A une petite fête intime de la salle, pour la première fois, Boum se
produisait en public. Les spectateurs étaient peu nombreux; il n'y
avait guère, en dehors des membres de la salle, qu'un certain nombre de
représentants notoires de la presse sportive, gens faméliques et
prétentieux. Le jardin avait reçu une décoration de petit _14
juillet_, avec drapeaux et lampions. Devant la piste de combat,
quelques fauteuils et les banquettes rouges étaient sorties. Au fond,
entre les arbres, devant un maître d'hôtel à favoris, une table nappée
supportait des sandwichs, des gâteaux, des fleurs et une rangée de
coupes à moitié pleines de très mauvais Champagne.
Une dizaine de tireurs étaient inscrits et devaient faire assaut "à la
première touche".
Boum était considéré par la salle entière comme "une fine lame"; il
l'était vraiment. Le maître, qui avait l'intelligence de son art,
avait compris les premiers jours que l'enfant _ferait_ parce qu'il
voulait faire; et alors, il l'avait poussé, sa jeunesse et sa débilité
étant un obstacle aux travaux brutaux de l'épée, vers le jeu délicat du
fleuret. Boum, qui en était alors à sa deuxième année de salle, se
servait maintenant d'une épée triangulaire et à coquille, comme celle
des autres tireurs, mais dans sa petite main nerveuse, la lame battait
peu et surtout ne cherchait pas les petits coups inattendus en piqûre
vers les mains, les genoux ou la tête; à l'encontre, elle tournait
follement tout le long de la lame adverse, très rapide dans tous les
sens, avec des arrêts brusques qui étaient des menaces, toujours en
mouvement, toujours insaisissable pour venir, furieusement française,
s'épanouir triomphante en une courbe svelte sur la poitrine du touché.
Il fit, ce jour-là, d'assez jolis assauts, Laferrière qui n'aimait pas
d'ordinaire ce genre de réunions était venu pour voir son petit
camarade. Tout en applaudissant à ses jolis coups, il était inquiet
parce qu'il savait ce vers quoi tendait cet effort et ce résultat. Le
corps des chroniqueurs louaient sans réserve: découvrir un talent
inconnu est toujours si tentant et il faut le dire aussi, Boum était
joli à voir. Son vêtement blanc moulait ses formes gracieuses et
proportionnées: l'exercice l'avait considérablement renforcé et
assoupli; quand on le voyait dans la position classique, bien assis, à
l'aise sur ses jambes, son bras nerveux se déployant dans une attaque
en un geste large, ou bien modeste après la victoire, son casque et son
épée dans la main gauche, la tête un peu basse venant remercier
l'adversaire; il n'avait plus rien alors de l'enfant chétif et mal
poussé qu'il avait été après sa maladie. Il était presque alors un de
ces beaux adolescents qui font invariablement dire aux femmes avec un
secret désir:
- Il est gentil.
Après qu'il eut fait sept assauts, le maître le proclama quatrième avec
trois touches, ce qui constituait, eu égard surtout à la qualité des
autres tireurs, un assez joli succès.
Laferrière et lui ne restèrent pas après la séance. Ils remontèrent un
instant à pied le boulevard.
Comme à l'habitude, ils causèrent. Laferrière avait raconté à Boum,
quelques semaines avant, le sujet d'une prochaine pièce. Maintenant il
le mettait au courant des modifications projetées. Boum était partisan
des dénouements heureux. Il se passionnait en général pour les
péripéties de ces personnages de rêve qui lui étaient devenus
familiers; il les considérait comme des êtres vivants qu'il aimait. Ce
jour-là, il parlait peu. Laferrière, qui se rendait parfaitement
compte de l'état d'âme de l'enfant, se donnait l'air de ne pas s'en
apercevoir.
Quand ils furent arrivés devant l'hôtel de la rue Pergolèse, Boum
tendit sa main:
- Au revoir, Monsieur, fit-il. Je vais rester quelque temps loin de
vous. Nous allons à la campagne pour trois semaines... C'est là que
ma tante et son mari viendront nous retrouver. Je la reverrai...
Après, j'aurai besoin de vous. Je n'ai que vous dans cette affaire.
Dans un demi-sourire, Laferrière répondit:
- Tu sais bien, Boum, que tu peux toujours compter sur moi, n'est-ce
pas?
- Je le sais, dit Boum en le regardant sérieusement. Au revoir.