et charmantes roses doivent se briser sous les mains

grossières qui tenteront de les assouplir. Il faut encore songer aux

intérieurs où ils croissent. Lorsqu'à cinq heures le négociant et

l'employé quittent leur bureau et leurs affaires, ils retournent au

plus vite dans le joli cottage où toute la journée leurs enfants ont

joué sur la pelouse. Ce coin du feu où ils vont passer la soirée est

un sanctuaire, et les tendresses de famille sont la seule poésie dont

ils aient besoin. Un enfant privé de ces affections et de ce bien-être

semblera privé de l'air qu'on respire, et le romancier n'aura pas trop

d'un volume pour expliquer son malheur. Dickens l'a raconté en dix

volumes, et il a fini par écrire l'histoire de David Copperfield.

David est aimé par sa mère et par une brave servante, Peggotty; il

joue avec elle dans le jardin; il la regarde coudre, il lui lit

l'histoire naturelle des crocodiles; il a peur des poules et des oies

qui se promènent dans la cour d'un air formidable: il est parfaitement

heureux. Sa mère se remarie, et tout change. Le beau-père, M.

Murdstone, et sa soeur Jeanne sont des êtres âpres, méthodiques et

glacés. Le pauvre petit David est à chaque moment blessé par des

paroles dures. Il n'ose parler ni remuer; il a peur d'embrasser sa

mère; il sent peser sur lui, comme un manteau de plomb, le regard

froid des deux nouveaux hôtes. Il se replie sur lui-même, étudie en

machine les leçons qu'on lui impose; il ne peut les apprendre, tant

il a crainte de ne pas les savoir. Il est fouetté, enfermé au pain et

à l'eau dans une chambre écartée. Il s'effraye de la nuit, il a peur

de lui-même. Il se demande si, en effet, il n'est pas mauvais ou

méchant, et il pleure. Cette terreur incessante, sans espoir et sans

issue, le spectacle de cette sensibilité qu'on froisse et de cette

intelligence qu'on abrutit, les longues anxiétés, les veilles, la

solitude du pauvre enfant emprisonné, son désir passionné d'embrasser

sa mère ou de pleurer sur le coeur de sa bonne, tout cela fait mal à

voir. Ces douleurs enfantines sont aussi profondes que des chagrins

d'homme. C'est l'histoire d'une plante fragile qui fleurissait dans un

air chaud, sous un doux soleil, et qui tout d'un coup, transportée

dans la neige, laisse tomber ses feuilles et se flétrit.

Les gens du peuple sont comme des enfants, dépendants, peu cultivés,

voisins de la nature et sujets à l'oppression. C'est dire que Dickens

les relève. Cela n'est point nouveau en France: les romans de M.

Eugène Sue nous en ont donné plus d'un exemple, et cette thèse remonte

à Rousseau; mais entre les mains de l'écrivain anglais elle a pris une

force singulière. Ses héros ont des délicatesses et des dévouements

admirables. Ils n'ont de populaire que leur prononciation; le reste en

eux n'est que noblesse et générosité. Vous voyez un bateleur

abandonner sa fille, son unique joie, de peur de lui nuire en quelque

chose. Une jeune femme se dévoue pour sauver la femme indigne de

l'homme qui l'aime et qu'elle aime; cet homme meurt; elle continue,

par pure abnégation, à soigner la créature dégradée. Un pauvre

charretier qui croit sa femme infidèle la déclare tout haut innocente,

et pour toute vengeance ne songe qu'à la combler de tendresses et de

bontés. Personne, selon Dickens, ne sent aussi vivement qu'eux le

bonheur d'aimer et d'être aimé, les joies pures de la vie de famille.

Personne n'a autant de compassion pour ces pauvres êtres déformés et

infirmes qu'ils mettent si souvent au monde, et qui ne semblent naître

que pour mourir. Personne n'a un sens moral plus droit et plus

inflexible. J'avoue même que les héros de Dickens ont le malheur de

ressembler aux pères indignés de nos mélodrames. Lorsque le vieux

Peggotty apprend que sa nièce est séduite, il se met en route, un

bâton à la main, et parcourt la France, l'Allemagne et l'Italie, pour

la retrouver et la ramener à son devoir. Mais, par-dessus tout, ils

ont un sentiment anglais et qui nous manque: ils sont chrétiens. Ce ne

sont pas seulement les femmes qui, comme chez nous, se réfugient dans

l'idée d'un autre monde; les hommes y pensent. Dans ce pays, où il y a

tant de sectes et où tout le monde choisit la sienne, chacun croit à

la religion qu'il s'est faite, et ce sentiment si noble élève encore

le trône où la droiture de leur volonté et la délicatesse de leur

coeur les ont portés.

Au fond, les romans de Dickens se réduisent tous à une phrase, et la

voici: Soyez bons et aimez; il n'y a de vraie joie que dans les

émotions du coeur; la sensibilité est tout l'homme. Laissez aux

savants la science, l'orgueil aux nobles, le luxe aux riches; ayez

compassion des humbles misères; l'être le plus petit et le plus

méprisé peut valoir seul autant que des milliers d'êtres puissants et

superbes. Prenez garde de froisser les âmes délicates qui fleurissent

dans toutes les conditions, sous tous les habits, à tous les âges.

Croyez que l'humanité, la pitié, le pardon, sont ce qu'il y a de plus

beau dans l'homme; croyez que l'intimité, les épanchements, la

tendresse, les larmes, sont ce qu'il y a de plus doux dans le monde.

Ce n'est rien que de vivre; c'est peu que d'être puissant, savant,

illustre; ce n'est pas assez d'être utile. Celui-là seul a vécu et est

un homme, qui a pleuré au souvenir d'un bienfait qu'il a rendu ou

qu'il a reçu.

Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 5 de 5) · 第 29 / 109 题