La première question qu'on doive faire sur un artiste est celle-ci:
Comment voit-il les objets? Avec quelle netteté, avec quel élan, avec
quelle force? La réponse définit d'avance toute son oeuvre; car à
chaque ligne il imagine; il garde jusqu'au bout l'allure qu'il avait
d'abord. La réponse définit d'avance tout son talent; car dans un
romancier l'imagination est la faculté maîtresse; l'art de composer,
le bon goût, le sens du vrai en dépendent; un degré ajouté à sa
véhémence bouleverse le style qui l'exprime, change les caractères
qu'elle produit, brise les plans où elle s'enferme. Considérez celle
de Dickens, vous y apercevrez la cause de ses défauts et de ses
mérites, de sa puissance et de ses excès.
I
Il y a en lui un peintre, et un peintre anglais. Jamais esprit, je
crois, ne s'est figuré avec un détail plus exact et une plus grande
énergie toutes les parties et toutes les couleurs d'un tableau. Lisez
cette description d'un orage; les images semblent prises au
daguerréotype, à la lumière éblouissante des éclairs: «L'oeil, aussi
rapide qu'eux, apercevait dans chacune de leurs flammes une multitude
d'objets qu'en cinquante fois, autant de temps il n'eût point vus au
grand jour: des cloches dans leurs clochers avec la corde et la roue
qui les faisaient mouvoir; des nids délabrés d'oiseaux dans les
recoins et dans les corniches; des figures pleines d'effroi sous la
bâche des voitures qui passaient, emportées par leur attelage
effarouché, avec un fracas que couvrait le tonnerre; des herses et des
charrues abandonnées dans les champs; des lieues et puis encore des
lieues de pays coupé de haies, avec la bordure lointaine d'arbres
aussi visible que l'épouvantail perché dans le champ de fèves à trois
pas d'eux; une minute de clarté limpide, ardente, tremblotante, qui
montrait tout; puis une teinte rouge dans la lumière jaune, puis du
bleu, puis un éclat si intense, qu'on ne voyait plus que de la
lumière: puis la plus épaisse et la plus profonde obscurité[1].»
Une imagination aussi lucide et aussi énergique doit animer sans
effort les objets inanimés. Elle soulève dans l'esprit où elle
s'exerce des émotions extraordinaires, et l'auteur verse sur les
objets qu'il se figure quelque chose de la passion surabondante dont
il est comblé. Les pierres pour lui prennent une voix, les murs blancs
s'allongent comme de grands fantômes, les puits noirs bâillent
hideusement et mystérieusement dans les ténèbres; des légions d'êtres
étranges tourbillonnent en frissonnant dans la campagne fantastique;
la nature vide se peuple, la matière inerte s'agite. Mais les images
restent nettes; dans cette folie, il n'y a ni vague ni désordre; les
objets imaginaires sont dessinés avec des contours aussi précis et des
détails aussi nombreux que les objets réels, et le rêve vaut la
vérité.
Il y a, entre autres, une description du vent de la nuit bizarre et
puissante, qui rappelle certaines pages de _Notre-Dame de Paris_. La
source de cette description, comme de toutes celles de Dickens, est
l'imagination pure. Il ne décrit point, comme Walter Scott, pour
offrir une carte de géographie au lecteur et pour faire la topographie
de son drame. Il ne décrit point comme lord Byron, par amour de la
magnifique nature, et pour étaler une suite splendide de tableaux
grandioses. Il ne songe ni à obtenir l'exactitude, ni à choisir la
beauté. Frappé d'un spectacle quelconque, il s'exalte, et éclate en
figures imprévues. Tantôt ce sont les feuilles jaunies que le vent
poursuit, qui s'enfuient et se culbutent, frissonnantes, effarées,
d'une course éperdue, se collant aux sillons, se noyant dans les
fossés, se perchant sur les arbres[2]. Ici c'est le vent de la nuit
qui tourne autour d'une église, qui tâte en gémissant, de sa main
invisible, les fenêtres et les portes, qui s'enfonce dans les
crevasses, et qui, enfermé dans sa prison de pierre, hurle et se
lamente pour en sortir: «Quand il a rôdé dans les ailes, lorsqu'il
s'est glissé autour des piliers, et qu'il a essayé le grand orgue
sonore, il s'envole, va choquer le plafond et tente d'arracher les
poutres, puis il s'abat désespéré sur le parvis et s'engouffre en
murmurant sous les voûtes. Parfois il revient furtivement et se traîne
en rampant le long des murs. Il semble lire en chuchotant les
épitaphes des morts. Sur quelques-unes, il passe avec un bruit
strident comme un éclat de rire; sur d'autres, il crie et gémit comme
s'il pleurait[3].»--Jusqu'ici vous ne reconnaissiez que l'imagination
sombre d'un homme du nord. Un peu plus loin, vous apercevez la
religion passionnée d'un protestant révolutionnaire, lorsqu'il vous
parle des sons funèbres que jette le vent attardé autour de l'autel,
des accents sauvages avec lesquels il semble chanter les attentats que
l'homme commet et les faux dieux que l'homme adore. Mais au bout d'un
instant l'artiste reprend la parole: il vous conduit au clocher, et
dans le cliquetis des mots qu'il entasse, il donne à vos nerfs la
sensation de la tourmente aérienne. Le vent siffle et gambade dans les
arcades, dans les dentelures, dans les clochetons grimaçants de la
tour; il se roule et s'entortille autour de l'escalier tremblant; il
fait pirouetter la girouette qui grince. Dickens a tout vu dans le
vieux beffroi; sa pensée est un miroir, il n'y a pas un des détails
les plus minutieux et les plus laids qui lui échappe. Il a compté les
barres de fer rongées par la rouille, les feuilles de plomb ridées et
recroquevillées qui craquent et se soulèvent étonnées sous le pied qui
les foule, les nids d'oiseaux délabrés et empilés dans les recoins des
madriers moisis, la poussière grise entassée, les araignées
mouchetées, indolentes, engraissées par une longue sécurité, qui,
pendues par un fil, se balancent paresseusement aux vibrations des
cloches, et qui, sur une alarme soudaine, grimpent ainsi que des
matelots après leurs cordages, ou se laissent glisser à terre, et
jouent prestement de leurs vingt pattes agiles, comme pour sauver une
vie. Cette peinture fait illusion. Suspendu à cette hauteur, entre les
nuages volants qui promènent leurs ombres sur la ville et les lumières
affaiblies qu'on distingue à peine dans la vapeur, on éprouve une
sorte de vertige, et l'on n'est pas loin de découvrir, comme Dickens,
une pensée et une âme dans la voix métallique des cloches qui habitent
ce château tremblant.
Il fait un roman sur elles, et ce n'est pas le premier. Dickens est un
poëte; il se trouve aussi bien dans le monde imaginaire que dans le
réel. Ici, ce sont les cloches, qui causent avec le pauvre vieux
commissionnaire du coin et le consolent. Ailleurs, c'est le grillon du
foyer qui chante toutes les joies domestiques, et ramène sous les yeux
du maître désolé les heureuses soirées, les entretiens confiants, le
bien-être, la tranquille gaieté dont il a joui et qu'il n'a plus.
Ailleurs, c'est l'histoire d'un enfant malade et précoce qui se sent
mourir, et qui, en s'endormant dans les bras de sa soeur, entend la
chanson lointaine des vagues murmurantes qui l'ont bercé. Les objets,
chez Dickens, prennent la couleur des pensées de ses personnages. Son
imagination est si vive, qu'elle entraîne tout avec elle dans la voie
qu'elle se choisit. Si le personnage est heureux, il faut que les
pierres, les fleurs et les nuages le soient aussi; s'il est triste,
il faut que la nature pleure avec lui. Jusqu'aux vilaines maisons des
rues, tout parle. Le style court à travers un essaim de visions; il
s'emporte jusqu'aux plus étranges bizarreries. Voici une jeune fille,
jolie et honnête, qui traverse la cour des Fontaines et le quartier
des légistes pour aller retrouver son frère. Quoi de plus simple? quoi
de plus vulgaire même? Dickens s'exalte là-dessus. Pour lui faire
fête, il convoque les oiseaux, les arbres, les maisons, la fontaine,
les bureaux, les dossiers de procédure, et bien d'autres choses
encore. C'est une folie, et c'est presque un enchantement:
Y avait-il assez de vie dans la triste végétation de la cour des
Fontaines pour que les rameaux enfumés eussent senti venir la
plus pure et la plus aimable petite femme du monde? C'est une
question pour les jardiniers et pour les savants qui connaissent
les amours des plantes. Mais c'était une bonne chose pour cette
cour pavée d'encadrer une si délicate petite figure; elle passait
comme un sourire le long des vieilles maisons noires et des
dalles usées, les laissant plus sombres, plus tristes, plus
grimaçantes que jamais; cela ne fait pas de doute! La fontaine du
Temple aurait bien pu sauter de vingt pieds pour saluer cette
source d'espérance et de jeunesse qui glissait rayonnante dans
les secs et poudreux canaux de la loi; les moineaux bavards,
nourris dans les crevasses et dans les trous du Temple, auraient
pu se taire pour écouter des alouettes imaginaires au moment où
passait cette fraîche petite créature; les branches sombres, qui
ne se courbaient jamais que dans leur chétive croissance,
auraient pu s'incliner vers elle avec amour, comme vers une
soeur, et verser leur bénédiction sur sa gracieuse tête; les
vieilles lettres d'amour enfermées dans les bureaux voisins, au
fond d'une boîte de fer, et oubliées parmi les monceaux de
papiers de famille où elles s'étaient égarées, auraient pu
trembler et s'agiter au souvenir fugitif de leurs anciennes
tendresses, quand de son pas léger elle s'approchait d'elles.
Mainte chose qui n'arriva point, qui n'arrivera jamais, aurait pu
arriver pour l'amour de Ruth[4].
Ceci est tourmenté, n'est-il pas vrai? Votre goût français, toujours
mesuré, se révolte contre ces crises d'affectation, contre ces
mièvreries maladives. Et pourtant cette affectation est naturelle;
Dickens ne cherche pas les bizarreries, il les rencontre. Cette
imagination excessive est comme une corde trop tendue: elle produit
d'elle-même, et sans choc violent, des sons qu'on n'entend point
ailleurs.
On va voir comment elle se monte. Prenez une boutique, n'importe
laquelle, la plus rébarbative; celle d'un marchand d'instruments de
marine. Dickens voit les baromètres, les chronomètres, les compas, les
télescopes, les boussoles, les lunettes, les mappemondes, les
porte-voix et le reste. Il en voit tant, il les voit si nettement, ils
se pressent et se serrent, et se recouvrent si fort les uns les autres
dans son cerveau, qu'ils remplissent et qu'ils obstruent, il y a tant
d'idées géographiques et nautiques étalées sous les vitrines, pendues
au plafond, attachées au mur, elles débordent sur lui par tant de
côtés et en telle abondance, qu'il en perd le jugement. La boutique se
transfigure: «Dans la contagion générale, il semble qu'elle se change
en je ne sais quelle machine maritime, confortable, faite en manière
de vaisseau, n'ayant plus besoin que d'une bonne mer pour être lancée
et se mettre tranquillement en chemin pour n'importe quelle île
déserte[5].»
La différence entre un fou et un homme de génie n'est pas fort grande.
Napoléon, qui s'y connaissait, le disait à Esquirol. La même faculté
nous porte à la gloire ou nous jette dans un cabanon. C'est
l'imagination visionnaire qui forge les fantômes du fou et qui crée
les personnages de l'artiste, et les classifications qui servent à
l'un peuvent servir à l'autre. L'imagination de Dickens ressemble à
celle des monomanes. S'enfoncer dans une idée, s'y absorber, ne plus
voir qu'elle, la répéter sous cent formes, la grossir, la porter,
ainsi agrandie, jusque dans l'oeil du spectateur, l'en éblouir, l'en
accabler, l'imprimer en lui si tenace et si pénétrante, qu'il ne
puisse plus l'arracher de son souvenir, ce sont là les grands traits
de cette imagination et de ce style. En cela, _David Copperfield_ est
un chef-d'oeuvre. Jamais objets ne sont restés plus visibles et plus
présents dans la mémoire du lecteur que ceux qu'il décrit. La vieille
maison, le parloir, la cuisine, le bateau de Peggotty, et surtout la
cour de l'école, sont des tableaux d'intérieur dont rien n'égale le
relief, l'énergie et la précision. Dickens a la passion et la patience
des peintres de sa nation: il compte un à un les détails, il note les
couleurs différentes des vieux troncs d'arbres; il voit le tonneau
fendu, les dalles verdies et cassées, les crevasses des murs humides;
il distingue les singulières odeurs qui en sortent; il marque la
grosseur des taches de mousse, il lit les noms d'écoliers inscrits sur
la porte et s'appesantit sur la forme des lettres. Et cette minutieuse
description n'a rien de froid; si elle est si détaillée, c'est que la
contemplation était intense; elle prouve sa passion par son
exactitude. On sentait cette passion sans s'en rendre compte; on la
distingue tout d'un coup au bout de la page; les témérités du style la
rendent visible, et la violence de la phrase atteste la violence de
l'impression. Des métaphores excessives font passer devant l'esprit
des rêves grotesques. On se sent assiégé de visions extravagantes. M.
Mell prend sa flûte, et y souffle, dit Copperfield, «au point que je
finissais par penser qu'il ferait entrer tout son être dans le grand
trou d'en haut pour le faire sortir par les clefs d'en bas.» Tom
Pinch, désabusé, découvre que son maître Pecksniff est un coquin
hypocrite. «Il avait été si longtemps accoutumé à tremper dans son thé
le Pecksniff de son imagination, à l'étendre sur son pain, à le
savourer avec sa bière, qu'il fit un assez pauvre déjeuner le
lendemain de son expulsion.» On pense aux fantaisies d'Hoffmann; on
est pris d'une idée fixe et l'on a mal à la tête. Ces excentricités
sont le style de la maladie plutôt que de la santé.
Aussi Dickens est-il admirable dans la peinture des hallucinations. On
voit qu'il éprouve celles de ses personnages, qu'il est obsédé de
leurs idées, qu'il entre dans leur folie. En sa qualité d'Anglais et
de moraliste, il a décrit nombre de fois le remords. Peut-être
dira-t-on qu'il en fait un épouvantail, et qu'un artiste a tort de se
transformer en auxiliaire du gendarme et du prédicateur. Il n'importe;
le portrait de Jonas Chuzzlewit est si terrible, qu'on peut lui
pardonner d'être utile. Jonas, sorti en cachette de sa chambre, a tué
en trahison son ennemi, et croit dorénavant respirer en paix; mais le
souvenir du meurtre, comme un poison, désorganise insensiblement son
esprit. Il n'est plus maître de ses idées; elles l'emportent avec la
fougue d'un cheval effaré. Il pense incessamment et en frissonnant à
la chambre où on le croit endormi. Il voit cette chambre, il en
compte les carreaux, il imagine les longs plis des rideaux sombres,
les creux du lit qu'il a défait, la porte à laquelle on peut frapper.
À mesure qu'il veut se détacher de cette vision, il s'y enfonce; c'est
un gouffre ardent où il roule en se débattant avec des cris et des
sueurs d'angoisse. Il se suppose couché dans ce lit, comme il devrait
y être, et au bout d'un instant il s'y voit. Il a peur de cet autre
lui-même. Le rêve est si fort, qu'il n'est pas bien sûr de n'être pas
là-bas à Londres. «Il devient ainsi son propre spectre et son propre
fantôme.» Et cet être imaginaire, comme un miroir, ne fait que
redoubler devant sa conscience l'image de l'assassinat et du
châtiment. Il revient, et se glisse en pâlissant jusqu'à la porte de
sa chambre. Lui, homme d'affaires, calculateur, machine brutale des
raisonnements positifs, le voilà devenu aussi chimérique qu'une femme
nerveuse. Il avance sur la pointe du pied, comme s'il avait peur de
réveiller l'homme imaginaire qu'il se figure couché dans le lit. Au
moment où il tourne la clef dans la serrure, une terreur monstrueuse
le saisit: si l'homme assassiné allait se lever là, devant lui! Il
entre enfin, et s'enfonce dans son lit, brûlé par la fièvre. Il relève
les draps sur ses yeux, pour essayer de ne plus voir la chambre
maudite; il la voit mieux encore. Le froissement des couvertures, le
bruissement d'un insecte, les battements de son coeur, tout lui crie:
Assassin! L'esprit fixé avec une frénésie d'attention sur la porte, il
finit par croire qu'on l'ouvre, il l'entend grincer. Ses sensations
sont perverties; il n'ose s'en défier, il n'ose plus y croire, et dans
ce cauchemar, où la raison engloutie ne laisse surnager qu'un chaos de
formes hideuses, il ne trouve plus rien de réel que l'oppression
incessante de son désespoir convulsif. Dorénavant toutes ses pensées,
tous ses dangers, le monde entier disparaît pour lui dans une seule
question: quand trouveront-ils le cadavre dans le bois?--Il s'efforce
d'en arracher sa pensée; elle y reste imprimée et collée; elle l'y
attache comme par une chaîne de fer. Il se figure toujours qu'il va
dans le bois, qu'il s'y glisse sans bruit à pas furtifs, en écartant
les branches, qu'il approche, puis approche encore, et qu'il chasse
«les mouches répandues sur la chair par files épaisses, comme des
monceaux de groseilles séchées.» Et toujours il aboutit à l'idée de la
découverte; il en attend la nouvelle, écoutant passionnément les cris
et les rumeurs de la rue, écoutant lorsqu'on sort ou lorsqu'on entre,
écoutant ceux qui descendent et ceux qui montent. En même temps, il a
toujours sous les yeux ce cadavre abandonné dans le bois; il le montre
mentalement à tous ceux qu'il aperçoit, comme pour leur dire:
«Regardez! connaissez-vous cela? Me soupçonnez-vous?» Le supplice de
prendre le corps dans ses bras, et de le poser, pour le faire
reconnaître, aux pieds de tous les passants, ne serait point plus
lugubre que l'idée fixe à laquelle sa conscience l'a condamné.»
Jonas est sur le bord de la folie. D'autres y sont tout à fait.
Dickens a fait trois ou quatre portraits de fous, très-plaisants au
premier coup d'oeil, mais si vrais, qu'au fond ils sont horribles. Il
fallait une imagination comme la sienne, déréglée, excessive, capable
d'idées fixes, pour mettre en scène les maladies de la raison. Il y en
a deux surtout qui font rire et qui font frémir: Augustus, le maniaque
triste, qui est sur le point d'épouser miss Pecksniff, et le pauvre M.
Dick, demi-idiot, demi-monomane, qui vit avec miss Trotwood.
Comprendre ces exaltations soudaines, ces tristesses imprévues, ces
incroyables soubresauts de la sensibilité pervertie; reproduire ces
arrêts de pensée, ces interruptions de raisonnement, cette
intervention d'un mot, toujours le même, qui brise la phrase commencée
et renverse la raison renaissante; voir le sourire stupide, le regard
vide, la physionomie niaise et inquiète de ces vieux enfants hagards
qui tâtonnent douloureusement d'idées en idées, et se heurtent à
chaque pas au seuil de la vérité qu'ils ne peuvent franchir, c'est là
une faculté qu'Hoffmann seul eut au même degré que Dickens. Le jeu de
ces raisons délabrées ressemble au grincement d'une porte disloquée:
il fait mal à entendre. On y trouve, si l'on veut, un éclat de rire
discordant; mais on y découvre mieux encore un gémissement et une
plainte, et l'on s'effraye en mesurant la lucidité, l'étrangeté,
l'exaltation, la violence de l'imagination qui a enfanté de telles
créatures, qui les a portées et soutenues jusqu'au bout sans fléchir,
et qui s'est trouvée dans son vrai monde en imitant et en produisant
leur déraison.
À quoi peut s'appliquer cette force? Les imaginations diffèrent,
non-seulement par leur nature, mais encore par leur objet; après avoir
mesuré leur énergie, il faut circonscrire leur domaine; dans le large
monde, l'artiste se fait un monde; involontairement il choisit une
classe d'objets qu'il préfère; les autres le laissent froid, et il ne
les aperçoit pas. Dickens n'aperçoit pas les choses grandes: ceci est
le second trait de son imagination. L'enthousiasme le prend à propos
de tout, particulièrement à propos des objets vulgaires, d'une
boutique de bric-à-brac, d'une enseigne, d'un crieur public. Il a la
vigueur, il n'atteint pas à la beauté. Son instrument rend des sons
vibrants, il n'a point de sons harmonieux. S'il décrit une maison, il
la dessinera avec une netteté de géomètre; il en mettra toutes les
couleurs en relief, il découvrira une physionomie et une pensée dans
les contrevents et dans les gouttières, il fera de la maison une sorte
d'être humain, grimaçant et énergique, qui saisira le regard et qu'on
n'oubliera plus; mais il ne verra pas la noblesse des longues lignes
monumentales, la calme majesté des grandes ombres largement découpées
par les crépis blancs, la joie de la lumière qui les couvre, et
devient palpable dans les noirs enfoncements où elle plonge, comme
pour se reposer et s'endormir. S'il peint un paysage, il apercevra les
cenelles qui parsèment de leurs grains rouges les haies dépouillées,
la petite vapeur qui s'exhale d'un ruisseau lointain, les mouvements
d'un insecte dans l'herbe; mais la grande poésie qu'eût saisie
l'auteur de _Valentine_ et d'_André_ lui échappera. Il se perdra,
comme les peintres de son pays, dans l'observation minutieuse et
passionnée des petites choses; il n'aura point l'amour des belles
formes et des belles couleurs. Il ne sentira pas que le bleu et le
rouge, la ligne droite et la ligne courbe, suffisent pour composer des
concerts immenses qui, parmi tant d'expressions diverses, gardent une
sérénité grandiose, et ouvrent au plus profond de l'âme une source de
santé et de bonheur. C'est le bonheur qui lui manque; son inspiration
est une verve fiévreuse qui ne choisit pas ses objets, qui ranime au
hasard les laideurs, les vulgarités, les sottises, et qui, en
communiquant à ses créations je ne sais quelle vie saccadée et
violente, leur ôte le bien-être et l'harmonie qu'en d'autres mains
elles auraient pu garder. Miss Ruth est une fort gentille ménagère;
elle met son tablier: quel trésor que ce tablier! Dickens le tourne et
le retourne, comme un commis de nouveautés qui voudrait le vendre.
Elle le tient dans sa main, puis elle l'attache autour de sa taille,
elle lie les cordons, elle l'étale, elle le froisse pour qu'il tombe
bien. Que ne fait-elle pas de son tablier! Et quel est l'enchantement
de Dickens pendant ces opérations innocentes! Il pousse de petits cris
d'espièglerie joyeuse: «Oh! bon Dieu, quel méchant petit corsage!» Il
apostrophe la bague, il gambade autour de Ruth, il frappe dans ses
mains de plaisir. C'est bien pis lorsqu'elle fabrique le pudding; il y
a là une scène entière, dramatique et lyrique, avec exclamations,
protase, péripéties, aussi complète qu'une tragédie grecque. Ces
gentillesses de cuisine et ces mièvreries d'imagination font penser
(par contraste) aux tableaux d'intérieur de George Sand. Vous
rappelez-vous la chambre de la fleuriste Geneviève? Elle fabrique,
comme Ruth, un objet utile, très-utile, puisque demain elle vendra dix
sous; mais cet objet est une rose épanouie, dont les frêles pétales
s'enroulent sous ses doigts comme sous les doigts d'une fée, dont la
fraîche corolle s'empourpre d'un vermillon aussi tendre que celui de
ses joues, frêle chef-d'oeuvre éclos un soir d'émotion poétique,
pendant que de sa fenêtre elle contemple au ciel les yeux perçants et
divins des étoiles, et qu'au fond de son coeur vierge murmure le
premier souffle de l'amour. Pour s'exalter, Dickens n'a pas besoin
d'un pareil spectacle: une diligence le jette dans le dithyrambe; les
roues, les éclaboussures, les sifflements du fouet, le tintamarre des
chevaux, des harnais et de la machine, en voilà assez pour le mettre
hors de lui. Il ressent par sympathie le mouvement de la voiture; elle
l'emporte avec elle; il entend le galop des chevaux dans sa cervelle,
et part en lançant cette ode, qui semble sortir de la trompette du
conducteur:
En avant sous l'obscurité qui s'épaissit! Nous ne pensons pas aux
noires ombres des arbres; nous franchissons du même galop
clartés, ténèbres, comme si la lumière de Londres à cinquante
milles d'ici suffisait, et au delà, pour illuminer la route! En
avant par delà la prairie du village, où s'attardent les joueurs
de paume, où chaque petite marque laissée sur le frais gazon par
les raquettes, les balles ou les pieds des joueurs, répand son
parfum dans la nuit! En avant, avec quatre chevaux frais, par
delà l'auberge du _Cerf-sans-Cornes_, où les buveurs s'assemblent
à la porte avec admiration, pendant que l'attelage quitté, les
traits pendants, s'en va à l'aventure du côté de la mare,
poursuivi par la clameur d'une douzaine de gosiers et par les
petits enfants qui courent en volontaires pour le ramener sur la
route! À présent, c'est le vieux pont de pierre qui résonne sous
le sabot des chevaux, parmi les étincelles qui jaillissent. Puis
nous voilà encore sur la route ombragée, puis au delà de la
barrière ouverte, plus loin, bien loin au delà, dans la campagne.
Hurrah!
Holà ho! là-bas, derrière, arrête cette trompette un instant;
viens ici, conducteur, accroche-toi à la bâche, grimpe sur la
banquette. On a besoin de toi pour tâter ce panier. Nous ne
ralentirons point pour cela le pas de nos bêtes; n'ayez crainte.
Nous leur mettrons plutôt le feu au ventre pour la glus grande
gloire du festin. Ah! il y a longtemps que cette bouteille de
vieux vin n'a senti le contact du souffle tiède de la nuit,
comptez-y. Et la liqueur est merveilleusement bonne pour humecter
le gosier d'un donneur de cor. Essaye-la; n'aie pas peur, Bill,
de lever le coude. Maintenant reprends haleine et essaye mon cor,
Bill. Voilà de la musique! voilà un air! «Là-bas, là-bas, bien
loin derrière les collines.» Ma foi, oui! hurrah! la jument
ombrageuse est toute gaie cette nuit. Hurrah! hurrah!
Voyez là-haut, la lune! Toute haute d'abord, avant que nous
l'ayons aperçue. Sous sa lumière, la terre réfléchit les objets
comme l'eau. Les haies, les arbres, les toits bas des chaumières,
les clochers d'églises, les vieux troncs flétris, les jeunes
pousses florissantes, sont devenus vaniteux tout d'un coup et ont
envie de contempler leurs belles images jusqu'au matin. Là-bas,
les peupliers bruissent, pour que leurs feuilles tremblotantes
puissent se voir sur le sol; le chêne, point; il ne lui convient
pas de trembler. Campé dans sa vieille solidité massive, il
veille sur lui-même, sans remuer un rameau. La porte moussue, mal
assise sur ses gonds grinçants, boiteuse et décrépite, se balance
devant son mirage, comme une douairière fantastique, pendant que
notre propre fantôme voyage avec nous. Hurrah! hurrah! à travers
fossés et broussailles, sur la terre unie et sur le champ
labouré, sur le flanc roide de la colline, sur le flanc plus
roide encore de la muraille, comme si c'était un spectre
chasseur!
Des nuages aussi! Et sur la vallée un brouillard! non pas un
lourd brouillard qui la cache, mais une vapeur légère, aérienne,
pareille à un voile de gaze, qui, pour nos yeux d'admirateurs
modestes, ajoute un charme aux beautés devant lesquelles il est
étendu, ainsi qu'ont toujours fait les voiles de vraie gaze,
ainsi qu'ils feront toujours, oui, ne vous déplaise, quand nous
serions le pape en personne. Hurrah! Eh bien! voilà que nous
voyageons comme la lune elle-même. Cachés dans un bouquet
d'arbres, la minute d'après dans une tache de vapeur, puis
reparaissant en pleine lumière, parfois effacés, mais avançant
toujours, notre course répète la sienne. Hurrah! Une joute contre
la lune! Holà ho! hurrah!
La beauté de la nuit a été sentie à peine, quand déjà le jour
arrive bondissant. Hurrah! Deux relais, et les routes de la
campagne se changent presque en une rue continue. Hurrah! par là
des jardins de maraîchers, des files de maisons, des villas, des
terrasses, des places, des équipages, des chariots, des
charrettes, des ouvriers matineux, des vagabonds attardés, des
ivrognes, des porteurs à jeun; par delà toutes les formes de la
brique et du mortier, puis sur le pavé bruyant, qui force les
gens juchés sur la banquette à se bien tenir. Hurrah! à travers
des tours et détours sans fin, dans le labyrinthe des rues sans
nombre, jusqu'à ce qu'on atteigne une vieille cour d'hôtellerie,
et que Tom Pinch descendu, tout assourdi et tout étourdi, se
trouve à Londres[6]!
Tout cela pour dire que Tom Pinch arrive à Londres! Cet accès de
lyrisme où les folies les plus poétiques naissent des banalités les
plus vulgaires, semblables à des fleurs maladives qui pousseraient
dans un vieux pot cassé, expose dans ses contrastes naturels et
bizarres toutes les parties de l'imagination de Dickens. On aura son
portrait en se figurant un homme qui, une casserole dans une main et
un fouet de postillon dans l'autre, se mettrait à prophétiser.
[Note 1: The eye, partaking of the quickness of the flashing
light, saw in its every gleam a multitude of objects which it could
not see at steady noon in fifty times that period. Bells in steeples,
with the rope and wheel that moved them; ragged nests of birds in
cornices and nooks; faces full of consternation in the tilted waggons
that came tearing past, their frightened teams ringing out a warning
which the thunder drowned; harrows and ploughs left out in fields;
miles upon miles of hedge-divided country, with the distant fringe of
trees as obvious as the scarecrow in the beanfield close at hand; in a
trembling, vivid, flickering instant, everything was clear and plain;
then came a flush of red into the yellow light; a change to blue; a
brightness so intense that there was nothing else but light; and then
the deepest and profoundest darkness.
(_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 245. Ed. Tauschnitz.)]
[Note 2: It was small tyranny for a respectable wind to go
wreaking its vengeance on such poor creatures as the fallen leaves;
but this wind happening to come up with a great heap of them just
after venting its humour on the insulted Dragon, did so disperse and
scatter them that they fled away, pell-mell, some here, some there,
rolling over each other, whirling round and round upon their thin
edges, taking frantic flights into the air, and playing all manner of
extraordinary gambols in the extremity of their distress. Nor was this
enough for its malicious fury: for not content with driving them
abroad, it charged small parties of them and hunted them into the
wheel-wright's saw-pit, and below the planks and timbers in the yard,
and, scattering the sawdust in the air, it looked for them underneath,
and when it did meet with any, whew! how it drove them on and followed
at their heels!
The scared leaves only flew the faster for all this; and a giddy chase
it was; for they got into unfrequented places, where there was no
outlet, and where their pursuer kept them eddying round and round at
his pleasure; and they crept under the eaves of houses, and clung
tightly to the sides of hay-ricks, like bats; and tore in at open
chamber windows, and cowered close to hedges; and, in short, went
anywhere for safety.
(_Martin Chuzzlewit_, t. I, p. 10.)]
[Note 3: For the night-wind has a dismal trick of wandering round
and round a building of that sort, and moaning as it goes; and of
trying, with its unseen hand, the windows and the doors; and seeking
out some crevices by which to enter. And when it has got in; as one
not finding what he seeks, whatever that may be; it wails and howls to
issue forth again: and not content with stalking through the aisles,
and gliding round and round the pillars, and tempting the deep organ,
soars up to the roof, and strives to rend the rafters; then flings
itself despairingly upon the stones below, and passes, muttering, into
the vaults. Anon, it comes up stealthily, and creeps along the walls;
seeming to read, in whispers, the Inscriptions sacred to the Dead. At
some of these, it breaks out shrilly, as with laughter; and at others,
moans and cries as if it were lamenting. It has a ghostly sound too,
lingering within the altar; where it seems to chaunt, in its wild way,
of Wrong and Murder done, and false Gods worshipped; in defiance of
the Tables of the Law, which look so fair and smooth, but are so
flawed and broken. Ugh! Heaven preserve us, sitting snugly round the
fire! It has an awful voice, that wind at Midnight, singing in a
church!
But high up in the steeple! There the foul blast roars and whistles!
High up in the steeple, where it is free to come and go through many
an airy arch and loophole, and to twist and twine itself about the
giddy stair, and twirl the groaning weathercock, and make the very
tower shake and shiver! High up in the steeple, where the belfry is;
and iron rails are ragged with rust; and sheets of lead and copper,
shrivelled by the changing weather, crackle and heave beneath the
unaccustomed tread; and birds stuff shabby nests into corners of old
oaken joists and beams; and dust grows old and grey; and speckled
spiders, indolent and fat with long security, swing idly to and fro in
the vibration of the bells, and never loose their hold upon their
thread-spun castles in the air, or climb up sailor-like in quick
alarm, or drop upon the ground and ply a score of nimble legs to save
a life! High up in the steeple of an old church, far above the light
and murmur of the town and far below the flying clouds that shadow it,
is the wild and dreary place at night: and high up in the steeple of
an old church, dwelt the Chimes I tell of. (_Chimes_, p. 5.)]
[Note 4: Whether there was life enough left in the slow vegetation
of Fountain Court for the smoky shrubs to have any consciousness of
the brightest and purest-hearted little woman in the world, is a
question for gardeners, and those who are learned in the loves of
plants. But, that it was a good thing for that same paved yard to have
such a delicate little figure flitting through it; that it passed like
a smile from the grimy old houses, and the worn flag-stones, and left
them duller, darker, sterner than before; there is no sort of doubt.
The Temple fountain might have leaped up twenty feet to greet the
spring of hopeful maidenhood, that in her person stole on, sparkling,
through the dry and dusty channels of the Law; the chirping sparrows,
bred in Temple chinks and crannies, might have held their peace to
listen to imaginary sky-larks, as so fresh a little creature passed;
the dingy boughs, unused to droop, otherwise than in their puny
growth, might have bent down in a kindred gracefulness, to shed their
benediction on her graceful head; old love letters, shut up in iron
boxes in the neighbouring offices, and made of no account among the
heaps of family papers into which they had strayed, and of which, in
their degeneracy, they formed a part, might have stirred and fluttered
with a moment's recollection of their ancient tenderness, as she went
lightly by. Anything might have happened that did not happen, and
never will, for the love of Ruth. (_Martin Chuzzlewit_, t. II, p.
289.)]
[Note 5: _Dombey and son_, t. I, p. 41.]
[Note 6: Yoho, among the gathering shades; making of no account
the deep reflections of the trees, but scampering on through light and
darkness, all the same, as if the light of London fifty miles away,
were quite enough to travel by, and some to spare. Yoho, beside the
village-green, where cricket-players linger yet; and every little
indentation made in the fresh grass by bat or wicket, ball or player's
foot, sheds out its perfume on the night. Away with four fresh horses
from the Bald-faced Stag, where topers congregate about the door
admiring; and the last team with traces hanging loose; go roaming off
towards the pond; until observed and shouted after by a dozen throats,
while volunteering boys pursue them. Now with a clattering of hoofs
and striking out of fiery sparks, across the old stone bridge, and
down again into the shadowy road, and through the open gate, and far
away, away, into the world. Yoho!
Yoho, behind there, stop that bugle for a moment! Come creeping over
the front, along the coach-roof, guard, and make one at this basket!
Not that we slacken in our pace the while, not we: we rather put the
bits of blood upon their mettle, for the greater glory of the snack.
Ah! it is long since this bottle of old wine was brought into contact
with the mellow breath of night, you may depend, and rare good stuff
it is to wet a bugler's whistle with. Only try it. Don't be afraid of
turning up your finger, Bill, another pull! Now, take your breath, and
try the bugle, Bill. There's music! There's a tone! "Over the hills
and far away," indeed. Yoho! The skittish mare is all alive to-night.
Yoho! Yoho!
See the bright moon? High up before we know it: making the earth
reflect the objects on its breast like water. Hedges, trees, low
cottages, church steeples, blighted stumps and flourishing young
slips, have all grown vain upon the sudden, and mean to contemplate
their own fair images till morning. The poplars yonder rustle, that
their quivering leaves may see themselves upon the ground. Not so the
oak; trembling does not become _him_; and he watches himself in his
stout old, burly steadfastness, without the motion of a twig. The
moss-grown gate, ill-poised upon its creaking hinges, crippled and
decayed, swings to and fro before its glass, like some fantastic
dowager; while our own ghostly likeness travels on, Yoho! Yoho!
through ditch and brake, upon the ploughed land and the smooth, along
the steep hill-side and steeper wall, as if it were a phantom Hunter.
Clouds too! And a mist upon the Hollow! Not a dull fog that hides it,
but a light airy gauze-like mist, which in our eyes of modest
admiration gives a new charm to the beauties it is spread before: as
real gauze has done ere now, and would again, so please you, though we
were the Pope. Yoho! Why! now we travel like the Moon herself. Hiding
this minute in a grove of trees; next minute in a patch of vapour;
emerging now upon our broad clear course; withdrawing now, but always
dashing on, our journey is a counterpart of hers. Yoho! A match
against the Moon. Yoho! Yoho!
The beauty of the night is hardly felt, when Day comes leaping up.
Yoho! Two stages, and the country-roads are almost changed to a
continuous street. Yoho, past market-gardens, rows of houses, villas,
crescents, terraces, and squares; past waggons, coaches, carts; past
early workmen, late stragglers, drunken men, and sober carriers of
loads; past brick and mortar in its every shape, and in among the
rattling pavements, where a jaunty seat upon a coach is not so easy to
preserve! Yoho, down countless turnings, and through countless mazy
ways, until an old inn-yard is gained, and Tom Pinch, getting down,
quite stunned and giddy, is in London!
(_Martin Chuzzlewit_, t. II, p. 155.)]