LES BUREAUX DE PLACEMENT

(Suite et fin)

Il y a peu de chose à dire au sujet de la petite bourgeoisie et du petit

commerce qui cherchent des bonnes à faibles gages, entre 20 et 25 francs

par mois.

Ceux-là s'adressent de préférence à une catégorie de bureaux de

placement intermédiaires, dont nous présentons ici un des directeurs.

Nous sommes rue du Jour, chez le père Lambinet, directeur d'un bureau

honnête et tranquille. Pendant une accalmie le père Lambinet a laissé le

bureau seul et il descend lui-même, le pinceau à colle d'une main, le

papier gribouillé de l'autre, coller sur sa tôle rouge une petite

modification, une bonne phénix dont on a immédiatement besoin dans une

maison bien du quartier Mouffetard!

[Illustration: Une modification.]

La bonne phénix, on peut la voir un peu plus loin. C'est la femme de

confiance, entre deux âges, un peu alourdie déjà, mais robuste encore,

et honnête; souhaitons-lui d'entrer en place, à la grande satisfaction

du père Lambinet.

Celle-là n'appartient pas seulement à la catégorie des bonnes proprement

dites, mais bien plutôt à celle des _femmes de ménage_, milieu curieux

encore celui-là, mais plus mobile, moins saisissable, l'espèce étant

nombreuse aussi, et plus disséminée.

Elle ne fait pas, en effet, partie intégrante d'un ménage; cheval de

renfort plutôt que bonne, elle fait les gros ouvrages dans deux ou trois

maisons et est payée à l'heure et non au mois.

Elle n'est pas non plus du ressort absolu du bureau de placement, mais

se place surtout par intermédiaires, racontars et recommandations de

voisinage, et confine par instants à la garde-malade dont, pendant les

nombreux chômages auxquels elle est sujette, elle prend la place et

l'emploi.

C'est un type de transition comme la gouvernante dont nous parlerons

tout à l'heure.

Mais nous n'avons pas fini, et il nous faut encore dessiner quelques

silhouettes aperçues au vol dans les bureaux de placement. Fixons-les:

D'abord la fille fraîchement arrivée de sa province et dont le

déballage, comme dit le prospectus d'une agence, a lieu le vendredi.

Pourquoi le vendredi? Mystère et cuisine apparemment.

Voyez-la, elle vient pour se placer d'abord comme bonne à tout faire, à

10, 15 ou 20 francs par mois, pour apprendre le métier.

Notre dessin nous la montre rougeaude et poupine, les dents blanches

derrière de grosses lèvres rouges, le nez camard, l'air ahuri, avec de

petits yeux enfoncés dans la graisse des joues; les cheveux drus sont

plantés bas sur le front.

Qui sait ce qui se passe dans ce peu de cervelle? C'est la bécasse,

proie facile qui fournira la victime des drames passionnels de bas

étage. Plusieurs motifs ont pu la pousser à venir à Paris: d'abord une

vague curiosité, un appétit de la grande ville; peut-être aussi pour y

oublier des peines de coeur; à moins que dans une situation déjà...

compromettante, elle ne soit venue pour se soustraire à la colère des

siens. Tels sont, en effet, les trois raisons qui décident en général

les filles à quitter leur pays; quelques-unes cependant le quittent avec

l'idée délibérée de mal tourner et de s'amuser; le plus petit nombre

avec celle de ramasser de l'argent et d'économiser.

A côté de la fille nouvellement débarquée et bête, nous voyons le valet

de pied depuis longtemps déjà arrivé et _dans le bateau._

La véritable _ficelle_ du métier. _Monsieur avait un caractère stupide_:

de quel air dédaigneux ne laisse-t-il pas tomber du bout de ses lèvres

blêmes cette phrase qui renferme tout un monde de mépris de caste et de

rancoeurs! pourquoi n'est-ce pas lui qui est le maître au fond?

Et il va, de maison en maison, toujours fier, dédaigneux et ficelle.

C'est le coq de la profession.

Dans les immenses casernes du boulevard Malesherbes où les filles sont

nombreuses, il règne en maître dans le poulailler du sixième étage sous

les combles.

[Illustration: Femme de confiance.]

[Illustration: Fraîchement arrivée de province.]

[Illustration:--Monsieur avait un caractère stupide.]

Un bon type maintenant, pour finir: le cordon bleu.

C'est la femme arrivée du métier. On a vu, plus haut, la filière qu'elle

a suivie. Elle est à la cuisine ce que le vieux brisquard est au

régiment, elle en connaît tous les «fourbis». Trente-cinq ans de gratte

ou d'anse du panier ont arrondi son pécule, son but maintenant est de

rentrer chez elle, et d'instinct elle épousera un gendarme, lui aussi

cantinier retraité.

Qui de nous ne l'a pas rencontrée endimanchée? reconnaissable à ses

moustaches, à sa figure cuite par le coup de feu, au nez épais,

hypertrophié, variqueux, grâce à la chaleur et au vin? Bonne femme au

fond, sensible, et qui rendra sûrement heureux l'élu de son coeur.

Nous avons à dessin omis de parler de la gouvernante; elle est en effet

une espèce à part et n'appartient que de loin au personnel domestique

avec lequel elle est d'ailleurs en perpétuelle rivalité. Ni chair ni

poisson, tient le milieu entre l'institutrice et la femme de chambre,

mal vue au reste par les deux. Sujet perpétuel de discussions entre le

maître qui veut l'imposer à l'office et ce dernier qui la repousse avec

énergie.

Nous en avons fini avec les bureaux de placement et les figures que l'on

y rencontre. Un mot encore pour classer le monde de l'antichambre par

ordre de mérite et par nationalité.

La Française, très recherchée, très demandée partout, très vive,

intelligente, propre et honnête, n'a qu'un défaut: chère, et puis, en

général, célibataire et sans enfants qu'elle n'aime pas et ne sait pas

soigner. Très demandée, avons-nous dit: une exception cependant pour la

Bretonne et la Provençale, toutes deux d'une propreté intermittente, et

pour la Parisienne, à l'index à cause de sa coquetterie.

Puis viennent: l'Alsacienne, archi-travailleuse, un vrai cheval, probe

et honnête, mais au coeur trop tendre malheureusement. A bientôt autant

de pays que de places, sans compter trois cousins et un fiancé, tous

militaires d'ailleurs, en souvenir de l'Alsace, pays de garnison;

l'Allemande, que l'on prend en général à cause de la langue et surtout

pour soigner les enfants, ce qu'elle fait à la perfection; l'Anglaise,

que par contre l'on refuse partout avec obstination, d'un placement

ultra-difficile; c'est la bonne de luxe que l'on ne prend que par chic

et par genre, mais qui, paresseuse comme un loir, ne rend aucun service

dans la maison quand elle n'a pas la prétention de se faire servir; la

Suissesse enfin, la reine, la perle des domestiques, le phénix qui

réunit toutes les qualités, la joie du bureau de placement qui en écoule

toute l'année tant qu'il en veut; c'est le plus beau fleuron de sa

couronne, celle qui lui rapporte le plus.

Hacks.

[Illustration: Cordon bleu.]

L'Illustration, No. 2518, 30 Mai 1891 · 第 4 / 35 题