IX

Des années passèrent. Boum, suivant à la lettre les conseils de son

vieil ami, l'avait complètement délaissé. Cancre dans ses diverses

classes, il avait vécu des années de collège au milieu de ses

condisciples sans jamais leur faire de confidence et sans se faire une

seule amitié. Ceux-ci le tenaient pour un mauvais camarade, les

maîtres le tenaient pour un mauvais élève. Assez intelligent, il avait

un dédain souverain pour l'effort et méprisait les résultats naïfs

auxquels aspiraient ceux de son âge. Il était d'un égoïsme parfait.

Il savait devoir être riche. Il affectait en toute circonstance, un

scepticisme déplacé et passablement agaçant. C'est ainsi qu'il

atteignit l'âge d'homme.

Maintenant il a vingt-quatre ans. Physiquement c'est un beau gars.

Grand, bien découpé par l'entraînement à tous les sports, il est

élégant dans ses gestes, mais son visage complètement rasé a déjà dans

le regard et dans le pli de sa bouche jolie, je ne sais quoi de blasé

et de vieux.

Boum s'est amusé. Malheureusement, à cause de son argent, il n'a pas

reçu de sa vie dissipée l'éducation dernière qu'en reçoivent les jeunes

hommes qui sont obligés de s'imposer par un quelconque mérite. Il

n'eut jamais besoin d'être fin, d'être délicat, d'être amusant même;

ses moindres gestes, même ceux du plus mauvais goût, recevaient

toujours les approbations louangeuses du monde intéressé dans lequel il

évoluait. Au contraire, il avait acquis la réputation d'un être

supérieurement habile, d'un malin à qui "on ne la fait pas".

Un certain printemps, il avait fait, sur le yacht d'un de ses amis, une

croisière. Le voyage avait duré deux mois et, par suite de sa

situation de fortune et de ses qualités physiques, il avait été le

"beau" du navire comme certaines femmes sont, de l'autre côté de

l'Atlantique, "les belles de la cité".

A bord, il avait rencontré une petite jeune fille très douce et très

blonde. Il s'en était amusé comme de toutes les femmes. Mais la

petite n'avait pas su jouer tout le temps. Une nuit, en Méditerranée,

en rade des îles grecques, elle était venue le retrouver devant la

porte de sa cabine, à l'arrière du bateau. Tout le monde était couché.

Le décor était magique, c'était partout comme une symphonie magnifique

de tous les bleus que des yeux virent jamais. Au fond, les îles bleu

sombre coupaient la ligne monotone de la mer plate, bleue aussi, sur

laquelle la lune faisait comme un immense chemin bleu d'acier. La

jeune fille était belle, roulée dans sa cape blanche. Elle se tenait

presque droite sur un fauteuil de pont. Boum était vautré sur un

paquet de cordages. Ils parlèrent longtemps. A la fin, elle lui avait

dit:

- Boum, je sais qu'on dit que vous n'avez pas de coeur, que vous êtes

méchant, mais je sais que ce n'est point vrai. Je vous ai vu longtemps

et je vous aime. Sans vous, la vie me paraît inutile... Je n'ai pas

besoin de ce pour quoi l'on vous admire... Je vous laisserai libre, je

serai si tendre, si effacée, petit à petit vous verrez... Je vous

assure que je vous aime éperdument.

En entendant ces paroles, Boum était parti d'un grand éclat de rire.

Et la jeune fille l'avait quitté en pleurant.

Quelques mois plus tard, comme la pauvre enfant avait encore cru devoir

exprimer sa tendresse, un après-midi, au polo, Boum fit la joie de son

entourage en lisant une lettre dans laquelle elle lui écrivait:

... J'ai essayé, je ne peux pas sans vous. Je serai votre maîtresse si

vous voulez, ce que vous voudrez... mais je vous aime.

On avait beaucoup ri.

Il y avait longtemps que Boum était devenu un mufle, parce que, depuis

longtemps, il ne croyait plus à l'amour.

Histoires grises · 第 17 / 19 题