I. Deux classes de personnages. -- Les caractères naturels et
instinctifs. -- Les caractères artificiels et positifs. --
Préférence de Dickens pour les premiers. -- Aversion de Dickens
pour les seconds.
II. L'hypocrite. -- M. Pecksniff. -- En quoi il est Anglais. --
Comparaison de Pecksniff et de Tartufe. -- L'homme positif. -- M.
Gradgrind. -- L'orgueilleux. -- M. Dombey. -- En quoi ces
personnages sont Anglais.
III. Les enfants. -- Ils manquent dans la littérature française.
-- Le petit _Joas_ et _David Copperfield_. -- Les gens du peuple.
IV. L'homme idéal selon Dickens. -- En quoi cette conception
correspond à un besoin public. -- Opposition en Angleterre de la
culture et de la nature. -- Redressement de la sensibilité et de
l'instinct opprimés par la convention et par la règle. -- Succès
de Dickens.
Si Dickens était mort, on pourrait faire sa biographie. Le lendemain
de l'enterrement d'un homme célèbre, ses amis et ses ennemis se
mettent à l'oeuvre; ses camarades de collége racontent dans les
journaux ses espiègleries d'enfance; un autre se rappelle exactement
et mot pour mot les conversations qu'il eut avec lui il y a vingt-cinq
ans. L'homme d'affaires de la succession dresse la liste des brevets,
nominations, dates et chiffres, et révèle aux lecteurs positifs
l'espèce de ses placements et l'histoire de sa fortune; les
arrière-neveux et les petits-cousins publient la description de ses
actes de tendresse et le catalogue de ses vertus domestiques. S'il n'y
a pas de génie littéraire dans la famille, on choisit un gradué
d'Oxford, homme consciencieux, homme docte, qui traite le défunt comme
un auteur grec, entasse une infinité de documents, les surcharge d'une
infinité de commentaires, couronne le tout d'une infinité de
dissertations, et vient dix ans après, un jour de Noël, avec une
cravate blanche et un sourire serein, offrir à la famille assemblée
trois in-quarto de huit cents pages, dont le style léger endormirait
un Allemand de Berlin. On l'embrasse les larmes aux yeux; on le fait
asseoir; il est le plus bel ornement de la fête, et l'on envoie son
oeuvre à la _Revue d'Édimbourg_. Celle-ci frémit à la vue de ce
présent énorme, et détache un jeune rédacteur intrépide qui compose
avec la table des matières une vie telle quelle. Autre avantage des
biographies posthumes: le défunt n'est plus là pour démentir le
biographe ni le docteur.
Malheureusement Dickens vit encore et dément les biographies qu'on
fait de lui. Ce qui est pis, c'est qu'il prétend être son propre
biographe. Son traducteur lui demandait un jour quelques documents: il
répondit qu'il les gardait pour lui. Sans doute _David Copperfield_,
son meilleur roman, a bien l'air d'une confidence; mais à quel point
cesse la confidence, et dans quelle mesure la fiction orne-t-elle la
vérité? Tout ce qu'on sait, ou plutôt tout ce qu'on répète, c'est que
Dickens est né en 1812, qu'il est fils d'un sténographe, qu'il fut
d'abord sténographe lui-même, qu'il a été pauvre et malheureux dans sa
jeunesse, que ses romans publiés par livraisons lui ont acquis une
grande fortune et une réputation immense. Le lecteur est libre de
conjecturer le reste; Dickens le lui apprendra un jour, quand il
écrira ses mémoires. Jusque-là il ferme sa porte, et laisse à sa porte
les gens trop curieux qui s'obstinent à y frapper. C'est son droit. On
a beau être illustre, on ne devient pas pour cela la propriété du
public; on n'est pas condamné aux confidences; on continue à
s'appartenir; on peut réserver de soi ce qu'on juge à propos d'en
réserver. Si on livre ses oeuvres aux lecteurs, on ne leur livre pas
sa vie. Contentons-nous de ce que Dickens nous a donné. Quarante
volumes suffisent, et au delà, pour bien connaître un homme;
d'ailleurs ils montrent de lui tout ce qu'il importe d'en savoir. Ce
n'est point par les accidents de sa vie qu'il appartient à l'histoire;
c'est par son talent, et son talent est dans ses livres. Le génie
d'un homme ressemble à une horloge: il a sa structure, et parmi toutes
ses pièces un grand ressort. Démêlez ce ressort, montrez comment il
communique le mouvement aux autres, suivez ce mouvement de pièce en
pièce jusqu'à l'aiguille où il aboutit. Cette histoire intérieure du
génie ne dépend point de l'histoire extérieure de l'homme, et la vaut
bien.
§ 1.