Maintenant, à chaque fois que Giuseppe descendait de sa montagne vers
Florence «la ville fleurie»--_il Val d'Armo fiorentino_--Giuseppe
laissait à l'_Albergo Palescapa_ son grand mulet noir _Chérubino_ et,
pendant qu'au fond d'une cour, sous l'ombre d'un mûrier, l'animal
savourait son avoine à loisir,--une couverture rouge écarlate sur le
dos, en secouant de temps en temps son haut collier chargé de grelots et
de clous de cuivre--l'homme, avant toutes autres affaires, se dirigeait
vers la chapelle de l'_Annunziata_ où, depuis des siècles, le peuple
vénère une image de la Vierge, peinte, dit-on, par les anges.
Et, après avoir acheté et allumé un beau cierge de cire jaune, bosselant
entre ses doigts son chapeau mou d'un gris verdâtre, à deux genoux sur
les dalles de marbre, Giuseppe adressait à la madone cette naïve et
fervente prière:
«Santa Maria! je suis bien malheureux, depuis que, sous prétexte
d'admirer de plus près nos montagnes, et de peindre--très mal!--des
paysages, un grand Anglais aux poils jaunes, au gousset toujours rempli
de pièces jaunes, vient quotidiennement rôder et s'installer tout près
de ma maison; vous savez bien? là-haut, presque au sommet du Monte
Morello.
«Entre nous, _buona Vergine!_ Je croirais plutôt que ce faux touriste et
mauvais peintre n'en veut qu'à Bianca, ma femme; car il a une façon qui
ne me plaît guère de regarder jusqu'au fond des beaux yeux veloutés de
ma Bianca avec ses vilains yeux couleur d'acier, à lui, cet hérétique!
«_Per Bacco! Santa Madré di Dio!_ si je croyais... quelle belle
_coltellata_ je lui planterais dans le ventre ou entre les épaules!
Mais, je vous en prie, accordez-moi la grâce de m'aider un peu. Il y a
des choses qui feraient si bien l'affaire de ce maudit; tenez: quatre ou
cinq membres de cassés dans un précipice, ou bien une bonne petite
avalanche par dessus sa tête, un coup de sang, une colique de plomb, le
stylet d'un _signor bandito..._
«Ah! _Vergine santisima!_ écoutez ma prière! écoutez le _povero_
Giuseppe, et il vous offrira encore de beaux cierges et vous récitera de
pieuses «neuvaines!»
*
* *
Ces litanies, très sincères, avaient beau procurer une consolation
momentanée au mari jaloux de la coquette Bianca; au retour précipité de
ces pèlerinages, Giuseppe, réconforté, plus calme, avait beau ressentir
enfin le soulagement de pouvoir un peu se raisonner, se répéter qu'en
somme, si belle, si désirable qu'elle fût, avec sa peau ambrée, sa
taille splendide, ses lèvres pourpres, Bianca, la rieuse, ne méritait
pas d'être, à bon droit, soupçonnée; qu'après tout, elle avait plutôt
raison de se montrer gracieuse et attrayante... vu que les écus de
l'Anglais, sortant tout seuls de leur gousset, pour le moindre service,
pour quelques fruits, une tasse de lait de chèvre, une hospitalité
momentanée quand il faisait mauvais temps, n'étaient pas à dédaigner par
cette épidémie toujours croissante de lourds impôts.
... Giuseppe n'était plus... le Giuseppe d'autrefois!
--Ah! autrefois! jeune et joyeux, fort et beau, libre chez lui, amoureux
naturellement artiste, il n'avait pas son pareil pour chanter, cheveux
au vent, par la montagne.
Sa voix chaude et vibrante réveillait tous les échos.
On pouvait l'entendre jusqu'aux grands sapins noirs rigides dans les
brumes balayées des tourmentes, et même plus haut encore, tout à fait
aux dernières cimes où la neige, sur les rochers sombres, ressemble aux
blanches dentelles qui couronnent les fronts des veuves.
Maintenant tout cela était fini! Dans l'air pur, les échos les plus
proches, ceux du _Monte Morello_, du _Poggio-Incontro_, du _Monte
Pilli_, de la chaîne du _Casentino_, du Monte _Sinario_ et des _Monts de
Pistoja_, ne répétaient plus que des psalmodies de cloches plaintives,
ou, très lointaines, des sonneries militaires mélancoliques aussi, comme
toutes les musiques militaires d'Italie, pleines d'une vieille poésie
très impressionnante... On n'entendait plus la voix de Giuseppe.
Maintenant même, si, parfois, le grand mulet noir avait la
malencontreuse idée de troubler, par ses braiements vigoureux, le
silence des sentiers escarpés et les sombres méditations de son
conducteur; et pan! et v'lan! les coups de bâton pleuvaient... comme si
c'eût été sur le dos d'un hérétique et séducteur anglais aux poils
jaunes!
N'est-ce pas aussi que les Anglais «comme il faut», qui veulent
s'occuper sérieusement de peinture, au pays des Médicis, se trouvent et
se rencontrent dans les musées _Pilli_ et _Uffizzi_, et non pas comme au
retour de Giuseppe, ce soir de décembre-là, au fond de la modeste
demeure de Giuseppe, en tête à tête, une fois de plus, avec Bianca...
sous prétexte qu'au dehors il commençait à pleuvoir? Allons donc!
Et, si,--d'un rire épais et goguenard,--ces insolents buveurs de gin se
mettent à vous rire au nez, lorsque, pour devancer une demande imminente
d'explication, Bianca, très rusée, intervertit les rôles, se pose la
première en interrogatrice de mauvaise humeur, en ménagère économe et
jalouse:
--Giuseppe! Je n'aime pas que vous arriviez si tard!... Est-ce une femme
qui vous retient ainsi, chaque fois, maintenant que vous allez à la
ville? ou perdez-vous votre temps et votre argent à jouer et à boire?...
Si, surtout, au moment où l'on obéit humblement à la voix de la compagne
aimée, où l'on s'excuse et rend franchement des comptes, au lieu d'en
demander:
--_Cara mia!_ eh bien, oui! j'ai fait des dépenses: j'ai fait brûler un
nouveau cierge, un cierge haut comme cela, devant l'autel privilégié de
l'_Annunziata_, pour une intention particulière... pour notre bonheur!
Si, alors que Bianca, superstitieuse comme toute belle sinon bonne
Florentine, se contente d'esquisser une moue silencieuse, ces
protestants sacrilèges, installés à califourchon sur une chaise au coin
de votre foyer, vont jusqu'à vous proférer des outrages et des
blasphèmes...
N'a-t-on pas le droit, en Italien toujours impénétrable, toujours
souriant d'un mystérieux sourire, et conservant, malgré toute émotion,
le même visage d'une pâleur mate, n'a-t-on pas même «le devoir» sacré de
regarder de tels hommes, à la dérobée, avec une flamme qui vous jaillit
de la prunelle, pareille à l'éclair d'un diamant noir... et de murmurer
sourdement entre ses dents serrées:
«A la première occasion, cela se paiera!»
*
* *
La bonne occasion pour Giuseppe se présenta trois jours après.
Une fantaisie avait pris l'Anglais d'aller assister d'abord à un lever
de soleil sur la pointe la plus élevée du Poggio; puis de visiter,
là-haut, entre ces pics neigeux, deux grottes connues seulement de
quelques montagnards. Giuseppe, naturellement choisi pour guide,
racontait des merveilles de ces cavernes; mais l'accès en était assez
difficile; il fallait avoir bon pied, bon oeil, et le mépris du vertige:
car elles étaient creusées au flanc de rochers à pic au-dessus d'un
abîme... et on n'y pouvait descendre qu'à l'aide d'une corde à noeuds
longue d'une trentaine de mètres.
... Arrivés de grand matin au sommet solitaire du _Poggio_, sous les
étoiles pâlissantes, les deux hommes commencèrent par jouir longuement
du spectacle grandiose offert à leurs yeux: l'aurore sur les
montagnes... C'était admirable, c'était sublime!
Plongés, chacun, dans une contemplation religieuse et de graves
rêveries, ils n'échangèrent que très peu de paroles, jusqu'au moment
où--le soleil déjà un peu haut, le ciel toujours sans nuage,--Giuseppe
installa solidement sa corde, et descendit le premier aux fameuses
cavernes.
Qu'avait-il donc, Giuseppe? il était tout drôle, à présent...
Frileusement drapé dans son manteau sous lequel, d'un geste brusque, il
portait par instants la main, on eût dit qu'il respirait avec peine,
comme s'il eût eu un poids énorme sur la poitrine, comme s'il eût
éprouvé le besoin de se rafraîchir tout le sang, à la façon dont, aux
lendemains d'ivresses, les matelots hument les vents du large.
C'est que, lestement descendu à son tour, «l'_autre_» était alors si
facile à «_supprimer_», l'autre, l'Anglais haï, qui poussait des
«hurrah» d'enthousiasme sous ces excavations merveilleuses, hautes comme
des voûtes de cathédrale, illuminées mieux que de reflets de vitraux,
par des flamboiements de glaçons, des étincelles de givre, des
stalactites miroitant dans une grande coulée de blond soleil...
D'un coup de couteau! c'est si sûr, un bon couteau, bien emmanché au
bout d'un bras robuste: malheureusement cela a l'inconvénient de se
voir... sur un cadavre.
Une forte poussée au bord du précipice vaudrait peut-être mieux? cela
«l'_aiderait_» à se briser le crâne, en bas, sur les rochers: pourtant,
aussi, on saurait qu'il était venu dans ces parages avec Giuseppe; il y
aurait enquête sur enquête; or, Giuseppe, par suite de certains petits
péchés de contrebande, avait une sainte horreur des «carabiniers».
Ces considérations, plus ou moins intéressées, le décidèrent à regrimper
le long de sa corde à noeuds, à regret... sans s'être offert la
satisfaction de remonter seul... C'était vraiment dommage!... Quel beau
coup manqué!... Soudain, au moment même où il remettait le pied sur la
terre ferme, une idée de génie lui vint.
Il se pencha, s'agenouilla et tira son couteau.
L'Anglais qui remontait tranquillement, à la force des poignets, et se
trouvait au milieu de son ascension, sentit une brusque secousse qui le
fit osciller.
--Aoh! attention! cria-t-il rudement.
Le reste des paroles qu'allait prononcer le malheureux s'arrêta dans sa
gorge: en levant les yeux, il venait de voir Giuseppe darder sur lui des
yeux féroces, ricaner d'un rire mauvais, le couteau grand ouvert, à deux
doigts de la corde.
--_What?_
--Ce qu'il y a! _povero imbécille!_ il y a que c'est mon tour de rire!
s'écria le montagnard. Tu t'es moqué de moi, plusieurs fois, n'est-ce
pas? eh bien, je te tiens maintenant!
--Giuseppe!
--Pas de Giuseppe! Oui, tu t'es moqué de mes cierges à la madone, il n'y
a pas longtemps; tu as blasphémé comme un païen, comme un chien que tu
es... Ici tu es pris!... Ne bouge pas ou je coupe!
Terrifié, le pauvre excursionniste jeta un regard au-dessous de lui, et
sentit que ses cheveux se dressaient d'effroi sur sa tête... A une
profondeur insensée, comme en des lacs de brouillards tièdes, des roches
noires surgissaient...
--Giuseppe! fit-il d'une voix qui devenait involontairement suppliante.
--Ah! tu as peur! tu as raison d'avoir peur; tiens, si je coupais, comme
ceci, vois-tu?
--Grâce! je paierai...
--Je ne veux pas de tes écus.
--Alors, quoi?
--Écoute.
--Yes! j'écoute...
--Tu vas me _jurer_ de faire brûler, demain, devant la madone de
l'Annunziata, le plus gros cierge qu'aura la vieille marchande assise à
la porte de l'église.
--Mais je ne suis pas...
--Veux-tu que je coupe? Je sais bien, _per Bacco!_ que tu n'es qu'un
impie. N'essaie pas de monter, sinon...
Et le terrible couteau esquissait dans l'air une impitoyable entaille.
--Yes! yes! je jure!
--Et tu ne m'ennuieras pas après, ni moi, ni ma femme, Bianca, ma
femme... à... moi... à moi seul! comprends-tu, _imbécille_. Tu ne te
plaindras à personne... Jure sur ce que tu as de plus sacré, ou bien...
--Je jure! Yes!
--Parole d'honneur?
--Parole d'honneur!
--C'est dit! Si tu me trompes... regarde!.... Je te retrouverai...
L'Italien fit le signe de la croix avec son couteau.
Le lendemain, vers huit heures du matin, les fidèles qui, tout en se
tenant très mal, égrenaient bruyamment des chapelets, dans l'église de
l'Annunziata, regardaient avec quelque surprise un grand jeune homme,
vêtu d'un complet à carreaux, ayant l'allure et la physionomie d'un
Anglais, qui allumait, devant la statue miraculeuse de la Vierge, un
cierge de cire jaune plus gros que le bras.
Non loin de là, adossé à la grille de la chapelle mortuaire des
_Falconieri_, une main sous sa cappa, un grand Italien bronzé échangea
avec ce pieux personnage un léger salut d'intelligence et d'approbation.
Le samedi suivant, le même Anglais était à Brindisi et prenait le
paquebot pour le Caire.
Depuis, Giuseppe a recouvré sa belle humeur et sa voix sonore... Il
chante avec tant d'entrain que Cherubino, le mulet noir, en oublie la
longueur des sentiers escarpés, et bat allègrement la mesure sur les
rochers avec ses fers terminés en griffes recourbées...
Pierre Duo.
[Illustration: LE VOYAGE DU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.--Réception au
château de Pau: les Basques de la vallée d'Ossau offrant à M. Carnot une
paire de petits sabots enfermés dans un écrin.--D'après un croquis de
notre envoyé spécial, M. Clair-Guyot.]
[Illustration: LES FÊTES UNIVERSITAIRES DE LAUSANNE 1. Le cortège des
professeurs se rendant de la cathédrale au théâtre.--2. Le cortège des
étudiants.--3. Sur le Haut-Lac.--4.--La cantate exécutée devant le
palais fédéral. 5.--Sortie du banquet de la Halle-au-Blé.--D'après des
instantanés de M. Henriau, notre envoyé spécial.]