_49e année--Nº 2518_
[Illustration: LE VOYAGE DU PRESIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.--Toulouse:
arrivée du cortège présidentiel devant l'arc-de-triomphe de la Société
de Gymnastique.--D'après une photographie de M. Fachinetti (photographie
du Sport).]
[Illustration: COURRIER DE PARIS]
Une partie du Paris qu'on appelle le tout Paris--le dessus du panier
de ce Paris--devait avoir, cette semaine, et n'aura qu'un peu plus tard,
son joujou, un joujou très artistique et très élégant. Il s'agit de
cette représentation donnée au théâtre de Trianon, au bénéfice de la
statue du sculpteur Houdon, né à Versailles et dont on inaugurera la
statue dans un mois.
Où donc, où donc
Mettra-t-on
Houdon?
C'est un refrain narquois dont s'amusent quelques Versaillais. Ce qui
est certain, c'est que Houdon sera, pour les Parisiens et les
Parisiennes, un motif de distraction. On avait demandé à M. le ministre
des travaux publics de laisser rouvrir, pour un jour, ce délicieux petit
théâtre de Trianon fermé, je crois, depuis un siècle. Autorisation
donnée, puis retirée, l'État voulant être maître chez lui. Mais Houdon
n'en souffrira pas et le comité de sa statue restituera, comme il l'a
promis, une représentation _trianonesque_ comme au temps où la reine
jouait (fort mal, dit-on) la comédie dans cette bonbonnière.
Et alors, imaginez-vous l'empressement des mondaines à se rendre à cette
matinée d'une séduction si particulière! Houdon ne sera qu'un prétexte,
le _Devin de village_ même et la _Gageure imprévue_ ne serviront là que
d'étiquette. Ce qui sera piquant, attirant et tentant, ce sera cette
évocation du petit théâtre de Marie-Antoinette, à deux pas du _Temple de
l'amour_ où le Cupidon de marbre de Bouchardon semble rêver, appuyé sur
son arc.
Une _Matinée_ théâtrale à Trianon! Par exemple, voilà une idée! Et
originale, et nouvelle. Personne ne le connaît, ce petit théâtre, que
Louis-Philippe avait fait réparer, le malheureux, et qu'on a, Dieu
merci, remis dans son état primitif. L'idée d'assister à une
représentation du dix-huitième siècle en chapeau de paille et en robe de
linon fait tourner la tête de nos mondaines et chacune d'interroger:
--Ai-je mon fauteuil?
--Aurai-je ma place?
--Comment faut-il s'habiller pour Trianon?
--Fera-t-on un _goûter_ sur l'herbe pendant un entr'acte?
--Répondez-vous du temps?
-Et le _Descampativos_, y a-t-on songé?
Le Descampativos! Le bouquet de toutes ces fêtes champêtres et qui
divertissait tant le comte d'Artois, ce grand fou destiné à mourir dans
la peau du pieux Charles X! Il y a, on le conçoit, dans l'annonce et les
apprêts de cette _matinée_ de Trianon un petit parfum de poudre à la
maréchale qui doit monter au cerveau de nos duchesses. Un spectacle
royal en république! Le _Devin de village_ joué devant M. Yves Guyot!
Rien de plus piquant. Et puis, la route, le voyage, le _mail-coach_
attelé, les grelots, les rires, le _Dry_, aux Réservoirs, tout
l'accompagnement de la matinée. Houdon sera bien oublié. Sa statue en
profitera sans doute. Mais comme on l'oubliera, sa statue!
On eût souhaité, au lieu de la matinée, une fête de nuit, avec des
cuirassiers faisant la haie et portant des torches pour éclairer le
grand parc désert et noir de Versailles. Ce raffinement est impossible.
Houdon devra se passer de cuirassiers. Qu'il se console: il les
retrouvera lorsqu'on inaugurera la statue que M. Tony Noël a sculptée.
*
* *
Voila l'événement _bien parisien_ de la semaine. Le gros scandale du vol
présumé du secret de la mélinite est, lui, un événement national.
Mauvaise affaire, quoi qu'il y ait au fond, que cette affaire de la
mélinite. L'idée de trahison est faite de microbes moraux qui
empoisonnent la confiance. Les pauvres petits soldats qui n'en savent
pas plus long que leur nez, mais se disent tout simplement et tout
naïvement qu'ils tiennent le sort de la patrie au bout de leur fusil,
ont dû s'entre-regarder en se disant un peu effarés:
--Est-ce vrai ce qu'on dit? Nous serions donc trahis?
Oh! cette idée bête et terrible de la trahison! Lorsqu'elle court à
travers une foule, et surtout une foule française, elle est funeste. Ce
sont de grands enfants, les soldats, je les connais. On en fait ce qu'on
veut quand ils ont confiance, mais dès qu'ils ont la crainte vague d'un
danger mystérieux--et la fameuse idée de trahison est de ces
dangers-là--adieu le sang-froid.
On les rassure avec un rien.
Je me rappelle un coin de Gravelotte où les balles pleuvaient serrées.
On se tenait à plat ventre, mais pas une motte de terre pour se défiler.
--Mettez vos bidons devant vous, mes enfants!
Il y avait là des gamelles.
--Mettez les gamelles devant.
Autant valait, contre les balles, une feuille de papier que ces morceaux
de fer blanc. Qu'importe! Cela suffisait. Il se sentaient abrités, ils
se croyaient abrités; ils se moquaient des balles allemandes.
Mais lorsqu'à la chambrée ils vont se confier l'un à l'autre qu'on a pu
lire sur le _Petit Journal_ que le secret de la mélinite est vendu--ne
le fût-il pas--je vois d'ici le hochement de tête des petits troupiers.
Ne craignez rien, mes enfants, ce n'est pas la mélinite, c'est votre
bravoure gaie et bonne fille qui donne la victoire. En avant!
*
* *
J.-J. Weiss, mort la semaine dernière, avait été enfant de troupe. Il
connaissait et aimait les soldats et je n'oublierai jamais l'article
qu'il écrivit bien avant la guerre et où il nous montrait la sentinelle
prussienne montant sa faction sur le pont de Kehl et regardant en
rêvant--d'un rêve plein d'envie--la flèche ailée de la cathédrale de
Strasbourg. Weiss, qui _savait l'Allemagne_, nous avait avertis depuis
longtemps sans qu'il ait été jamais écouté. Il avait trop d'esprit, on
ne le prenait pas au sérieux. Cet homme, très profond, détestait les
pédants. Lorsqu'on le nomma à un poste des plus importants, sous le
ministère Émile Ollivier, je ne sais quel haut fonctionnaire s'écria:
--Mais on m'a dit qu'il allait souvent au bal de l'Opéra!
Plus tard, quand Gambetta appela J.-J. Weiss à la direction des affaires
étrangères, quel tolle! Weiss dut battre en retraite.
--Vous avez été en butte à bien des républicains imbéciles, lui disait
alors un jour un député légitimiste.
--Oui, répondit Weiss, et ce qu'il y a de plus triste c'est que tous les
partis ont leurs imbéciles!
Avec cette opinion--qui faisait le fond même de sa philosophie--J.-J.
Weiss n'était point pour réussir auprès des politiciens. Il alla
s'enterrer à Fontainebleau, y vécut parmi les livres classiques qu'il
aimait et disparut, salué par les journalistes comme un exemple du
talent et de la probité dans un métier qui a de ces figures d'élite et
d'exception.
Autre mort, qui, celui-là, met le Midi en deuil. Roumanille, le
fondateur du Félibrige, avec Mistral et Aubanel, Roumanille dont
l'_Indépendance belge_ a annoncé la disparition par ces mots:
«_Mort d'un troubadour._»
Un félibre, sinon un troubadour, un vrai poète qui remit en honneur la
langue provençale et dont la boutique de libraire, là-bas, non loin de
l'hôtel Crillon, fut le nid de ces rossignols du Midi, qui ont si bien
chanté depuis des années. On s'assemblait chez Roumanille, on y causait,
et le Félibrige est né là. Mistral est loin et n'aura pu se rendre à
Saint-Rémy où l'on a célébré le service funèbre du poète catholique;
mais les vers, les sonnets, les pleurs, les tristesses, n'ont pas manqué
derrière le convoi de Roumanille, notre Roumanille, comme on dit en
Avignon.
Pendant ce temps, à Paris, la prosaïque mais brûlante question des
omnibus faisait verser beaucoup d'encre. Les employés, tous les employés
de la Compagnie des omnibus ont décrété la grève générale.
--Quoi! plus d'omnibus à Paris?
--Plus d'omnibus.
Voilà la nouvelle qui nous arrivait lundi matin par les journaux. Les
pessimistes se disaient:
--La méchante affaire!
--Ce n'est rien, répondaient les optimistes, tout s'arrange: ou la
Compagnie cédera ou les employés mettront les pouces.
Et les optimistes, en fin de compte, ont toujours raison.
La preuve, c'est que le monde dure, quelque cataclysme qu'il paraisse,
ce très vieux monde. Je sais d'ailleurs, depuis hier, un remède pour
guérir du pessimisme. Remède que Schopenhauer ne connaissait pas.
On vend, en ce moment, à l'hôtel Drouot, la merveilleuse bibliothèque de
M. Ricardo Hérédia, comte de Benahavis, qui me parait être un fort
millionnaire en même temps qu'un bibliophile érudit. Il y a des trésors
dans ces livres, un _Don Quichotte_ extraordinaire, une _Jérusalem
délivrée_ du Tasse avec quarante-et-un dessins inédits de Cochin, une
collection de quarante aquarelles de Raffet, que sais-je? Mais ce qui
m'a le plus frappé, je l'avoue, dans ce musée, c'est un petit in-8° qui
ne vaut pas tel Missel ou tel Béranger extraordinaire, mais qui donne
aux atrabilaires une recette pour guérir leur mauvaise humeur.
Titre: _Le Royal Syrop de pommes, antidote des passions mélancoliques_,
par Gabriel Dragu, docteur en médecine. _Paris, Jean Moreau_ (1615).
Vive Dieu! voilà un traité utile, une oeuvre originale, un livre de
poche et de chevet. Vous êtes triste? Vous avez ces vagues frissons de
terreur que M. Mæterlinck a notés dans l'_Intruse?_ Vite, feuilletez le
traité de Gabriel Dragu. Votre _état d'âme_ noircit à vue d'oeil comme
un fumeron qui s'éteint? Allons, un peu de ce _Royal syrop de pommes_,
et toute mélancolie est passée. C'est simple, agréable, et souverain. On
devrait publier ce traité à l'usage des générations nouvelles et le
mettre à la portée des écoliers. Nous avons besoin de gaieté, avec ou
sans sirop de pommes.
Et c'est pourquoi on a pris gaiement la grève des omnibus. Un omnibus!
Ce mot veut dire: qui est à tout le monde. On pouvait bien sourire en se
disant:
--C'est inattendu un omnibus qui n'est à personne!
D'ailleurs Paris sans omnibus a un aspect particulier. Un peu vide,
Paris. Ces grosses machines lourdes, désagréables à l'oeil, en
principe--eh bien! elles nous ont manqué sur le boulevard. Elles sont
devenues pittoresques à la longue. On en a l'habitude. Les _tapissières_
qui les remplaçaient faisaient tache, littéralement. Ce manque d'omnibus
n'avait qu'un avantage: on redoutait moins d'être écrasé.
*
* *
Nous allons avoir une cause célèbre qui ne sera peut-être pas joyeuse,
mais qui sera intéressante. C'est le procès de cette Mme Weiss (le
hasard rapproche ironiquement les mêmes noms) qui a tenté d'empoisonner
son mari et qui se faisait apporter le poison souhaité dans les petites
babouches turques de ses enfants. Une jeune femme _écrivassière_, comme
Mme Lafarge. Une empoisonneuse bas-bleu. Quelque chose en elle de
l'esprit poseur de Chambige. Mme Weiss tuait pour devenir libre, et
libre d'aimer l'_autre_, naturellement. Mais elle ne tuait pas ou
n'essayait pas de tuer sans phrase. Oh! non! Elle notait ses états
d'âme. Elle tenait le journal de ses sensations. Oh! ces amours qui se
sentent l'encre!
Voilà où le vieux docteur de 1615 a raison. Elle ne passerait point par
la cour d'assises, Mme Weiss, si elle eût songé à faire, de ses mains de
femme de lettres manquée, un peu de ce _Royal syrop de pommes_ avec
lequel Gabriel Dragu combattait et chassait les passions mélancoliques!
Dieu nous préserve des Bas-Bleus!
Ils ne versent pas tous--ou toutes--de la liqueur Foller et de l'arsenic
dans les tisanes conjugales. Mais la phrase, l'amour de la phrase, les
entraîne à des sottises aussi insupportables parfois que des crimes.
Ce n'est pas pour les aimables correspondantes qui m'ont répondu sur la
question des robes collantes ou flottantes que je dis cela. J'ai, parmi
beaucoup de lettres, reçu de très fins billets qui ne sentent ni le
_bas-bleuisme_, ni l'arsenic. Mais vraiment la femme est mieux faite
pour avoir des plumes sur la tête qu'une plume à la main.
--Et madame de Sévigné, monsieur Rastignac, qu'en faites-vous?
Oh! celle-là, c'est le contraire du bas-bleu. C'est la plus délicieuse
femme que je connaisse (parmi les ombres). Ayez l'esprit de Mme de
Sévigné, ayez son coeur surtout--et écrivez, si vous voulez. Vous êtes
pardonnée et applaudie d'avance. Mais, pour une Sévigné, que de dames
Weiss--hélas!
Rastignac.