Plantez ce talent dans une terre anglaise; l'opinion littéraire du
pays dirigera sa croissance et expliquera ses fruits. Car cette
opinion publique est son opinion privée; il ne la subit pas comme une
contrainte extérieure, il la sent en lui comme une persuasion intime;
elle ne le gêne pas, elle le développe, et ne fait que lui répéter
tout haut ce qu'il se dit tout bas.
Voici les conseils de ce goût public, d'autant plus puissants qu'ils
s'accordaient avec son inclination naturelle, et le poussaient dans
son propre sens:
«Soyez moral. Il faut que tous vos romans puissent être lus par les
jeunes filles. Nous sommes des esprits pratiques, et nous ne voulons
pas que la littérature corrompe la vie pratique. Nous avons la
religion de la famille, et nous ne voulons pas que la littérature
peigne les passions qui attaquent la vie de famille. Nous sommes
protestants, et nous avons gardé quelque chose de la sévérité de nos
pères contre la joie et les passions. Entre celles-ci, l'amour est la
plus mauvaise. Gardez-vous à cet endroit de ressembler à la plus
illustre de nos voisines. L'amour est le héros de tous les romans de
Georges Sand. Marié ou non marié, peu importe; elle le trouve beau,
saint, sublime par lui-même, et elle le dit. Ne le croyez pas, et si
vous le croyez, ne le dites point. Cela est d'un mauvais exemple.
L'amour ainsi présenté se subordonne le mariage. Il y aboutit, il le
brise, il se passe de lui, selon les circonstances; mais, quoi qu'il
fasse, il le traite en inférieur; il ne lui reconnaît de sainteté que
celle qu'il lui donne, et le juge impie s'il s'en trouve exclu. Le
roman ainsi conçu est une plaidoirie en faveur du coeur, de
l'imagination, de l'enthousiasme et de la nature; mais il est souvent
une plaidoirie contre la société et contre la loi; nous ne souffrons
pas qu'on touche de près ou de loin à la société ni à la loi.
Présenter un sentiment comme divin, incliner devant lui toutes les
institutions, le promener à travers une suite d'actions généreuses,
chanter avec une sorte d'inspiration héroïque les combats qu'il livre
et les assauts qu'il soutient, l'enrichir de toutes les forces de
l'éloquence, le couronner de toutes les fleurs de la poésie, c'est
peindre la vie qu'il enfante comme plus belle et plus haute que les
autres, c'est l'asseoir bien au-dessus de toutes les passions et de
tous les devoirs, dans une région sublime, sur un trône, d'où il
brille comme une lumière, comme une consolation, comme une espérance,
et attire à lui tous les coeurs. Peut-être ce monde est-il celui des
artistes; il n'est point celui des hommes ordinaires. Peut-être est-il
conforme à la nature; nous faisons fléchir la nature devant l'intérêt
de la société. Georges Sand peint des femmes passionnées; peignez-nous
d'honnêtes femmes. Georges Sand donne envie d'être amoureux;
donnez-nous envie de nous marier.
«Cela a des inconvénients, il est vrai; l'art en souffre, si le public
y gagne. Si vos personnages donnent de meilleurs exemples, vos
ouvrages seront de moindre prix. Il n'importe. Vous vous résignerez en
songeant que vous êtes moral. Vos amoureux seront fades, car le seul
intérêt qu'offre leur âge, c'est la violence de la passion, et vous ne
pouvez peindre la passion. Dans _Nicolas Nickleby_, vous montrerez
deux honnêtes jeunes gens, semblables à tous les jeunes gens, épousant
deux honnêtes jeunes filles, semblables à toutes les jeunes filles;
dans _Martin Chuzzlewit_, vous montrerez encore deux honnêtes jeunes
gens, parfaitement semblables aux deux premiers, épousant aussi deux
honnêtes jeunes filles, parfaitement semblables aux deux premières;
dans _Dombey and son_, il n'y aura qu'un honnête jeune homme et une
honnête jeune fille. Du reste, nulle différence. Et ainsi de suite. Le
nombre de vos mariages est étonnant, et vous en faites assez pour
peupler l'Angleterre. Ce qui est plus curieux encore, c'est qu'ils
sont tous désintéressés, et que le jeune homme et la jeune fille font
fi de l'argent avec la même sincérité qu'à l'Opéra-Comique. Vous
insisterez infiniment sur le joli embarras des fiancées, sur les
larmes des mères, sur les pleurs de toute l'assistance, sur les
scènes réjouissantes et touchantes du dîner; vous ferez une foule de
tableaux de famille, tous attendrissants, et presque aussi agréables
que des peintures de paravents. Le lecteur sera ému; il pensera voir
les amours innocents et les gentillesses vertueuses d'un petit garçon
et d'une petite fille de dix ans. Il aura envie de leur dire: Bons
petits amis, continuez à être bien sages. Mais le principal intérêt
sera pour les jeunes filles, qui apprendront de quelle manière
empressée, et pourtant convenable, un prétendu doit faire sa cour. Si
vous hasardez une séduction, comme dans _Copperfield_, vous ne
raconterez pas le progrès, l'ardeur, les enivrements de l'amour; vous
n'en peindrez que les misères, le désespoir et les remords. Si dans
_Copperfield_ et dans le _Grillon du Foyer_ vous montrez un mariage
troublé et une femme soupçonnée, vous vous hâterez de rendre la paix
au mariage et l'innocence à la femme, et vous ferez par sa bouche un
éloge du mariage si magnifique, qu'il pourrait servir de modèle à M.
Émile Augier. Si dans _Hard Times_ l'épouse va jusqu'au bord de la
faute, elle s'arrêtera sur le bord de la faute. Si dans _Dombey and
son_ elle fuit la maison conjugale, elle restera pure, elle ne
commettra que l'apparence de la faute, et elle traitera son amant de
telle sorte qu'on souhaitera d'être le mari. Si enfin dans
_Copperfield_ vous racontez les troubles et les folies de l'amour,
vous raillerez ce pauvre amour, vous peindrez ses petitesses, vous
semblerez demander excuse au lecteur. Jamais vous n'oserez faire
entendre le souffle ardent, généreux, indiscipliné, de la passion
toute-puissante; vous ferez d'elle un jouet d'enfants honnêtes ou un
joli bijou de mariage. Mais le mariage vous donnera des compensations.
Votre génie d'observateur et votre goût pour les détails s'exerceront
sur les scènes de la vie domestique: vous excellerez à peindre un coin
du feu, une causerie de famille, des enfants sur les genoux de leur
mère, un mari qui le soir veille à la lampe près de sa femme endormie,
le coeur rempli de joie et de courage, parce qu'il sent qu'il
travaille pour les siens. Vous trouverez de charmants ou sérieux
portraits de femmes: celui de Dora, qui reste petite fille dans le
mariage, dont les mutineries, les gentillesses, les enfantillages, les
rires, égayent le ménage comme un gazouillement d'oiseau; celui
d'Esther, dont la parfaite bonté et la divine innocence ne peuvent
être atteintes par les épreuves ni par les années; celui d'Agnès, si
calme, si patiente, si sensée, si pure, si digne de respect, véritable
modèle de l'épouse, capable à elle seule de mériter au mariage le
respect que nous demandons pour lui. Et lorsqu'enfin il faudra montrer
la beauté de ces devoirs, la grandeur de cette amitié conjugale, la
profondeur du sentiment qu'ont creusé dix années de confiance, de
soins et de dévouement réciproques, vous trouverez dans votre
sensibilité, si longtemps contenue, des discours aussi pathétiques que
les plus fortes paroles de l'amour[10].
«Les pires romans ne sont pas ceux qui le glorifient. Il faut habiter
l'autre côté du détroit pour oser ce que nos voisins ont osé. Chez
nous, quelques-uns admirent Balzac, mais personne ne voudrait le
tolérer. Quelques-uns prétendront qu'il n'est pas immoral; mais tout
le monde reconnaîtra qu'il fait toujours et partout abstraction de la
morale. Georges Sand n'a célébré qu'une passion; Balzac les a
célébrées toutes. Il les a considérées comme des forces, et, jugeant
que la force est belle, il les a soutenues de leurs causes, entourées
de leurs circonstances, développées dans leurs effets, poussées à
l'extrême, et agrandies jusqu'à en faire des monstres sublimes, plus
systématiques et plus vrais que la vérité. Nous n'admettons pas qu'un
homme se réduise à n'être qu'un artiste. Nous ne voulons pas qu'il se
sépare de sa conscience et perde de vue la pratique. Nous ne
consentirons jamais à voir que tel est le trait dominant de notre
Shakspeare: nous ne reconnaîtrons pas que, comme Balzac, il mène ses
héros au crime et à la monomanie, et que, comme lui, il habite le pays
de la pure logique et de la pure imagination. Nous sommes bien changés
depuis le seizième siècle, et nous condamnons aujourd'hui ce que nous
approuvions autrefois. Nous ne voulons pas que le lecteur s'intéresse
à un avare, à un ambitieux, à un débauché. Et il s'intéresse à lui
lorsque l'écrivain, sans louer ni blâmer, s'attache à expliquer le
tempérament, l'éducation, la forme du crâne et les habitudes d'esprit
qui ont creusé en lui cette inclinaison primitive, à faire toucher la
nécessité de ses effets, à la conduire à travers toutes ses périodes,
à montrer la puissance plus grande que l'âge et le contentement lui
communiquent, à exposer la chute irrésistible qui précipite l'homme
dans la folie ou dans la mort. Le lecteur, saisi par cette logique,
admire l'oeuvre qu'elle a faite, et oublie de s'indigner contre le
personnage qu'elle a créé; il dit: le bel avare! et il ne songe plus
aux maux que l'avarice produit. Il devient philosophe et artiste, et
ne se souvient plus qu'il est honnête homme. Souvenez-vous toujours
que vous l'êtes, et renoncez aux beautés qui peuvent fleurir sur ce
sol corrompu.
«Entre celles-ci, la première est la grandeur. Il faut s'intéresser
aux passions pour comprendre toute leur étendue, pour compter tous
leurs ressorts, pour décrire tout leur cours. Ce sont des maladies; si
on se contente de les maudire, on ne les connaîtra pas; si l'on n'est
physiologiste, si l'on ne se prend pas d'amour pour elles, si l'on ne
fait pas d'elles ses héros, si on ne tressaille pas de plaisir à la
vue d'un beau trait d'avarice comme à la vue d'un symptôme précieux,
on ne peut dérouler leur vaste système et étaler leur fatale grandeur.
Vous n'aurez point ce mérite immoral; d'ailleurs il ne convient point
à votre genre d'esprit. Votre extrême sensibilité et votre ironie
toujours prête ont besoin de s'exercer; vous n'avez pas assez de calme
pour pénétrer jusqu'au fond d'un caractère; vous aimez mieux vous
attendrir sur lui ou le railler; vous le prenez à partie, vous vous
faites son adversaire ou son ami, vous le rendez odieux ou touchant;
vous ne le peignez pas; vous êtes trop passionné et vous n'êtes pas
assez curieux. D'autre part, la ténacité de votre imagination, la
violence et la fixité avec laquelle vous enfoncez votre pensée dans le
détail que vous voulez saisir, limitent votre connaissance, vous
arrêtent sur un trait unique, vous empêchent de visiter toutes les
parties d'une âme et d'en sonder la profondeur. Vous avez
l'imagination trop vive, et vous ne l'avez pas assez vaste. Voici donc
les caractères que vous allez tracer. Vous saisirez un personnage dans
une attitude, vous ne verrez de lui que celle-là, et vous la lui
imposerez depuis le commencement jusqu'au bout. Son visage aura
toujours la même expression, et cette expression sera presque toujours
une grimace. Ils auront une sorte de tic qui ne les quittera plus.
Miss Mercy rira à chaque parole; Marc Tapley prononcera à chaque scène
son mot: _gaillardement_; mistress Gamp parlera incessamment de Mme
Harris; le docteur Chillip ne fera pas une seule action qui ne soit
timide; M. Micawber prononcera pendant trois volumes le même genre de
phrases emphatiques, et passera cinq ou six cents fois avec une
brusquerie comique de la joie à la douleur. Chacun de vos personnages
sera un vice, une vertu, un ridicule incarné, et la passion que vous
lui prêterez sera si fréquente, si invariable, si absorbante, qu'il ne
ressemblera plus à un homme vivant, mais à une abstraction habillée en
homme. Les Français ont un Tartufe comme votre M. Pecksniff; mais
l'hypocrisie qu'il affiche n'a pas détruit le reste de son être; s'il
prête à la comédie par son vice, il appartient à l'humanité par sa
nature. Il a, outre sa grimace, un caractère et un tempérament; il est
gros, fort, rouge, brutal, sensuel; la vigueur de son sang le rend
audacieux; son audace le rend calme; son audace, son calme, sa
promptitude de décision, son mépris des hommes font de lui un grand
politique. Quand il a occupé le public pendant cinq actes, il offre
encore au psychologue et au médecin plus d'une chose à étudier. Votre
Pecksniff n'offrira rien ni au médecin ni au psychologue. Il ne
servira qu'à instruire et à amuser le public. Il sera une satire
vivante de l'hypocrisie, et rien de plus. Si vous lui donnez le goût
de l'eau-de-vie, ce sera gratuitement; dans le tempérament que vous
lui prêtez, rien ne l'exige: il est si enfoncé dans la tartuferie,
dans la douceur, dans le beau style, dans les phrases littéraires,
dans la moralité tendre, que le reste de sa nature a disparu: c'est un
masque et ce n'est plus un homme. Mais ce masque est si grotesque et
si énergique, qu'il sera utile au public, et diminuera le nombre des
hypocrites. C'est notre but et c'est le vôtre, et le recueil de vos
caractères aura plutôt les effets d'un livre de satires que ceux d'une
galerie de portraits.
«Par la même raison, ces satires, quoique réunies, resteront
effectivement détachées, et ne formeront point de véritable ensemble.
Vous avez commencé par des essais, et vos grands romans ne sont que
des essais cousus les uns au bout des autres. Le seul moyen de
composer un tout naturel et solide, c'est de faire l'histoire d'une
passion ou d'un caractère, de les prendre à leur naissance, de les
voir grandir, s'altérer et se détruire, de comprendre la nécessité
intérieure de leur développement. Vous ne suivez pas ce développement;
vous maintenez toujours votre personnage dans la même attitude; il est
avare ou hypocrite, ou bon jusqu'au bout, et toujours de la même
façon; il n'a donc pas d'histoire. Vous ne pouvez que changer les
circonstances où il se trouve; vous ne le changez pas lui-même; il
reste immobile, et, à tous les chocs qui le frappent, il rend le même
son. La diversité des événements que vous inventez n'est donc qu'une
fantasmagorie amusante; ils n'ont pas de lien, ils ne forment pas un
système, ils ne sont qu'un monceau. Vous n'écrirez que des vies, des
aventures, des mémoires, des esquisses, des collections de scènes, et
vous ne saurez pas composer une action.--Mais si le goût littéraire de
votre nation, joint à la direction naturelle de votre génie, vous
impose des intentions morales, vous interdit la grande peinture des
caractères, vous défend la composition des ensembles, il offre à votre
observation, à votre sensibilité et à votre satire, une suite de
figures originales qui n'appartiennent qu'à l'Angleterre, qui,
dessinées par votre main, formeront une galerie unique, et qui, avec
l'image de votre génie, offriront celle de votre pays et de votre
temps.»
[Note 10: _David Copperfield_, scène du docteur et de sa femme.]
§ 3.