VIII

Dans son cabinet de travail, grande pièce encombrée, assombrie par les

tentures et les cuirs de Cordoue malgré la grande baie vitrée qui

donnait sur le parc de la Muette, Laferrière, assis à sa table, venait

de recevoir son courrier du matin. L'heure des lettres était, pour sa

nature heureuse, une heure bénie. Un grand nombre d'inconnus lui

écrivaient. Il goûtait une volupté particulière... à l'ouverture

brusque de cette porte sur l'intimité du monde extérieur. Des femmes

lui faisaient des déclarations passionnées, des amis sincères lui

donnaient des conseils pour la conduite de sa vie, la manière d'acheter

du vin, d'écrire des pièces, de placer sa fortune, de combattre

l'alcoolisme et combien d'autres choses encore. Après avoir mélangé

les enveloppes comme un jeu de cartes il les faisait couper par son

domestique qui, habitué à cette fantaisie, s'en acquittait maintenant

avec un grand sérieux. L'homme de lettres lisait tout, dans l'ordre,

d'un bout à l'autre, et n'aimait pas, pendant cette lecture, qu'on le

dérangeât.

Ce matin, contrairement à l'usage, le domestique revint:

- C'est Monsieur Boum qui insiste pour voir M. le Comte tout de suite.

- De si bon matin? fit Laferrière. Qu'il monte.

Il pensa que ce devait être pour l'importante histoire du duel, et

cette perspective l'ennuya. Un jour il faudrait bien, après tout,

mettre fin à cette plaisanterie.

Un regret le prenait de l'avoir tant fait durer. Pauvre petit,

qu'est-ce qu'il dirait s'il se voyait abandonné?

Boum fit une entrée inattendue. A peine eut-il ouvert la porte qu'il

courut vers Laferrière, tomba assis par terre devant lui, et câlinement

mettant sa tête sur les genoux de son ami, il se mit à sangloter sans

pouvoir dire un seul mot.

Laferrière, ému, ne savait que dire.

- Allons, allons, faisait-il... ne pleure pas... qu'est-ce que tu as...

dis-moi... explique.

L'enfant pleurait toujours. L'homme, désolé par ce chagrin, finit par

grossir la voix et dire presque rudement:

- Assez, Boum, je te défends de pleurer ainsi.

L'effet de ce changement de ton opéra. Boum n'était pas habitué à

s'entendre parler ainsi par celui qui était le confident de son coeur.

Avec son petit mouchoir il tamponna ses yeux.

Laferrière en profita pour le relever. Il l'entraîna vers un divan un

peu surélevé auquel un baldaquin de vieilles soies donnait un vague air

de trône. Il força l'enfant à s'asseoir près de lui.

Boum, parla longuement.

Il était parti avec ses parents pour la campagne et avait attendu

pendant dix longues journées qu'Elle revînt. Elle était revenue.

-... Mais, fit-il, elle est toute changée... d'abord elle n'est plus du

tout jolie. Elle a un gros ventre. Elle n'est plus gentille. Elle

rit tout le temps de moi, ne m'a même jamais parlé seul une fois. Elle

est aussi sévère pour moi que M. Claude et reproche à maman de ne pas

bien m'élever. Elle m'a dit, parce que j'ai regardé dans un paquet

qu'on apportait, que j'étais curieux comme une vieille chouette --

c'était des cigares pour lui qu'il se fait envoyer dans une valise pour

ne pas payer l'octroi --. Et puis, quoique Tante Line soit grande,

elle s'occupe toute la journée de petits bonnets, de petites robes, et

de petits bas que les marchands ne cessent de lui envoyer; elle en a

toute une armoire, alors qu'avant son mariage elle ne jouait jamais à

la poupée, mais tout le temps avec moi... A cause de tout ça, je me

suis aperçu que c'est moi maintenant qui ne l'aime plus. Alors je suis

très malheureux, je n'ai plus rien, je ne veux plus rien.

Et il se remit à pleurer doucement.

- C'est pour ça, fit Laferrière, que tu pleures! mais mon pauvre Boum,

ces choses-là arrivent tous les jours.

- C'est cependant malheureux, répliqua Boum.

- Voyons, voyons... fil Laferrière... tu étais séparé d'une femme que

tu croyais aimer, je te plaignais. Maintenant, tu en es toujours

séparé, mais tu ne l'aimes plus... tu devrais te réjouir.

- Peut-être! fit le petit, plus navré de n'être pas compris.

Les larmes coulaient lentement de ses yeux. Il ajouta:

- Cependant je suis triste... très triste.

- Alors, c'est que tu l'aimes encore, lança Laferrière... tu n'es pas

raisonnable.

- Mais non, dit Boum. Je vous assure que je ne l'aime plus, mais plus

du tout. Qu'elle soit heureuse ou malheureuse, ça m'est égal. Voyez,

à présent si elle voulait quitter M. Claude, pour venir avec moi, avec

moi seul: et bien je ne voudrais plus. Je vous l'ai dit: je ne veux

plus rien. Mais c'est justement cela qui me fait du chagrin. Je suis

bien plus malheureux qu'avant qu'elle vienne, avant je croyais...

comprenez-vous?... Je ne peux pas expliquer.

Et pour rendre sa pensée, le petit agitait ses deux mains devant son

ami en le regardant de ses yeux mouillés.

- Boum, fit Laferrière, tu es un gosse que j'aime, mais tu es un gosse.

Je veux te consoler, mais je ne veux pas te dire des choses que tu es

trop jeune pour saisir. Tiens, tu as confiance en moi, crois-moi sans

comprendre. Ne pense plus à Tante Line. Vis des joies de ton âge, je

t'assure qu'elles sont douces, plus tard on les regrette; oublie,

cours, amuse-toi, joue avec tes petits camarades; ne cherche pas ce que

tu n'as pas trouvé. Sache attendre. Je t'assure, c'est bête de

souffrir. Regarde par la fenêtre, c'est le matin, peut-être

aimerions-nous mieux tous les deux que ce soit midi, -- il ferait plus

chaud, il y aurait plus de lumière dans les arbres, par terre les

ombres seraient plus noires... et pourtant notre désir commun ne change

rien, le matin reste le matin. C'est déjà beaucoup, crois-moi, de

savoir que midi viendra.

Boum écoutait maintenant sans mot dire, sans tout comprendre, mais

trouvant quand même aux paroles qu'il entendait comme une sorte de

vertu bienfaisante.

Encouragé, Laferrière continuait:

- Voyons, tu t'es bien fait quelquefois mal.

Boum fit signe que non.

- Si, reprit l'homme, quand tu es tombé sur te genoux, tu t'es écorché.

C'était un mauvais moment, tu as dû pleurer certainement. Cependant

le mal a passé, ton genou s'est guéri. Regarde, on ne voit plus rien

du tout.

Et, du doigt, il montrait les jambes brunes de l'enfant.

- Mais, fit Boum, qui ne pleurait plus, je ne veux plus guérir

maintenant.

- Tu crois, répondit Laferrière... En effet, on croit, et puis, un

jour... enfin assez, ne me fais pas dire, Boum ami, justement ce que je

ne veux pas te dire. Mais crois-moi, attends.

Evidemment, pour le petit cerveau, il y avait encore là un mystère.

Pendant un instant, un silence, l'enfant, la tête entre ses deux mains,

essaya de comprendre. Laferrière le laissa méditer. Mais Boum renonça

vite à chercher:

- Peut-être, fit-il brusquement d'un air détaché, vous avez raison. Je

ne sais pas tout. Un jour je saurai. D'ici là, j'en veux à tous ceux

qui m'ont fait mal. (Et pour la première fois, sa figure d'enfant

devenait mauvaise.) Je m'appliquerai à vivre seul, sans regarder

personne. Je reconnais maintenant, que j'étais sot de vouloir me

battre en duel. Ce n'est décidément pas la manière. Plus tard, je ne

sais pas encore comment, mais je vous le jure, je me vengerai...

Et Boum quitta son vieil ami sans le moindre attendrissement, en lui

tendant une main froide et en disant à celui qui lui avait parlé avec

tout son coeur un "merci quand même", désabusé et rageur, dont

Laferrière resta médusé. Sa figure d'enfant avait eu soudain une

expression de cruauté méchante. A voir ce Boum, qui avait toujours été

si tendre, si bon, on eut dit à cet instant une petite bête féroce qui

aurait eu un sens humain de la cruauté.

Histoires grises · 第 16 / 19 题